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Full text of "Souvenirs de l'émigration polonaise"

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BIBLIOTHEQUE SAINTE-GENEVIEVE 




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SOUVENIRS 



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L'ÉMIGRATION POLONAISE. 




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GENEVIEVE 








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SOUVENIRS 

DK 

L'ÉMIGRATION POLONAISE 



A. KOSCIAUIEWICZ , 

ANCIEN OFFICIER DE I.'aRWÉE NATIONALE POLONAISE , 

UFFICIEIl 

DE LA CROIX VIRTCTI MILITARI DE POLOGNE 

MEMBRE DE LA SOCIÉTÉ ACADÉMIQUE 

DES SCIENCES, BELLES-LETTRES ET ARTS DE CRACOV1E, 

DE LA SOCIÉTÉ UISTORIQL'E ET LITTÉRAIRE DES AMIS DE LA POLOGNE, 

DE LONDRES, DE LA COMMISSION DES SECOURS FRATERNELS 

DE l.'ÉMIGRATInN POLONAISE DE PARIS, ETi:. 

. . . quœque ipso. . . vidi 
Et quorum pars magna fui. 

Vinc. .Eneid. 




PARIS et LYON. 

CHEZ LES PRINCIPAUX LIBRAIRES. 

An profit de l'Emigration polonaise. 



1858. 

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I 







■■■■MHi 



A LA. POLOGNE 



A SES FILS EMIGRES ! 
MES COMPAGNONS D'EXIL 



A TOUS LES DÉFEiNSEURS L>E LA NATIONALITÉ 
POLONAISE ! 



L'Auteur, 



A. K0SCIAKIEW1CZ. 



_ 






I .wn.*S- . 



Quelques personnes seront étonnées de l'ap- 
parition de cet opuscule traitant d'événements 
passés depuis plus d'un quart de siècle. D'au- 
tres pourront se demander dans quelle inten- 
tion je l'ai fait et quel a été mon but en le 
publiant si tardivement. Je répondrai en peu 
de mots pour faire cesser la surprise des uns 
et pour satisfaire la curiosité des autres. 



.^WKU 



■ 



■■■■■■ 



VIII 



Aux premiers je dirai : 

Tout passe ici-bas et nous aussi. Cepen- 
dant, si les hommes et les nations disparaissent, 
ils laissent après eux des monuments, des souve. 
nirs et des idées qui traversent les siècles. A la 
moindre occasion favorable, les idées qu'on a 
cru anéanties avec leurs auteurs, reparaissent 
souvent sur l'horizon avec une vigueur toute 
nouvelle qui atteste leur vitalité et les relève 
de leur mort apparente. 

Les générations se succèdent, mais ne se 
ressemblent pas : les mobiles intimes qui les 
font vivre et mouvoir n'ont souvent rien de 
commun : mais, malgré ces différences, mal- 
gré l'inconstance des choses de ce monde , 
l'idée de justice ne périt jamais. Elle peu 
être étouffée momentanément ; mais elle se 
réveille bientôt chez les hommes privilégiés, 
au cœur noble, à l'âme généreuse, que la Pro- 
vidence prédestine à l'accomplissement des 



JHNMMMMMMMMMBMMtoaMttaprtaN 






IX 



grandes choses. C'est là que gît l'espoir de la 
malheureuse Pologne. Nous croyons au triom- 
phe de sa cause, comme nous croyons en Dieu, 
en sa justice divine et immuable. 

Exoriare aliquis nostris ex ossibus ultor. 
Alors même que personne aujourd'hui ne 
s'occupe de nous, ni dans la presse, ni dans 
les cabinets diplomatiques, alors même que 
nulle part on ne veut plus entendre parler de 
la Pologne , sauf en Angleterre, j'ose rappeler 
à la génération actuelle une époque non moins 
glorieuse, oùles plus beaux génies, les hommes 
les plus haut placés dans la hiérarchie sociale, 
prenaient part aux débats soulevés à notre oc- 
casion , et se montraient fiers d'être considérés 
comme les amis et les défenseurs de la Po- 
logne. 

Je voudrais faire revivre, s'il était possible, 
les sentiments élevés qui animaient ces hom- 
mes au commencement de ce siècle : car il 



peut arriver qu'un jour l'Europe se repente de 
sa froideur vis-à-vis d'un peuple qui a suc- 
combé en défendant les libertés de tous!. ... 
L'étendard que nous avons déployé le 29 no- 
vembre \ 830, portait cette mémorable inscrip- 
tion : POUR NOTRE LIBERTÉ ET LA VÔTRE !... In 

magnis voluisse sat est... 

A ceux qui désirent connaître mon intention 
et mon but, je dirai : 

Le temps passe si vite qu'à peine nous 
laisse-t-il parfois quelques instants pour re- 
cueillir les souvenirs de notre jeunesse, que 
nous aimons à nous rappeler quand nous par- 
venons à un certain âge. Ces souvenirs, sou- 
vent bien pénibles et bien douloureux, retra- 
çant néanmoins à notre mémoire des faits qui 
ont fait époque, ne doivent pas être ensevelis 
dans l'oubli, surtout lorsqu'il s'agit de payer 
une dette de reconnaissance : dans ce cas, 
mieux vaut tard que jamais. 



XI 



Dans le grand drame de la guerre de \ 850-34 , 
qui s'est joué sous les yeux du monde entier, et 
qui se continue encore aujourd'hui, je n'ai 
été et je ne suis qu'un soldat, acteur et témoin 
inaperçu et sans importance. Cependant, j'ai 
voulu apporter mon faible contingent à la 
cause pour laquelle je supporte volontairement 
l'exil et les tristes conséquences qui s'y ratta- 
chent, en publiant ce petit travail, écrit à dif- 
férentes époques, et que j'ai tâché de rendre 
plus complet par de nombreux extraits tra- 
duits de la Chronique de l'émigration polo- 
naise. Malgré cela, il y aura encore beaucoup 
de lacunes, surtout en ce qui concerne les dé- 
fenseurs et amis de la Pologne, disséminés sur 
toute la surface du globe, leurs actes, leurs 
écrits ou leurs discours depuis 4830 jusqu'à 
ce jour. Habitant en province, loin du foyer 
des lumières, privé des matériaux nécessaires 
pour une œuvre complète , capable de répon- 



■■ 







XII 



dre à l'attente du public généreux qui daigne 
encore jeter quelques regards de pitié et de 
compassion sur notre cause regardée comme 
perdue , j'ai fait ce que j'ai pu, mais non 
ce que j'aurais voulu. 









SOUVENIRS 



DE 



L'JÈMSOKATîOSf POLONAISE 



PREMIÈRE PABTIE. 



Passage de la troisième colonne à travers l'Al- 
lemagne , en 1831 et 1838 , et sou arrivée 
en France. 



Amour de la patrie, 6 toi, vertu suprême! 
Trésor des nobles cœurs, devise des héros ! 
Tu nous fais supporter l'exil et la mort môme, 
Dans l'ombre des prisons, sous le fer des bourreaux. 
Il n'est point de douleurs que ta voix ne domine : 
Tu donnes aux mourants d'ineffables transports ; 
Quand on est inspiré de ta flamme divine, 
On peut vivre avec gloire et mourir sans remords. 
(Krasicki. Traduction, de M. le O Christien Ostrowski.) 



Parler des causes qui, le 29 novembre 1830, firent 
lever en Pologne l'étendard de la liberté et de l'indé- 
pendance ; rappeler l'enthousiasme et les efforts sur- 
humains que l'on vit au début de cette mémorable 
révolution ; raconter les batailles et les combats livrés 
au colosse du Nord par une poignée de braves, ainsi 
que les revers et la chute de cette gigantesque entre- 
prise, serait un récit superflu. Que pourrais-je dire 

I 






I 



— 2 — 
de nouveau et d'intéressant après les travaux de mes 
honorables compatriotes, MM. Maurice Mochnaeki, 
Joacbim Lelevel, ministre de l'instruction publique 
et membre du gouvernement national en 1831, qui 
ont traite la question au point de vue politique? de 
MM. Brzozowski, Louis Mirostawski, qui l'ont traitée 
au point de vue militaire? Et parmi les étrangers, 
après ceux de M. Sarrans, rédacteur en chef de la 
nouvelle Minerve et aide de camp du général 
Lafayette ; de MM. Spazier et Schmidt , écrivains 
allemands , et de tant d'autres que je passe sous si- 
lence ? 

Déjà, dans le temps, on a publié plusieurs relations 
intéressantes sur l'émigration polonaise et surson pas- 
sage à travers l'Allemagne et la France. Je citerai 
principalement celles de MM. Ignace Domeyko, Xa- 
vier Bronikowski, Haro-TIaring, auteur anglais; les 
Souvenirs de l' émigration polonaise, ou cinq tableaux 
représentant : 1° la Pologne en 1834; 2° les Polo- 
nais reçus en Belgique ; 3° le passage des Polonais 
par l'Allemagne; 4° les Polonais en France ; 5° les 
Polonais en Angleterre: ouvrage publié à Bruxelles 
en 1834 par Modeste Rottermund. Néanmoins, je 
reviens sur cette lamentable histoire, après vingt-sept 
ans de silence, afin de payer ma dette personnelle de 
reconnaissance aux amis dévoués de notre nation. 

L'accueil sympathique que nous avons reçu en 
\llemagne, en France, en Belgique, en Angleterre, 
en Suisse , partout où nous avons paru, ne doit être 
oublié ni de ceux qui en ont été l'objet, ni de leurs 
descendants. Puissent-ils, plus heureux que nous, té- 
moigner de leur reconnaissance envers les nations 
généreuses qui fêtaient leurs pères, alors qu'une 
malheureuse destinée les obligeait d'abandonner le 



— 3 — 

sol natal pour aller dans de lointains pays chercher 
un asile et l'hospitalité ! 

Sans entrer dans les détails des causes qui nous 
valurent cet accueil chaleureux, qu'il me soit permis 
d'en exposer quelques-unes qui me paraissent 
prohahles. 

Celui qui étudie et veut approfondir l'histoire de 
l'humanité, y trouve que, depuis son origine jusqu'à 
nos jours , il a toujours existé deux mobiles distincts 
qui la font mouvoir en sens contraire ; deux idées 
qui se combattent sans cesse, sans pouvoir se dé- 
truire; deux éléments qui font le canevas de cette 
histoire; ce sont : la liberté et le despotisme ; l'égalité 
et le privilège; la fraternité et Fégoïsme; la civili- 
sation et la barbarie ; le progrès et la réaction. La 
lutte continuelle de ces idées-mères fait la base de l'hu- 
manité entière. 

Dès son apparition comme nationalité, la Pologne 
a toujours combattu pour la prééminence de la pre- 
mière de ces idées ; ses premiers gouverneurs palatins 
furent électifs, d'après le principe de l'égalité et de 
!a fraternité, qui y étaient pratiquées avant l'introduc- 
tion du christianisme. 

Bien des luttes eurent lieu avec des succès diffé- 
rents entre les Polonais et leurs rois, depuis l'an 860 
jusqu'en 1573, époque à laquelle Henri III de Valois 
monta sur le trône de Pologne, et à laquelle la no- 
blesse prit les rênes du gouvernement, et s'affranchit, 
pour ainsi dire, de l'autorité royale, qui ne conser- 
va plus que l'apparence du pouvoir placé dès lors 
entre les mains de l'aristocratie militaire. Le roi 
n'était que le premier citoyen de la République, au 
nom de laquelle, et non pas en son nom personnel, 
il parlait à la nation et aux puissances de l'Europe.' 



— 4 — 

Sous le règne de Ladislas le Nain ou le Bref, il y 
eut, en 1319, une première réunion des Etats-Gé- 
néraux àChenciny, et en 1331, une première assem- 
blée législative. La Pologne était donc déjà un Etat 
constitutionnel , le berceau des libertés modernes 
pour lesquelles a coulé tant de sang généreux dans 
presque toutes les contrées de l'Europe , en Angle- 
terre , en Suisse, en France, et, de nos jours, en 
Allemagne, en Espagne, en Italie et en Portugal. 
La Russie, au contraire, dont l'existence ne date à 
peine que de quelques siècles , et qui a été constam- 
ment l'antagoniste le plus acharné de la Pologne, n'a 
combattu et ne lutte que pour les idées opposées à 
celles de liberté. 

Qu'on lise l'histoire des deux pays, on y trouvera 
les preuves irréfutables de ce que j'avance. Ce sont 
des faits que rien ne peut anéantir, pas plus la mau- 
vaise foi de certains hommes, que l'or et le platine 
des monts Ourals avec lesquels les czars de Russie les 
soudoient. 

L'idée récente de l'émancipation des paysans dans 
cet empire n'est qu'une ruse politique, dont le but est 
d'anéantir l'influence de la noblesse polonaise et sa 
nationalité, en essayant de rattacher le bas peuple au 
système moscovite. C'est de la poudre qu'on veut jeter 
aux yeux de l'Occident civilisé. Cette émancipation 
des classes laborieuses n'est pas nouvelle en Pologne. 
Elle y a été entreprise à diverses époques par les 
Polonais eux-mêmes sans avoir pu parvenir au ré- 
sultat généralement désiré. La constitution de 1791 ,en 
admettant tous les citoyens du royaume aux charges 
publiques, anéantissait ainsi les privilèges de la no- 
blesse, et commençait l'émancipation graduelle de la 
classe la plus nombreuse et la plus utile, dont elH 






abolissait le servage, et à laquelle elle rendait se* 
droits légitimes. Au mois de mars 1831, un projet 
d'émancipation des paysans , ayant pour but de les 
rendre propriétaires des terres qu'ils cultivaient, fui 
porté devant les deux chambres réunies, par feu le 
comte Roman Soltyk, général d'artillerie et nonce de 
Konske; ce projet fut longuement discuté, accepté 
et sur le point d'obtenir la sanction de la loi ; la 
guerre seule entrava son exécution. La chute de no- 
tre révolution doit en grande partie être attribuée 
à cette omission involontaire du sort de la classe 
la plus nombreuse qui fournissait d'aussi vaillants 
défenseurs que ceux de Grochow, de Wielkie-Dembe, 
d'Iganie, de Kock, de Ryczywol , de Stocze^ d'Os- 
trolenkaet de Varsovie. Il n'en est pas moins vrai que 
cette question importante, je dirai même vitale pour 
la Pologne, a été débattue dans les Chambres pendant 
notre révolution. La constatation de ce fait est con- 
signée dans un article de la C/uxiiiique de l'émigra- 
tion polonaise, \.. m, p. 74 et 75. 

Le cri de liberté poussé en France en 1830, cet 
appel à l'émancipation des peuples opprimés, des 
nationalités détruites par le Congrès de Vienne en 
1815, n'a eu nulle part autant de retentissement 
qu'en Pologne, dont les relations amicales avec la 
France remontent à plusieurs siècles : témoin le traité 
d'alliance conclu en 1500 entre le roi de France, 
Louis XII, et le roi de Pologne Jean-Albert, dans le- 
quel il est dit : « Ad renovandam veteram amicitiam, 
« vetustaque fœdera , olim inter eorum majores et 
t predecessores percussa. . . et quamvis multo locorum 
< inlervallo eorum imperia distent. » 

Les Polonais, dit-on, journellement, sont les Fran- 
çais du Nord. Ce mot n'est pas une invention de nos 



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■ 



— G — 
jours, destinée uniquement à flatter notre amour-pro- 
pre Déjà avant qu'Henri de Valois ne montât sur le 
trône de Pologne, Warszewicki, nommé par la diète 
pour conclure le traité du 11 septembre 1573, avait 
dit quelques paroles qui ont rapport aux divers traits 
de ressemblance existant entre les deux nations. On lit 
dans le texte: « Et audivi ego quidem (Warszewicki) 
« Gallorum etPolonorumarmamultis retroactisseeu- 
« lis indiversis orbis terrarum partibus, varia simulac 
'< difficillima bella confecisse, ut minime mirum vi- 
« deri debeat si nunc denuo arcano quodam li- 
ce minio conjungentur Pauca prœter linguam et 

« babitum sunt quibus Galli inter se Polonique diffe- 
« runt (Chronique de l'émigration polonaise, t. vu, 
p. 4). » A la page suivante, on lit qu'en 1666, Col- 
bert, le grand ministre, disait à Louis XIV : « Sire, 
a j'avoue que toute fête inutile coûtant 3,000 livres 
a m'afflige beaucoup; mais s'il s'agissait d'un mil- 
« lion pour la Pologne, je vendrais tout mon avoir , 
« je mettrais mon épouse et mes enfants en gage, 
« j'irais à pied toute ma vie pour pouvoir contribuer 
« à l'offrande. Pardonnez-moi, Sire, pardonnez-moi 
« l'exaltation de mon esprit, » 

Cette sympatbie, cette amitié, la Pologne les a di- 
gnement reconnues en fournissant plus de cent mille 
bommes à la première République etau premier Em- 
pire, soit pour la propagation des principes de 89, soit 
pour la conservation de son territoire et de son hon- 
neur. Elle n'a jamais abandonné ni la République 
ni l'Empereur des Français. Rien plus! Après avoir 
versé leur sang sur divers champs de bataille en Eu- 
rope, en Afrique, en Amérique, ses fils, réduits à un 
bien petit nombre, faibles débris d'une vaillante ar- 
mée, préférèrent l'exil de l'île d'Elbe et l'honneur de 



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servir encore le plus grand homme des temps anciens 
et modernes, an bonheur de revoir leur patrie. 

C'est au caractère brave , loyal et franc de nos 
aïeux, c'est à leur attachement sincère au principe de 
la liberté de tous les peuples, à leur esprit de tolé- 
rance en matière politique et religieuse, à la justice 
et à la sainteté de notre cause, à la vaillance avec la- 
quelle nous avons soutenu de tout temps les grands 
principes humanitaires , qu'il faut attribuer la sym- 
pathie universelle que l'on nous témoigne. 

Notre poète national, Ignace Krasicki, archevêque 
de Guézne, a dépeint en ces termes, il y aura bientôt 
un siècle, l'attachement sincère de ses compatriotes 
à ce principe sacré : 

Liberté, bien céleste, inconnu du vulgaire, 

Huit siècles pour la foi nous avons combattu; 

Symbole de la paix, ornement de la guerre, 

Tu verses dans nos cœurs l'amour de la vertu- 

Jamais les Polonais ne seront des esclaves, 

Car ils l'aiment toujours, toi qu'aimaient leurs aïeux ; 

Qui meurt en le servant a brisé ses entraves, 

Ou tombe avec l'honneur à la face des cieux !... 



Cette traduction est due à M. le comte Cliristien 
Ostrowski, poète distingué de l'émigration, dont je ne- 
puis m'empêcher de reproduire les morceaux sui- 
vants : 



— 8 — 



L'Ange de la Liberté. 

La liberté fut-elle montrée à l'homme pour 
qu'il n'en put jamais jouir ? Fut-elle sans resse 
offerte à sis yeux comme un fruit sur lequel 
il m put porter la main 'ans être frappé du 
mort ? 

GuuroT. 



Du fer ! du fer ! disait la Franoe : 

A ce cri du Tape à l'Euxin, 

Après une longue souffrance, 

Vingt peuples sonnaient le tocsin, 
Et concevaient la plus nolilo espérance 
Un ange alors éclatant de beauté 
Du haut des cieux s'écria : « Liberté! » 

A sa voix le canon sonore 
A grondé trois jours dans Paris, 
Et le peuple rêvait encore 
Sa gloire et ses droits reconquis, 
El saluait l'arr-cn-eiel tricolore. 
Ah! quel réveil après les trois grands jours : 
Tarquin n'est plus, les Cza a toujours! 

Du fer ! du fer a la Delgique : 

Et le lion qui sommeillai I 

Sortant d'un repos léthargique 

En rugissant se réveillait. 
Oui, c'est en vain que dans leur politique 
Quelques tyrans ont juré son trépas: 
Il se rendort ; ne le réveillez pas ! 

Du fer! du fer aux fils du Tibre 
Par tant de malheurs abattus 
Et l'Italie un instant libre 
Rêvait le retour des Bratusl 
Au Capitule! écoulez... l'airain vibre : 









— 9 — 

Quoi, vous fuyez?... où sont donc vos aïeux 
Que Breunus même avait pris pour des dieux? 

Du fer! la Pologne succombe ; 

Mais l'Europe a trahi sa foi. 

Pologne , elle l'ouvrit la tombe : 

Elle était indigne de toi, 
Et consacra ton immense hécatombe. 
Tu la faisais rougir par tes vertus : 
Peuples, tremblez, vos remparts ne sont plus ! 

De l'or ! de l'or à nos esclaves, 

Cria le Czar en frémissant : 

Ils veulent briser leurs entraves. 

Retrempons-les : il faut du sang! 
Pour l'épancher n'avons-nous pas des braves, 
Pour le payer n'avons-nous pas de l'or? 
Versons le sang : versons, versons encor. 

Du fer ! du fer, assez de crimes 

Ont souillé les mains des brigands. 

Attendez-vous, tristes victimes, 

De voir enlever vos enfants : 
Les rois aimés sont les seuls légitimes. 
Du fer! du fer! frappez ! le Czar est là ! 
La Liberté sur ces mots s'envola. 

{Semaine d'exil, par M. le comte Chhistien Ostrowski.) 

L'amour et le dévouement des Polonais de tous les 
temps "pour la liberté ainsi que leur dernière chute 
glorieuse leur ont concilié des amis partout, chez 
les peuples opprimés et chez ceux jouissant déjà eux- 
mêmes de cette sainte liberté. Dans tous les pays où 
passait l'émigration polonaise, ceux cpii souffraient, 
ceux qui avaient un cœur noble lui tendaient les 
bras et lui offraient unje hospitalité exceptionnelle. 



— 10 — 

comme on n'en trouve pas dans les annales de l'émi- 
gration d'aucun autre peuple, soit de l'antiquité, soit 
de nos jours. 

Les gouvernements eux-mêmes, mus par un senti- 
ment secret d'humanité, s'apitoyaient sur notre sort. 
Quel être au monde pouvait être insensible aux mal- 
heurs d'un peuple brave, hospitalier, grand jadis, et 
toujours défenseur des libertés européennes? Est-il 
quelqu'un qui ne soit touché au récit de l'épisode de la 
prise du fort d'Ordon par les Russes pendant l'attaque 
de Varsovie, les G et 7 septembre 1831 ? Lisez ce 
récit d'un aide de camp, acteur et témoin , mis en 
vers par notre immortel poète Mickiewicz, et traduit 
par M. le comte Christien Ostrowski. 

Le fort d'Ordon. 

Marration d'un Adjudant. 

« Mos canons se taisaient: — j'étais sur les remparts. 

Deux cents bronzes sur nous tonnaient de toutes paris : 

Déjà les ennemis en colonnes sans nombre 

Autour de la cité s'étaient formés dans l'ombre. 

Paszkéwitsh est leur chef : il accourt, à sa voix 

L'armée a replié ses immenses pavois. 

Voici les artilleurs : l'infanterie esclave 

S'avance lentement comme un ruisseau de lave ; 

Semé de mille éclairs, et, volant sur ses pas, 

Un aigle à double front les conduit au trépas. 

Vis-à-vis voyez-vous comme une île lointaine 

Le fort du brave Ordon qui domine la plaine? 

Six canons de ses flancs vomissent tous leurs feux ; 

VA la rage est moins prompte en mots injurieux , 

Le ciel a moins d'éclairs, que durant la bataille 

Ces bronzes n'ont lancé de flamme et de mitraille. 






— Il — 

Vois cet obus qui plonge au sein d'un bataillon, 

Il laboure en courant un lugubre sillon ; 

Comme un volcan sous l'onde, il fume, siffle, tonne, 

Et d'un désastre immense il frappe la colonne. 

Vois ce pesant boulet : il roule, se débat, 

Mugit comme un taureau qu'irrite le combat, 

El boa furieux, il bondit, il se traîne, 

Ecrasant de ses bonds, brûlant de son haleine. 

Quelquefois sur sa route, on ne voit, on n'entend 

Que le choc d'un cadavre ou le cri d'un mourant. 

Comme si , d'un seul trait franchissant tout l'espace. 

Un ange de la mort avait laissé sa trace. 

Mais le roi, dont l'arrêt les envoie à la mort. 

Est-il parmi les siens ? partage-t-il leur sort? 

Non ! du pôle lointain il contemple la guerre. 

C'est lui qui fait trembler la moitié de la terre : 

Quand du haut de son trône il fronce les sourcils. 

Mille mères en deuil ont dû pleurer leurs fils. 

C'est lui, c'est l'Empereur, dont le terrible oukase 

Frappe soudain de mort du Niémen au Caucase. 

Au signal de sa main le knout obéissant 

Ne cesse de frapper un peuple gémissant. 

toi , dont tous les jours se comptent par victimes, 

Toi, Dieu par ta puissance et Satan par tes crimes. 

Quand les Turcs du Balkan redoutent ton courroux. 

Quand la diplomatie est toute ta tes genoux, 

La Pologne bravant l'éclat qui l'environne, 

Eils orgueilleux des Czars, l'arrache une couronne. 

Héritage sacré des Jean, des Boleslas, 

Que tu souillas d'un sang qui ne t'appartient pas ! 

Le Czar est étonné, ses courtisans soupirent, 

Le Czar est furieux, et de crainte ils expirent. 

Mais voici les soldats dont la divinité, 

Dont la foi, c'est le Czar : « Le Czar est irrilé, 

« Mourons tous, disaienl-ils, pour calmer sa colère. » 

Paskéwitsh conduisant un nomade hémisphère, 



— 12 — 

Actif comme le knout dans la main du bourreau, 

Venait dans notre sol lui creuser un tombeau. 

llouia ! houra! voyez ces immondes peuplades 

Gravissant par milliers nos blanches palissades ; 

Comme au lieu de fascines, ils comblent les fossés. 

De leurs troncs mutilés, de membres entassés ; 

Comme un seul bastion de son bronze sonore 

Rougit tous ces débris et les foudroie encore. 

Tel un beau papillon qu'insultent les fourmis 

Brille avant de mourir. Déjà les ennemis 

Ont couronné le fort, quand sa dernière foudre 

Tout à coup démontée a roulé dans la poudre, 

Et quand serrant sa pièce un ancien cannonier 

La teignit de son sang, et mourut le dernier. 

Les feux avaient cessé ; le Russe est aux barrières. 

Où sont donc les fusils? leurs balles meurtrières 

Ont mille fois autant résonné ce matin 

Qu'aux combats simulés du grand-duc Constantin. 

Pourquoi se taisent-ils? Ali ! c'est qu'une poignée 

Dans le sang des milliers aujourd'hui s'est baignée ; 

C'est que les bataillons, à la crainte étrangers, 

N'entendent que la voix qui leur dit : Feu ! charger ! 

C'est que leur sein brûlant aspire la fumée, 

Que leur bras défaillant soutient l'arme enflammée : 

C'est que depuis le jour, sans reculer d'im pas, 

Le héros fantassin affronte le trépas : 

Alors ivre de sang, muet, presque en délire, 

Sans crainte et sans mémoire, il charge, il arme, il tire ; 

Ses bras , comme agités par un secret ressort, 

Font mouvoir son fusil, et l'instrument de mort 

Semble emprunter l'instinct de l'œil qui le gouverne. 

Lorsqu'enlin en fouillant au fond de sa giberne 

Il cherche une cartouche, il n'y trouve plus rien ; 

Il sent que le fusil s'embrase dans sa main ; 

Une pâleur mortelle a couvert son visage, 

Et le soldat succombe en écumant de rage. 



— 13 — 

Cependant l'ennemi pénétrait dans le fort, 

Comme les vers impurs qui s'emparent d'un mort. 

Ici des pleurs brûlants obscurcissent ma vue, 

J'entends mon général : — que sa voix est émue! 

Le télescope en main, il avait bien longtemps 

D'un regard soucieux suivi les combattants 

« Perdu! » dit-il enfin, trahissant ses alarmes, 

El je vis de ses yeux s'épancher quelques larmes. 

« C'est là, me disait-il , qu'Ordon a combattu , 

« Ordon, le brave Ordon! ami, le connais-tu? 

« Vois ; ton jeune regard vaut bien mieux que ces verres. 

— Ah! si je le connais! Ordon? mille tonnerres! 

Que de fois l'ai-je vu debout sur le rempart, 

Animant ses soldats du geste et du regard. 

Oui, — je le vois encore — à travers la fumée — 

Menaçant l'ennemi d'une lance allumée ; 

On le saisit : — il meurt ! — ob ! non, la flamme en main, 

S'échappant de leurs bras, il court au souterrain... 

« Bon! dit le général, ils n'auront pas les poudres. » 

Ici luit un éclair, et le bruit de cent foudres 

Epouvante aussitôt et la terre et les cieux. 

La terre en mille éclats rejaillit à nos yeux ; 

Les affûts ont croulé sous leurs pièces brisées ; 

Le sol s'est embrasé, les mèches enflammées 

D'étincelles sans nombre ont parsemé les airs, 

Et le vent nous couvrit d'un tourbillon d'éclairs. 

On n'entendait plus rien que le bruit de la bombe 

Qui tombe en éclatant, se disperse et retombe : 

Je regardai : le champ, les soldats et le fort, 

Tout avait disparu comme un rêve de mort : 

Seulement du rempart la ruine isolée 

S'élevait tristement, informe mausolée, 

Où ceux qui le gardaient, ceux qui l'ont emporté, 

Pour la première fois conclurent un traité. 

Si môme l'Empereur lui disait démenai tre, 

Pour la première fois, à la voix de son maître, 



— 14 — 

Le Moskal serait sourd Ici, tant d'ennemis 

Dans le même tombeau se trouvent endormis. . 

Où vont après la mort l'homme libre et l'esclave ? 

Qui le sait! Mais Ordon ! il est le saint du brave, 

Le patron des remparts. Car la destruction 

Est un acte aussi saint que la création, 

Lorsque d'un Dieu vengeur s'accomplit la justice. 

Dieu prononça : « Qu'il soit! » — et dira .- « Qu'il périsse ! • 

Quand un jour les vertus du monde ensanglante 

Fuiront avec la Foi, la sainte Liberté, 

Et quand le despotisme, assis sur des victimes, 

Comme le forld'Ordon, l'inondera de crimes, 

Dieu punira le monde cnvalii parles Czars, 

Et le fera sauter comme Ordon ses remparts.... 

Quand une nation est capable de produire de tels 
actes de dévouement et d'héroïsme, il n'est pas éton- 
nant qu'elle ait inspiré une sympathie universelle 
dans tous les pays civilisés , soit pendant la guerre , 
soit après la paix. Les articles des journaux politiques 
de l'époque, les discours prononcés en différents 
lieux et dans des circonstances solennelles, les poésies 
publiées par les hommes les plus éminents en font 
foi. Tous ceux, dis-je encore une fois, qui avaient du 
cœur, de la vertu, des lumières , désiraient le salut 
et le triomphe de la Pologne^ même au prix des plus 
grands sacrifices, même à celui dedéclarerla guerre à 
laRussie.. .Le sort, hélas! en devait décider autrement. 
Les gouvernements ont préféré le repos et la tran- 
quillité des catacombes au magnanime élan de leurs 
peuples. Ils ont vu d'un œil sec et froid la malheu- 
reuse Pologne se débattre dans les étreintes mortelles 
île la Moscovie : ils ont assisté l'arme au bras à son 



M. deTocqueville. dans son ouvrage De la démo- 



15 — 






cratie en Amérique, t. ir, p. 202, raconte ce qui 



suit 



« J'habitais momentanément l'une des plus grandes 
« villes de l'Union > lorsqu'on m'invita à assister à 
« une réunion politique, dont le but était de venir 
« au secours des Polonais et de leur faire parvenir 
« des armes et de l'argent. Je trouvai deux à trois 
« mille personnes réunies dans une vaste salle qui 
« avait été préparée pour les recevoir. Bientôt après, 
« un prêtre, revêtu des habits ecclésiastiques, s'avança 
< sur le bord de l'estrade destinée aux orateurs. Les: 
« assistants, après s'être découverts, se tinrent debout 
« en silence, et il parla en ces termes : 

« Dieu tout- puissant! Dieu des armées! vous qui 
« ayez maintenu le cœur et conduit le bras de nos 
« pères lorsqu'ils soutenaient les droits sacrés de 
« leur indépendance nationale; vous qui les avez fait 
« triompher d'une odieuse oppression, et qui avez 
« accordé à notre peuple les bienfaits de la paix et de 
« la liberté, 6 Seigneur! tournez un œil favorable 
« vers l'autre hémisphère ; regardez en pitié un peu- 
" pie héroïque, qui lutte aujourd'hui comme nous 
* l'avons fait jadis et pour la défense des mêmes 
« droits! Seigneur, qui avez créé tous les hommes sur 
" le même modèle, ne permettez point que le despo- 
« lisme vienne déformer votre ouvrage et maintenir 
< : l'inégalité sur la terre. Dieu tout-puissant! veillez 
« sur les destinées des Polonais, rendez-les dignes 
« d'être libres ; que votre sagesse règne dans leurs 
« conseils, que votre force soit dans leurs bras; ré- 
« pandez la terreur sur leurs ennemis, divisez les 
« puissances qui trament leur ruine, et ne permettez 
« pas que l'injustice dont le monde a été le témoin, il 
« y a cinquante ans, se consomme aujourd'hui. Sei- 



— 16 — 

- eneur, ({ui tenez dans votre main puissante le tœur 
« des peuples comme celui des hommes, suscitez des 
« alliés à la cause sacrée du bon droit ; faites que la 
« nation française se lève enfin, et, sortant du ifipos 
a dans lequel ses chefs la retiennent, vienne combat- 
« tre encore une fois pour la liberté du monde. 

« O Seigneur ! ne détournez pas votre face de 
« nous ; permettez que nous soyons toujours le peuple 
« le plus religieux comme le plus libre. 

« Dieu tout-puissant, exaucez aujourd'hui notre 
« prière, sauvez les Polonais. Nous vous le demandons 
« au nom de votre Fils bien-aimé , Notre Seigneur 
« Jésus-Christ, qui est mort sur la croix pour lesalut 
« de tous les hommes. Amen. 

« Toute l'assemblée répéta Amen avec recueille- 
« ment. » 

Telle est l'expression des sentiments religieux d'un 
peuple ami, bien éloigné de nous, d'un peuple qui 
nous connaît peu, que nous connaissons moins 
encore, eLqui cependant adressait ses prières à Dieu 
pour notre réussite au moment où nous versions no- 
tre sang sur les champs de bataille. 

En même temps, un ami aussi généreux que grand 
artiste, M. Jones , des théâtres de New-Yorck, guidé 
par les sentiments de son noble cœur, recrutait une 
armée de jeunes gens pour venir à notre aide. Déjà 
il avait donné plusieurs représentations pour attein- 
dre son but. Malheureusement il n'y eut que le doc- 
teur Howe qui put venir et arriver pour être témoin 
de l'agonie de la Pologne (Chronique, t. iv, p. 352). 

Mais, pour se faire une idée de la sympathie la plus 
vive et la plus enthousiaste qui nous fut témoignée, 
c'est vers la France qu'il faut tourner les yeux, 
vers ces anciens camarades de tant de batailles 



— 17 — 
livrées en commun contre le despotisme du Nord. 
C'est là que se trouvent les chantres de la Pologne 
et ses défenseurs à la tribune et dans la presse ; les 
Casimir Delavigne, les Béranger, les Barthélémy, les 
Edgard Quinet, les Michelet, les de Salvandy, les 
Odillon-Barrot, les de Montalembert, les d'Harcourt, 
lesSt-Marc-de-Girardin, lesVillemain,les Lebrun, les 
Dupaty, les Havin, les Léon Plée, etc., etc. Pour les 
citer tous, il faudrait nommer presque tous les Fran- 
çais éminents de cette époque, appartenant à toutes 
les opinions politiques comme à tous les cultes reli- 
gieux. 

Qui de nous ne se rappelle les discours prononcés 
en faveur de la Pologne à la Chambre des pairs , à 
celle des députés, au sein de l'Académie française. A 
ceux qui auraient oublié ces poésies, ces chants qui 
sortaient de toutes les poitrines, j'en rappellerai quel- 
ques-uns en les rapportant ici, et dans le but aussi 
de les léguer à la postérité polonaise. Je commence 
par la Varsovienne de Casimir Delavigne. 



Il s'est levé ! voici le jour sanglant ! 
Qu'il soit pour nous le jour de délivrance ! 
Dans son essor voyez noire aigle blanc, 
Les yeux fixés sur l'arc-en-ciel de France , 
Au soleil de juillet dont l'éclat fut si beau, 
Il a repris son vol, il fend les airs, il crie : 

Pour ma noble patrie 
Liberté, ton soleil, ou la nuit du tombeau... 
Polonais, à la bayonnette ! 
C'est le cri par nous adopté ; 
Qu'en roulant le tambour répète : 
A la bayonnette ! 
Vive la liberté!!! 



MM 






— 18 — 
' Guerre I à cheval, Cosaques des déserts ! 

Sabrons, dil-il, la Pologne rebelle. 
« Point de Balkans, ses champs nous sont ouverts : 
« C'est au galop qu'il faut passer sur elle. •> 
Halle ! n'avancez pas ; ces Balkans sont nos corps; 
l.a terre où nous marchons ne porte que des braves, 

Rejette les esclaves, 
El de ses ennemis ne garde que les morts. 
Polonais ! à la bayonnette ! etc. 

Pour toi, Pologne, ils combattront, tes fils, 
Plus fortunes qu'au temps où la victoire 
Mêlait leurs cendres aux sables de Memphis, 

Où le Kremlin s'écroula sous leur gloire 

Des Alpes au Thabor, de l'Ebre au Pont-Euxin, 
Ils sont tombes vingt ans sur la rive étrangère : 

Cetle fois, ô ma mère ! 
I eux qui mourront pour toi dormiront sur ton sein ! 
Polonais, à la bayonnette! etc. 

Viens, Kosciuszko, que ton bras frappe au cœur 
Cet ennemi qui parle de clémence; 
En avait-il, quand son sabre vainqueur 
Noyait Praga dans un massacre immense? 
Tout son sang va payer le sang qu'il prodigua ; 
Celle terre en a soif, qu'elle en soit abreuvée : 
Faisons sous sa rosée 
Reverdir les lauriers des martyrs de Praga '. 
Polonais, à la bayonnette ! etc. 

Allons, guerriers, un généreux effort! 

Nous les vaincrons : nos femmes les délient. 

U mon pays, montre au géant du Nord 

Le saint anneau qu'elles le sacrifient ; 
Que par noire victoire il soit ensanglanté ; 
Marche et fais triompher au milieu des batailles 
L'anneau des fiançailles 






— 19 — 

Qui L'unit pour toujours avec la Liberté ! 
Polonais, a la bayonnettc ! etc. 

A nous, Français! les balles d'iéna 
Sur ma poitrine ont inscrit mes services; 
A Marengo le fer la sillonna ; 
De Cbampaubert comptez les cicatrices. 
Vaincre ou mourir ensemble autrefois fut si doux ! 
Nous étions sous Paris... Pour les vieux frères d'artnes 

N'aurez-vous que des larmes? 
Frères, c'était du sang que nous versions pour vous ' 
Polonais, à la bayonnette! etc. 



vous du moins, dont le sang glorieux 
S'est dans l'exil répandu comme l'onde. 
Pour nous bénir, mânes victorieux, 
Relevez-vous de tous les points du monde ! 
Qu'il soit vainqueur, ce peuple, ou martyr comme vous: 
Sous les bras du géant qu'en mourant il retarde. 
Qu'il tombe à Pavant-garde 
Pour couvrir de son corps la liberté de tous ' 
Polonais, à la bayonnelte ! etc. 

Sonnez, clairons; Polonais, à ton rang! 

Suis sous le feu ton aigle qui s'élance. 

La Liberté bat la cbarge en courant, 

Et la victoire est au bout de ta lance. 

Victoire à l'étendard que l'exil ombragea. 

Des lauriers d'Austerlilz, des palmes d'Idumée ' 

Pologne bien aimée, 
Qui vivra sera libre, qui meurt l'est déjà ! 
Polonais, à la bayonnette ! 
C'est le cri par nous adopté, 
Qu'en roulant le tambour répète : 
A la bnyonnelle, 
Vive la liberté 1 ! ! 






I *<é 






— -20 — 
A cette chaleureuse inspiration , joignons les non 
moins chaleureuses poésies du célèbre Déranger. 

Hâtons-nous ! 

Février i v )i. 
air : Ah! si ma dame me voyait. 

Ah ! si j'étais jeune et vaillant. 
Vrai hussard je courrais le monde, 
Retroussant ma moustache blonde, 
Sous un uniforme brillant, 
Le sabre au poing et bataillant. 
Va, mon coursier, vole en Pologne; 
Arrachons un peuple au trépas. 
Que nos poltrons en aient vergogne 
Hàtons-nous; l'honneur est là-bas (bis). 

Si j'étais jeune, assurément 
J'aurais maîtresse jeune et belle. 
Vite en croupe, mademoiselle ; 
Imitez le beau dévoûment 
Des femmes de ce peuple aimant ; 
Vendez vos parures; oui, toutes. 
En charpie emportons vos draps. 
De son sang sauvez quelques gouttes. 
Hâtons-nous ; l'honneur est là-bas. 

Bien plus; si j'avais des millions, 
J'irais dire aux braves Sarmates : 
Achetons quelques diplomates, 
Beaucoup de poudre, et rhabillons 
Vos héroïques bataillons. 
L'Europe qui marche à béquilles, 
Biche goutteuse , ne croit pas 
A la vertu sous des guenilles, 
llàtons-nous ; l'honneur est là-bas, 



. i ■ H wmmmmmm 



— 21 — 

Pour eux, si j'étais roi puissant, 
Combien je ferais plus encore! 
Mes vaisseaux, du Sund au Bosphore. 
Iraient réveiller le Croissant, 
Des Suédois réchauffer le sang, 
Criant : Pologne, on te seconde! 
Un long sceptre au bout d'un bon bras 
Peut atteindre aux bornes du monde. 
Hàtons-nous ; l'honneur est là-bas. 

Si j'étais un jour, un seul jour, 
Le Dieu que la Pologne implore, 
Sous ma justice avant l'aurore 
Le Czar pâlirait dans sa cour; 
Aux Polonais tout mon amour! 
.le saurais, trompant les oracles, 
De miracles semer leurs pas. 
Hélas ! il leur faut des miracles ! 
Uàlons-nous ; l'honneur est là-bas. 

Hàtons-nous ; mais je ne puis rien. 
roi des cicux , entends ma plainte, 
Père de la liberté sainte , 
Fais de moi son ange gardien ; 
Dieu, donne à ma voix la trompette 
Qui doit réveiller du trépas, 
Pour qu'aumonde entier je répète : 
Hâtons-nous ; l'honneur est là-bas (ôts). 



Poniatouski. 



Juillet ('.:.' 



un : Des trois couleurs. 



Quoi! vous fuyez, vous les vainqueurs du monde ! 
Devant Leipzig le sort s'est-il mépris? 



— 22 — 

Quoi ! vous fuyez ! et ce fleuve qui gronde, 

D'un pont qui saute emporte les débris. 

Soldats, chevaux, pêle-mêle, et les armes, 

Tout tombe là ; l'Elster roule entravé. 

Il roule aux vœux, aux vies, aux larmes : 

« Rien qu'une main (bis), Français, je suis sauvé ! 

« Rien qu'une main? malheur à qui l'implore ! 
« Passons, passons ! s'arrêter, et pour qui? » 
Pour un héros que le fleuve dévore : 
Blessé trois fois, c'est Poniatovvski. 
Qu'importe! on fuit. La frayeur rend barbare. 
A pas un cœur son cri n'est arrivé. 
De son coursier le torrent le sépare : 
« Rien qu'une main. Français, je suis sauvé. » 

11 va périr ; non, il lutte, il surnage -, 

11 se rattache aux longs crins du coursier. 

« Mourir noyé ! dit-il, lorsqu'au rivage, 

« J'entends le feu, je vois luire l'acier ! 

« Frères, à moi ! vous vantiez ma vaillance. 

« Je vous chéris ; mon sang l'a bien prouvé ! 

« Ah ! qu'il m'en reste à verser pour la France ! 

n Rien qu'une main, Français, je suis sauve : » 

Point de secours ! et sa main défaillante 
I.àche son guide: adieu, Pologne, adieu! 
Mais un doux rêve, une image brillante 
Dans son esprit descend du sein de Dieu. 
« Que vois-je? enfin, l'aigle blanc se réveille, 
« Vole, combat, de sang russe abreuvé. 
• Un chant de gloire éclate à mon oreille. 
« Rien qu'une main, Français, je suis sauvé ' 

Point de secours! il n'est plus, et la rive 
Voit l'ennemi camper dans ses roseaux. 
Ces temps sont loin, mais une voix plaintive 
Dans l'ombre encore appelle au fond des eaui ; 






— 23 — 
KL depuis peu : (grand Dieu, fais qu'on me croie !) 
Jusques au ciel son cri s'est élevé. 
Pourquoi ce cri que le ciel nous renvoie : 
« Rien qu'une main, Français, je suis sauvé ! » 

C'est la Pologne et son peuple fidèle 
Qui tant de fois a pour nous combattu; 
tëlle se noie au sang qui coule d'elle, 
Sang qui s'épuise en gardant sa vertu. 
Comme ce chef mort pour notre patrie, 
Corps en lambeaux dans l'Elster retrouvé, 
Au bord du gouffre un peuple entier nous crie : 
« Rien qu'une main. Français, je suis sauvé ! » 

Si la sympathie et les encouragements de la France 
ne nous ont pas manqué pendant la guerre, lors de 
noire chute son affliction ne fut pas moins vive. J'en 
recueille l'expression dans les poésies suivantes ex- 
traites de la A'émcsis de M. Barthélémy, poète distin- 
gué comme les deux premiers dont j'ai cité les vers. 



Seize septembre 1831. 

Vendredi soir , jour où fut connue à Paris la capitula lion 
de Varsovie , qui avait ouvert ses portes aux Russes te 8 
>/u même mois. 

Destinée à périr !!! l'oracle avait raison! 
Faut-il accuser Dieu, le sort, la trahison ? 
.Von, tout était prévu, l'oracle était lucide. 
Qu'il tombe sur nos fronts le sceau du fratricide ! 
Noble sœur ! Varsovie ! elle est morte pour nous ! 
Morte un fusil en main, sans fléchir les genoux : 
Morte en nous maudissant à son heure dernière ; 
Morte en baignant de pleurs l'aigle de sa bannière, 
Sans avoir entendu notre cri de pitié, 
Sans un mot delà France, un adi"u d'amilié ! 






— 2a — 

l'uni ce que l'univers, la planète des crimes, 

Possédait de grandeur et de vertus sublimes ; 

Tout ce qui fut géant, dans notre siècle étroit 

A disparu ; tout dort sous le sépulcre froid ! 

< uehons-nous, cachons-nous ! nous sommes des infâmes ; 

Rasons nos poils, prenons la quenouille des femmes, 

Jetons bas nos fusils, nos guerriers oripeaux, 

Nos plumets citadins, nos ceintures de peaux : 

Le courage à nos cœurs ne vient que par saccades -, 

Ne parlons plus de gloire et de nos barricades ; 

Que le teint de la bonté embrase notre front ; 

Voulez-vous voir venir les Russes : ils viendront !!! 

La France s'unit à ce cri déchirant de douleur et 
de désespoir que laissait échapper l'âme ardente de 
l'auteur delà Némésis. La population parisienne s'y 
associa par des manifestations publiques. 

M. Barthélémy publia encore la pièce suivante le 
25 septembre 1831 . 

Varsovie . 

yenit summa dies et ineluctabile (empus. 

Les rois prennent le deuil quand les monarques meurent, 

Tel est l'usage antique entre ces grands voisins ; 

Ils honorent ainsi, sans que leurs yeux les pleurent. 

Des hommes inconnus qu'ils nomment leurs cousins. 

Simulacre obligé des tristesses humaines 1 

Ils règlent leur douleur par mois ou par semaines ; 

Leur chagrin d'étiquette a des termes subits; 

Ils prolongent gatment ces lamentables rôles 

Jusqu'à ce qu'un valet leur dise ces paroles ; 

Sire, ne pleurez plus, voilà d'autres habits. 



**m 



MM 



— 25 — 

Et nous qu'a contrislés une peine si forte, 
Quand notre sœur aimée est pendue à la croix, 
Quel deuil porterons-nous quand la Pologne est morte ? 
Faut-il suivre aujourd'hui l'étiquette des rois ? 
Quelle nuance attend notre sombre toilette? 
Faut-il qu'elle soit noire, ou blanche, ou violette? 
Quel symbolique fard teindra notre douleur ? 
Le rouge, mes amis, c'est le deuil militaire ; 
Rouge comme le sang qui jaillit d'une artère ; 
Varsovie en mourant avait cette couleur. 

Une douleur royale effleure l'épiderme, 

Jamais chagrin de cour n'a blanchi des cheveux ; 

Mais la douleur d'un peuple est saignante et sans terme ; 

Un père au lit de mort la lègue à ses neveux : 

C'est le deuil qui nous suit en pointes corrosives, 

L'entretien des travaux et des heures oisives. 

Le spectre se réveille avec nous le matin, 

Qui fait tomber des pleurs dans nos coupes rougies, 

D'un verdâtre reflet couronne les bougies, 

Et met un catafalque au milieu d'un festin. 

Non, le sang veut du sang 1 pleurer c'est une honte ! 
Le deuil même n'est plus qu'un appareil menteur-, 
Ce qu'il nous faut, à nous, c'est la vengeance prompte, 
C'est un drame de guerre où chacun soit acteur : 
Eh! qu'importe l'hiver, temporiseurs timides? 
Avons-nous toujours eu le ciel des pyramides? 
C'est en hiver que l'aigle étouffa les Strélilz ; 
La glace est notre pont sur la Meuse et la Sambrc; 
Austerlitz rayonna sur nous le deux décembre, 
Le printemps ressuscite au soleil d'Austerlitz. 



Voilà le cri du peuple! il éclate, circule 
Comme un dernier écho parti de la Vistule, 
Et pour se faire entendre aux oreilles des sourds 
L'émeute polonaise est dans nos carrefours. 



^Hi W 






— % — 

noble Varsovie! o sœur assassinée ! 

Ceux qui t'avaient d'avance à périr destinée, 

Que font-ils aujourd'hui? Pleurant le grand malheur, 

Parmi le deuil public ont-ils traîné le leur? 

Les pieds nus, l'œil éteint, les tètes abattues, 

Lesa-t-on vus passer sur le pont des statues? 

Avez-vous entendu leurs cris de repentir? 

Ont-ils pleuré trois jours sur le peuple martyr ? 

De l'assassin Tartare impassible complice, 

Perrier s'est-il couvert de cendre et de ciliée ? 

Justice est-elle faite? et le froid Moniteur 

A-t-il mis sur leurs noms le sceau réprobateur ? 

Non, rien n'a secoué leur coupable inertie; 

Frappez sur le caillou de la diplomatie, 

11 n'en jaillira point d'étincelles de feu : 

Là, tout est calculé, jusqu'au poids d'un cheveu : 

Pour qu'un cabinet pleure, il faut un protocole; 

Bien plus! comme un régent d'une mutine école, 

Plus hardi que jamais, Perrier, le lendemain. 

Vint siéger au sénat la férule à la main; 

L'orgueil, prêt à quitter l'hôtel des Capucines. 

A poussé plus avant ses profondes racines : 

Ils sont venus tous deux sans pleurs pour nos héros, 

Sans haine pour le ezar, sans tiel pour les bourreaux. 

Et quand d'un peuple entier la tombe est assouvie, 

Ils ont dit froidement : L'ordre est à Varsovie ! 

Ils l'ont dit 1 et les murs du saint temple des lois 

N'ont point sué le saug à travers leurs parois ; 

Et les claqueurs payés, par qui tout se décide, 

Ont tous battu des mains à ce grand homicide ; 

Et les dieux du budget, demain reconnaissants, 

Acquitteront en or ces fétides encens! 

Ah ! si la bayonnetle, à leur voix accourue , 

N'eût imposé silence aux conseils de la rue, 

Si les longs roulements des obstinés tambours 

N'eussent couvert sa voix qui parlait aux faubourgs ; 



I 






— 27 — 

Si Perrier pour s'ouvrir de périlleuses traces, 

N'eut fait autour de lui galoper des cuirasses, 

Et devant le sénat, à la place des gonds, 

N'eût sous le péristyle incrusté deux dragons, 

Sans doute, raitigeant sa crise de colère, 

Il eût mieux respecté la douleur populaire, 

Et sans justifier un honteux abandon 

Son orgueil eût peut-être imploré le pardon. 

Certes, quand la tribune érigée en prétoire 

Cita le ministère à l'interrogatoire, 

Elle nous présageait de plus nobles efforts ; 

Que n'a-t-elle écouté le jury du dehors? 

Le crime était flagrant et les preuves précises: 

Il fallait le juger à ces grandes assises ; 

Le fort de Ilam est vaste, et pour les trahisons 

Il peut encore ouvrir de nouvelles prisons. 

Mais non; grâce aux douceurs du ton parlementaire, 

Le procureur du peuple a fini par se taire, 

Et les deux Scipions, sortis tout radieux, 

Montant dans leur voilure, ont rendu grâce aux dieux. 

Ainsi de tout destin notre France maîtresse 
N'a donc pu secourir une sœur en détresse ! 
Varsovie était loin : un compas à la main, 
Les froids calculateurs ont toisé le chemin ; 
Car, pour se faire entendre à leur charité morte, 
Il faut que le malheur pleure assis à leur porte. 
Ah! depuis neuf longs mois que nos frères proscrits 
Fatiguent l'univers de lamentables cris, 
S'ils eussent étalé leur misère profonde 
A quelque peuple assis aux limites du monde, 
A ces hommes cuivrés des lointains archipels 
Qui répondent toujours aux belliqueux appels, 
Et qui sur leurs bras nus gravent par des entailles 
Les services rendus sur les champs de batailles ; 
Ces peuples généreux n'auraient pas calculé 
Si la voix de, douleur part d'un sol reculé, 



^H 






MB 



— 28 — 

Ni compris qu'au-delà de telle latitude 

L'homme civilisé s'absout d'ingratitude : 

Mais saisis tout à coup d'un électrique clan, 

Des iles du Cancer aux flots du Magellan, 

Ils auraient réveillé tout le peuple insulaire; 

Et de là, l'œil tendu vers l'étoile polaire, 

Troublant la vaste mer de chants de mort joyeux, 

Emportant dans leurs mains les os de leurs aïeux, 

Ils auraient eu le temps, avant son agonie, 

D'arriver par Tilsit dans la Lithuanie ; 

Et contre l'aigle noir que l'été faliga, 

Le peuple océanique eût défendu Praga. 

Et nous, nous leurs voisins, nous qui sous le grand règne, 

Avons de notre sang rougi la même enseigue, 

Quand tous ces naufragés, les yeux vers nos climats, 

Hissaient leur pavillon à la pointe des mâts, 

Qu'ont fait nos citoyens pour leurs compagnons d'armes ? 

Ils se sont cotisés pour verser quelques larmes ; 

Puis, sur leur front chagrin resserrant le bandeau, 

Ils ont laissé la vague engloutir le radeau. 



Mais que sert de nourrir de poignantes pensées? 
Ce désastre a pris rang dans les choses passées. 
Varsovie a vécut... ses murs sont démolis 
Et les peuples du Nord ont leur Nécropolis. 
Qui sait? peut-être à l'heure où le chagrin nie navre, 
Le "rand-duc donne un bal dans la cité-cadavre ; 
La fête est ravissante aux lueurs des flambeaux ; 
De longs lapis de Perse ont caché les tombeaux; 
Les fleurs et les parfums sont semés sur la fosse. 
Les voilà tous rangés autour du chef molosse, 
Tous ces feld-maréchaux, tous leurs aides de camps, 
Soldatesque difforme échappée aux Balkans; 
Aux grincements aigus des grossières cithares, 
Ils dansent; voyez-vous leurs petits yeux tartarcs? 
Ne se donnent-ils pas les grâces de Paris, 
Avec ces fronts kalmoucks platement équarris, 



— 29 — 

Ces faces de mandrille aux saillantes narines, 

Et ces gésiers hideux qui gonflent leurs poitrines? 

Sentez-vous autour d'eux celte odeur de bétail? 

Oh! de nos douces mœurs grotesque épouvantait ! 

Gentillesses d'ours blanc, valses d'hippopotames! 

Ils agitent le sabre et demandent des femmes! 

Des femmes! il leur faut celles d'un noble sang; 

Ils meurtrissent leurs chairs d'un contact flétrissant : 

Puis, quand ils sont repus des blondes Scandinaves, 

Ils les poussent du pied aux mains de leurs esclaves, 

Et l'estomac brûlé de lubrique alcool, 

Les sauvages Baskirs hurlent un chant mongol. 

Hélas! ce n'est pas tout : à ce jeu sacrilège, 
La triste Varsovie a fourni son cortège ; 
Traîtres dont l'infamie a gangrené le cœur, 
Ils sont venus lécher la botle du vainqueur, 
Ces hommes du milieu dont la bouche impunie 
Au peuple polonais prêchait l'ignominie ; 
Ils sont enfin sortis de leurs caveaux profonds 
Tous les Dupins du Nord, tous les lâches bouffons; 
A l'exécrable bal où le Czarles invite 
Ils viennent égayer le hibou moscovite, 
Et du sang fraternel fumant sous ces lambris 
Au prince impérial ils demandent le prix. 
El cependant, la nuit de cette horrible fête, 
Sans guide, sans abri pour reposer leur tôte, 
D'héroïques soldais, exilés de leurs toits, 
S'enfoncent au hasard dans le désert des bois. 



Varsovie a brisé sa couronne murale, 
Ce n'est plus aujourd'hui qu'une ombre sépulcrale, 
Un spectre qui conduit sur des steppes sans fin 
Des soldats décimés par la guerre ou la faim... 
Oh ! si nos bras n'ont pu sauver leur sainte ville, 
Allons tous au-devant des modernes dix mille ! 



— 30 - 

Que du moins nos vaisseaux, tutélaires abris, 
Partent pour recevoir d'héroïques débris. 
Les vaincus de Praga courent vers la Baltique; 
Comme les compagnons de Xénophon antique, 
Quand d'un long cri de joie ils salueront la mer, 
Sans doute ils trouveront leur chagrin moins amer. 
I. 'aigle de Frédéric, fermant son bec rapace, 
Laissera le champ libre au malheureux qui passe, 
Et s'il le réclamait sur la rive du port, 
Nous irions a Berlin prendre son passeport ; 
C'est un chemin connu, Berlin est le domaine 
Que la France a pour but quand elle se promène. 



L'Angleterre, vaisseau de cent mille canons, 
Elle qui pleure aussi sur de sublimes noms. 
Avec sa voix d'airain qui porte l'épouvante 
Dirait : » Laissez passer la relique vivante. 

Place aux soldats du ciel! Autriche, je le veux, 
« Et malheur à qui touche un seul de leurs cheveux 
La sainte colonie arrivant sur nos côtes 
Retrouverait partout des cœurs compalrioles ; 
Au foyer de la France elle viendrait s'asseoir, 
Elle aurait une coupe à nos tables du soir, 
El chez notre bon peuple, où tant de vertu brille, 
Chacun d'un nouveau lils accroîtrait «a famille : 






Et puis pour adoucir leur noble adversité, 
Sur le fleuve voisin une jeune cité, 
S'improvisant aux jeux de la France ravie. 
Adopterait ce nom : Nouvelle- Varsovie. 
Heureux imitateur, l'art qui sait tout saisir. 
Qui partout sous sa main sait créer un plaisir. 
De mensonges bâtis bordant le cours du fleuve, 
Tromperait leur exil dans une Praga neuve : 
Ils reverraient encore les champs par eux semés 
Et ta jeune Vistuleet ses jardins aimés. 



«MPI 



De tout ce qui fut grand ces heureuses copies 

Ne s'écrouleraient plus sous le fer des impies; 

Car on verrait debout sur les remparts chéris 

Le lancier de Pologne et l'enfant de Paris. 

Pour jeter son obole à ce grand édifice, 

Quel cœur reculerait devant un sacrifice? 

Qui ne porterait point, par l'exemple excite, 

Son atome de sable au mur ressuscité ? 

Et si l'or nous manquait pour tinir l'œuvre sainte. 

Pour couronner Praga de sa quadruple enceinte. 

Il faudrait étaler dans un nouveau bazar 

Le linge ensanglanté des victimes du Czar, 

Et vendre au monde entier sur nos places publique* 

Des martyrs polonais les augustes reliques. 

Là, pour se disputer ces restes d'une sœur, 

Tout l'univers connu serait enchérisseur. 

Tout homme qui pleura sa dolente agonie, 

Sans doute applaudirait l'heureuse simonie (-1). 

Et nos femmes en deuil, brûlant d'un zèle égal 

Vendraient à ce bazar leur anneau conjugal. 

O rêve de bonheur qui fonderait une ère ! 
Hélas! nous bâtissons la ville imaginaire ; 
Nous tenions d'échauffer l'égoïsme des cours : 
Vain espoir! pour sentir ce chaleureux discours. 
Pour féconder le plan que Némésii projeté, 
11 faut le cœur d'un homme et lame d'un poète ' 

En lisant ces poésies, ou comprend (le teste quel 
était l'esprit public de l'Europe civilisée, et comment 
il se manifesta par un accueil enthousiaste en Alle- 
magne et en France, ainsi que nous allons le von 
bientôt. 

Revenons d'abord au moment terrible où. après 



{\) Simonie, vente des choses saintes. 



— 32 — 
une campagne de dix mois, mêlée de succès et de 
revers, de gloire et de lâches trahisons, l'armée na- 
tionale, ainsi que les membres du Sénat etceuxdela 
Chambre des nonces et des députés, furent obligés, 
par une coïncidence fatale d'événements désastreux, 
de déposer leurs armes en Prusse et en Gallicie, pour 
sauver au moins l'honneur national, n'ayant pas pu 
sauver leur malheureuse patrie. 

Emigration. 

Le 4 octobre 1831 , l'ordre du jour suivant fut 
public : 

Soldats , 

Le moment terrible et décisif est arrivé. L'ennemi 
nous a présenté des conditions si humiliantes pour 
notre dignité nationale , qu'il ne nous reste rien de 
mieux à faire pour sauvegarder notre honneur, que 
de les rejeter et de franchir les frontières pour en- 
trer dans les Etats de S. M. le roi de Prusse et y de- 
mander un refuge. La prolongation de la guerre dans 
l'état actuel des choses n'aurait d'autres résultats que 
d'attirer de plus grands malheurs encore sur le pays. 
Les armes que nous avons prises pour la défense de 
la cause sacrée d'émancipation de notre chère patiie, 
nous allons les déposer momentanément jusqu'à ce 
que l'Europe prononce sur le sort de notre pays et 
sur le nôtre, l'Europe, sous la sauvegarde de laquelle 
nous nous mettons, tout en protestant contre la vio- 
lation de nos droits imprescriptibles et contre les ou- 
trages qui nous ont été faits. 

Si, contre toute attente, nos demandes n'étaient 



b 






— 33 — 

pas exaucées, si la réparation conforme à la justice 
éternelle nous était refusée par les puissances de la 
terre, Dieu vengera les désastres et l'injustice qui 
nous accablent, et la pierre tumulaire qui retombe en 
ce moment sur la Pologne, couvrira les nations in- 
sensibles à notre malheur. 

Notre sang versé dans tant de batailles, notre per- 
sévérance, notre dévouement, notre constant amour 
de la patrie , l'histoire les transmettra à la postérité 
comme d'admirables modèles à suivre. 

Soldats ! marchons où nos devoirs nous comman- 
dent d'aller! Sacrifions tout, sauf notre bonne cause, 
que personne ne pourra jamais nous contester ni 
nous ravir! Marchons avec le calme de l'esprit et de 
la conscience, afin de mourir avec la conviction que 
nous avons bien mérité de la pairie! 

Au quartier-général à S-svicdzilino, le i octobre 1831. 

Le général en chef de l'armée 
nationale, 

Math. Rybinskî. 

Le 5 octobre, jour de funeste mémoire , après 
un combat ou plutôt une escarmouche dont le but 
était de maintenir à une certaine distance un corps de 
l'armée russe prêt à nous couper la retraite, le géné- 
ral en chef, M. Math. Rybinski, ordonna à l'artillerie 
placée sur les hauteurs de tirer sur les Russes, et à 
la cavalerie d'exécuter plusieurs charges pour leur 
faire nos adieux à coups de mitraille, de sabres et de 
bayonnettes. 

Dans l'après-midi, nous franchîmes avec armes et 
bagages les frontières actuelles du royaume de Prusse. 
Nous étions plus de trente mille hommes, d'après 



— 34 — 

feu Bonaveiiture Nicmojowski, dernier président du 
gouveraeinent national. Nous traversâmes Jastrzem- 
bie, et nous atteignîmes Brodnica (aujourd'hui 
Strasbourg). Là, nous déposâmes les armes en pré- 
sence d'un corps d'année prussien. 

Dire le désespoir de? officiers, sous -officiers et sol- 
dats à ce niouient suprême, quand il leur fallut se 
séparer de leurs armes, de leurs canons, de leurs che- 
vaux! je ne le puis : à la pensée seule de ce navrant 
souvenir les larmes coulent de mes yeux. J y supplée 
en rapportant ici une pièce écrite pour cette circons- 
tance, le Désespoir du Kraktts, dont je donne le 
texte polonais, de même que je citerai quelques pièces 
allemandes dans leur langue même, afin de n'altérer 
ni l'originalité , ni le sens intime, ni les nuances 
des pensées de leurs auteurs. 



Dalej Bracia rzuéwa kasy i zaptaesmy razem, 

Dzispadaja Polski losy, pod zdrady zelazem; 
Nie pomoga iuz Krakusy, choc l«ia maja silo 
Zdrada icli oreze kruszy, o Polski mogitc. 

[Sic iuz nie obroni, 

Orta i Pogoni !.. 



Milo liylo znosicblizuy, dladrogicj Ojczyny, 
l.eez iak dzisiaj rany bota, rozdarte niewola... 
l'ulsko raiiiac teski czyste , zegnaj sie z nadziija 
Twe elioragiewki barwiste, nigdy mi ptmieja. 

Me iuz nie obroni, 

Orla i Pogoni!.. 

Poslepujeie simiato Rusy, iuz w Prusach Krakusy, 
Podtosc Was dzisiaj zastoni, od ich dzielanej broni 
Slepil zotnierz kosc twarda bron' o zieuaie rzueit, 
Na sdrajeow spojrzat z pogarda i smutnie zanueit. 
Nie iuz nie obroni, 
Orla i Pogoni ! . 



— 35 — 

Precz u urnie taki mospanie cos' sie kryt pod pierzeiu. 
Lepszy ia wbiatej sukmanie niz ly z VVtodximierzein, 
Choc dzis troska mym udziatcin milo sie z nia cblubié 
Bo iak ty ini pomy slatem Polske, zdrada zgubié. 

Niciuz nie obroni, 

Orta i Pogoni !... 

Lecz ieszeze nadzicja w Mcbic, iezcze dziato ieknie 
Polsko Krakus ujrzy Ciebie i w podkovvki, brzelnic : 
Jeszcze Moskalow wyprzemy, Matce byt wro'éiemy. 
J krzy kiemy Bogu ckwata, Poslka nasza eaïa. 

Oj dana, dana 

Oje/.yzno Kocbana ! ! ! 



Traduction libre du Désespoir «lu Krakus. 

ilélas ! frères ! jetons bas nos faulx el pleurons ensemble ! 

Le sort de la Pologne succombe aujourd'hui par la trahison. 

I.esKrakusnc peuvent plusrien, quoiqu'ilsaient la force des lions: 

La trahison brise leurs armes sur le tombeau de la Pologne. 
Rien ne peut défendre 
L'aigle blanc et son cavalier (1). 

Il était doux degagnerdes cicatrices pour la chère pairie 
Mais combien font souffrir les plaies déchirées par l'esclavage ! 
Pologne, en versant des larmes limpides, dis adieu à l'espoir: 
Tes banderolles à deux couleurs ne (loueront plus désormais : 
Personne ne défendra plus 
Ton aigle blanc et ton cavalier. 

Avancez hardiment, Russes. Les Krakus sont déjà en Prusse; 

La lâcheté seule vous garantira des coups de leurs armes ; 



[1) Blason du royaume de Pologne el du grand duché de 
thuanie. 






■ mÊ* 



— .36 — 
Le soldat a émoussé sa faulx dure et a jeté son arme à terre 
Il porte un regard de mépris sur les traîtres et entonne avec tris- 
tesse l'air : 
Personne ne défendra plus 
L'aigle blanc et le cavalier. 

A bas le beau seigneur > qui se cacbe sous l'édredou ! 
je vaux plus couvert de ma burc/que lui décoré de Wladimir (\), 
Quoique je n'aie en partage que le chagrin dont je me glorifie : 
Car je n'eus jamais la pensée de trahir la Pologne. 
Personne ne défendra plus 
L'aigle blanc et le cavalier. 

Mais il est encore un espoir en Dieu, c'est que le canon gémira 

[encore. 
Pologne ! le Krakus te reverra et fera résonner ses éperons : 
Nous chasserons encore les Russes et nous rendrons la vie à notre 

[ mère : 
Nous crierons gloire à l'Eternel ; notre Pologne vit de nouveau 

libre et entière. 
ma chère, ma chère, 
Mon adorée Patrie ! 

Dans ce même moment, notre poète Adam Mickie- 
wicz adressait aux Polonaises l'épitre suivante dont 
je donne la traduction française faite par de M. le 
comle Christien Ostrowski. 



A une Hère polonaise. 



mère polonaise! alors que le génie 
Etrille au front de ton lîls de sa plus vive ardeur, 
Dans ses regards si beaux de grâce et d'harmonie 
De ses nobles aïeux rayonne la grandeur ; 

(1) Décoration russe. 



— 37 — 

Et quand loin des enfants, compagnons de son âge. 
Il s'en va du vieux barde écouter les beaux vers, 
Et qu'alors tout pensif et penchant son visage 
De s» belle pairie il entend les revers; 

nue ton fils est à plaindre, 6 mère infortunée ! 
Va, contemple plutôt la Mère du Sauveur, 

Et regarde les maux qui l'ont environnée 

Car un trait bien cruel va déchirer ton cœur. 

Lorsque des nations, reniant leur histoire, 
S'abandonnent sans crainte au plus lâche sommeil, 
Son destin le condamne à des combats sans gloire, 
Au trépas du martyr, sans espoir de réveil ! 

Ah ! qu'il aille plutôt, solitaire et farouche, 
Du souffle des tombeaux respirer le poison ; 
Avec le vil serpent qu'il partage sa couche, 
Qu'il se fasse aux horreurs de l'humide prison. 

Qu'il couve dans le sein sa joie et sa colère, 
Que ses discours prudents distillent le venin, 
Que son cœur soit un roc et son àme un mystère, 
Qu'il soit, comme un serpent, perfide en son maintien. 

I.e Christ à [\azarelh, aux jeux de son enfance, 
Associait la croix, symbole de sa mort : 
Mère du Polonais! qu'il apprenne d'avance 
Le combat qui l'attend, les outrages du sort. 

Accoutume ses mains à la chaîne pesante, 
Qu'il apprenne à traîner l'immonde tombereau, 
A mépriser la mort sous la hache sanglante, 
A loucher sans rougir la corde du bourreau. 

Car ton fils n'ira point, sur les tours de Solime, 
Parmi les chevaliers détrôner le Croissant. 
Ni comme le Gaulois, dans son pays sublime, 
Semer la liberté, l'arroser de son sang. 



- 38 — 

11 lui faudra combattre un tribunal parjure, 
Recevoir le défi par uu agent secret : 
La liée du combat, c'est la caverne obscure : 
l'n puissant ennemi va signer son arrêt. 

11 meurt : pour monument el pour pompes funèbres 
Il aura d'un gibet les horribles débris: 
Quelques pleurs d'une femme, et parmi les ténèbre- 
I es (listes entretiens de quelques vieux amis ! 

{Semaine d'exil, par H. le comte Christii n Ostrowski.) 

Le jour où nous avons déposé nos armes, le soleil 
s'est couché tristement, voilé pat- d'épais et sombres 
nuages; il semblait partager la douleur et le deuil de 
la Pologne. 

Le lendemain, après une nuit de fiévreuses an- 
goisses, chaque corps de l'armée reçut l'ordre de sa 
destination et se mit immédiatement en route. 

Le lb' e régiment d'infanterie de ligne, auquel j'a- 
vais l'honneur d'appartenir, ainsi que le L>< de la 
même arme formant la 1 rc brigade de la Indivision, 
prit la route de Verder ( Zutawv en polonais). Les 
pays que nous traversions appartenaient jadis à la 
Pologne ; les habitants, Polonais comme nous, se pres- 
saient sur notre passage pour nous voir et compatir 
a notre infortune comme à la leur propre. Ils ne vou- 
laient pas en croire leurs yeux et s'étonnaient, qu'étant 
m nombreux, nous eussions déposé les armes, et 
nous laissassions conduire comme des prisonniers de 
guerre, escortés par des soldats prussiens. 

Je me souviens d'un pauvre paysan, chez lequel 
I ''tais logé pour une nuit; il me disait les larmes aux 
yeux : « Pauvres Polonais! si vous aviez triomphé du 
« monstre de Moscovie, ma fille et moi nous serions 
« allés vivre chez vous. Mais, puisque les choses ont 






— 39 — 
« tourné différemment, j'aime mieux rester chez moi 
« que de me livrer ainsi que mon enfant entre les 
« mains de ces sbires. » 

Nous traversâmes sur notre route TNeumarck , 
Deutsch-Eylau , célèbre par la victoire remportée en 
1807 parles Français sur les Russes, Rosemberg, 
Marienbourg (Malborg en polonais), et nous prîmes 
nus cantonnements à Tigenboff au Verder pour quel- 
que temps seulement ; car bientôt après arriva l'or- 
dre du gouvernement de nous séparer de nos braves 
soldats. 

Les officiers de notre brigade furent envoyés à 
Saalfetd, petite ville de la vieille Prusse ou Prusse 
ducale. A mon premier comme h mon second passage 
par Marienbourg, je fus logé sur la Grande Place, 
u° 1(5, «liez un jeune horloger nommé Kauffmann , 
qui me. fit ainsi que sa sœur un accueil flatteur, dont 
j'ai toujours conservé un bien doux souvenir. Il est 
vrai dédire que partout où nous passions nous rece- 
vions des marques de sympathie, non-seulement des 
anciennes populations polonaises , mais encore de 
.elles d'origine allemande. Le gouvernement même 
de S. M. Frédéric-Guillaume III nous traitait assez. 
bien, nous accordant une solde suffisante pour vivre, 
nous laissant jouir paisiblement de la cordiale hospi- 
talité des habitants, tâchant d'adoucir le sort déplo- 
rable que nous avaient fait les désastres sous lesquels 
nous avions succombé. 

À Saafeld , nous étions très-bien vus et choyés de 
tout le monde. Je me rappelle surtout le calé de 
M. Hartmann , où nous passions agréablement nos 
loisirs, malgré l'agitation et les émotions diverses que 
nous causait la préoccupation de notre sort à venir. 
Nous attendions avec impatience des ordres ullé- 



— 40 — 
rieurs, lorsque, vers la mi-décembre, arriva M. Kau- 
nitz, colonel des hussards noirs prussiens, avec la 
mission expresse de nous engager à demander l'am- 
nistie, ou plutôt à retourner en Pologne sur la seule 
parole du bon vouloir de l'empereur Nicolas. 

Fort peu d'officiers acceptèrent cette proposition; 
presque tous préférèrent l'émigration , dans quelque 
pays de l'Europe que ce fût, ou même dans le Nou- 
veau-Monde. Quant à nos braves sous-officiers et 
soldats de toutes armes, la niasse entière partageait le 
même sentiment. Ils ne se séparèrent de nous que les 
larmes aux yeux et le désespoir dans le cœur; car ils 
ne nous cédaient en rien en fait de patriotisme. Ils le 
prouvèrent par les .nombreux et sanglants combats 
qu'ilslivrèrent après notre départ aux soldats prussiens 
qui les forçaient, à coups de crosses et de bayonnettes, 
à rentrer en Pologne. Que' de braves épargnés par le 
fer, les balles moscovites et le choléra asiatique, dé- 
sarmés qu'ils étaient, furent lâchement assassinés par 
la soldatesque prussienne ! 



Départ 

Je fis mes adieux à nos amis de Saafeld le ! 9 dé- 
cembre, et le 21 j'arrivai à Stum, ville autrefois po- 
lonaise, mais où personne aujourd'hui ne comprend 
notre langue,tant l'élément germanique a pénétré dans 
les mœurs et les habitudes de la population actuelle. 
C était le rendez-vous de ceux qui s'étaient décidés 
a emigrer; aussi de tous cotés il y arrivait des offi- 
ciers de toutes armes avec quelques sous-officiers, 
et des soldats en très-petit nombre que le gouverne- 



— M — 

ment prussien nous permettait de garder coin me do- 
mestiques, un sur quatre officiers. Nous nous for- 
mions en colonnes de 120 à 150 sous le commande- 
ment d'un officier supérieur, el aussitôt les passeports 
délivrés, nous partions accompagnés d'un officier et 
de quelques soldats prussiens, chargés de nous facili- 
ter les transports et les logements partout où nous 
passions, le tout aux frais de leur gouvernement. Il 
fautque je paie ici un juste tribut de reconnaissance 
à MM. les officiers prussiens; ils étaient admirables 
d'égards et de dévouement pour nous ; nous fûmes 
heureux même de leur offrir quelques objets en 
souvenir de leurs bons offices. 

Je me trouvai dans la troisième colonne de départ, 
commandée par M. le major Balthazar Labecki , du 
J«r r égi men t c le chasseurs à pied. Nous quittâmes 
Stum le 23 de grand matin et par un temps très- 
froid ; nous étions en plein hiver. Nous traver- 
sâmes encore une fois Marienbourg , oii je n'eus 
(pie le temps de renouveler mes adieux à la jeune 
famille Rauffmann, et nous nous dirigeâmes sur 
Dirschau. 

Les jours suivants, nous passâmes très-rapidement 
Stargard, Czersk, Kronie, Petersvalde, Jastrow , 
Deulsch-Krone, Schloppe , Woldenberg, Friedberg, 
Lantzberg, et enfin la forteresse de Kùstryn, où nous 
craignions, mal à propos, d'être retenus ; mais après 
y avoir passé une demi-journée et une nuit , nous 
partîmes pour Francfort-sur-1'Oder, grande et belle 
ville où nous fûmes accueillis avec beaucoup de 
bienveillance, non-seulement par les habitants, mais 
encore par MM. les officiers prussiens. La soirée que 
j'y ai passée est encore aujourd'hui un de mes plus 
agréables souvenirs. 



■■■■■ 



— 42 — 

La sympathie des habitants devint plus démons- 
trative encore lorsque, quatre milles plus loin, nous 
approchâmes de Beeskow. Le bourgmestre vint au- 
devant de nous à la tête du conseil municipal, nous 
harangua longuement en nous félicitant de notre 
arrivée dans sa ville. Nous fûmes sensiblement touchés 
de cet accueil officiel tout nouveau pour nous. Une 
réception non moins chaleureuse nous attendait 
encore à Lùbben. Partis de là, nous traversâmes les 
villes de Luckau, Hercberg, la forteresse de Torgau, 
où nous nous attendions à être enfermés ; mais nous 
en fûmes encore quittes cette fois pour la peur. On 
nous en fit partir le lendemain, comme d'habitude, 
sur des voitures de paysans pour Eilenburg et nous 
entrâmes, le 13 janvier 1832, dans le royaume de 
de Saxe, à Tauchcnj où nous trouvâmes préparé un 
déjeuner confortable. 

Beaucoup de gens distingués y étaient venus à 
notre rencontre, de Leipzig et des environs. La roule 
jusqu'à Leipzig était couverte de cavaliers, d'équi- 
pages élégants , de personnes à pied qui obstruaient 
littéralement le chemin et empêchaient d'avancer. 
Partout les cris Vive la Pologne ! Vivent les Polo- 
nais ! se faisaient entendre et redoublaient de force à 
mesure que nons approchions de la ville , où nous 
eûmes beaucoup de peine à pénétrer,tant les avenues, 
les faubourgs et les rues étaient remplis de gens ap- 
partenant à toutes les classes de la société. 

Les Saxons depuis longtemps sont liés avec les 
Polonais. Au xvm' siècle, deux de leurs électeurs, 
occupèrent le trône de Pologne comme rois électifs. 
Plus tard, la constitution de 1791 transformait le 
chaos aristocratique et républicain de la Pologne en 
un royaume constitutionnel, héréditaire dans la fa- 



mille des électeurs de Saxe , et de ces deux peuples 
d'origines différentes elle n'en faisait qu'un seul, par 
une alliance consentie d'un commun accord, et non 
imposée de force comme celle à laquelle les czars 
île Russie veulent nous contraindre. 

11 y avait à Leipzig un comité composé de Polo- 
nais et de quelques-uns de nos plus chauds partisans 
saxons. Déjà ce comité avait quelques fonds à distri- 
buer aux plus nécessiteux des émigrants , dont le 
nombre alors était fort restreint, parce que, comme 
nous l'avons déjà dit, nous touchions tous du gouver- 
nement prussien une solde suffisante. Nos amis nous 
offrirent un dîner splendide dans les premiers hô- 
tels. Je n'oublierai jamais ce qui m' arriva sur la fin du 
repas. Pendant que je m'abandonnais à causer avec 
un brave saxon qui était mon voisin, je me sentis 
frapper si rudement sur l'épaule droite que je me 
levai brusquement croyant à une insulte; mais a 
l'instant je fus saisi par des bras vigoureux, et j en- 
tendis crier à mon oreille : « O mon brave et fidèle 
« ami, permets que je t'embrasse cordialement. « 
Muet de surprise à cette démonstration d'amitié toute 
allemande, je ne pus que m'asseoir, m'efforçant de 
calmer les sentiments divers qui m'agitaient, el mal- 
gré la douleur que je ressentais à l'épaule, il me fallu! 
embrasser ce chaleureux ami et trinquer avec lui a 
la prochaine résurrection de la Pologne. 

Après le repas, on nous fit parcourir toute la ville 
pour nous en montrer les principaux monuments ; 
ensuite nous dirigeâmes nos pas sur les rives de 
l'Elster, où périt le prince Joseph Poniatowski, et nu 
son corps fut retrouvé, cette excursion était pour 
nous un devoir. Nous y vîmes avec plaisir et avec 
une vive satisfaction pour notre orgueil national un 



— 44 — 

petit mausolée en marbre blanc, portant l'inscription 
suivante : 



POMIYIK X. J. PONIATCnVSKtEiHlI, 

d. 19 pazdziernika 1813 r. zyt lat 52. 

te skromna pamiatke, t.zami swemr skropiona 
polak wspol rodakowi 
zotnierz wodzowi swf.mu polozyl ! ! ! 
Alexander Roz'niecki. 

Mausolée du prince Joseph Poniatowski, mort à 
l'âge de 52 ans, le 19 octobre 1813. Ce modeste 
monument, arrosé de ses larmes, un Polonais à son 
compatriote, un soldat à son général l'a fait ériger. 

Quelques émigrants , qui nous avaient précédés à 
Leipzig, avaient effacé, à tort, le nom de celui qui 
avait érigé ce monument, car c'était la plus belle ac- 
tion de sa vie. Ce fut sans doute parce que, depuis 
lors, il avait accepté les fonctions de cbef de la police 
secrète de Varsovie sous le grand-duc Constantin 
Paulowicz. 

Ce mausolée a inspiré les vers suivants à M. A. 
de Custine, lors d'une visite qu'il fit au tombeau de 
Poniatowski à Leipzig, le 20 septembre 1836. 
Chronique, t. 3 p. 323. 

C'était le soir, la pluie avait fait plier l'arbre, 

Dont les rameaux soyeux pleurent sur l'humble marbre, 

Où fut gravé le nom de gloire et de douleur, 

Du héros qui périt pour sauver l'Empereur. 

Mort qui, dans le bon temps, valait mieux que la vie, 

Et qui, même aujourd'hui, doit encor faire envie 






— 45 — 

Aux peuples engourdis dans ce sommeil épais, 

Qui pour les abrutir a pris le nom de paix. 

Une famille en deuil pleurait là réunie : 

« Nous n'avons que la mort pour fuir la tyrannie; 

« C'est bien du sang des preux qui bout dans notre cœur, 

« Mais il ne peut pas couler comme a coulé le leur : 

« Plus de guerre!... Fléchir ou conspirer dans l'ombre; 

« Des traîtres, par vertu, grossir le triste nombre : 

a Baiser les pieds du maître, en jurant contre lui ; 

. Voilà tous les exploits des héros d'aujourd'hui ! 

« Celui-ci dans sa chute, a pu se dire encore 

« Qu'il servait le pays que son trépas honore ; 

« La France alors marchait vers un but incertain, 

« Et l'aveugle Pologne unissait son destin 

« A celui d'un grand peuple armé par un grand homme, 

« Pour ramener le monde aux prodiges de Rome ; 

« Sans penser que la gloire a ses pièges dorés, 

« Qui de ses sectateurs d'abord sont ignorés, 

« Puis, s'ouvrant tout-à-coup sous le pied le plus ferme, 

« Aux plus vastes projets marquent enfin leur terme. 

« Si Leipzig avait vu d'autres drapeaux vainqueurs, 

« Nous aurions vu plus lard reverdir nos couleurs, 

« Et la Pologne en feu, secouant ses entraves, 

« Eût rendu fers pour fers à ses tyrans esclaves. 

« Sous ce marbre bien plus qu'un homme est englouti : 

« Nous y venons pleurer un peuple anéanti. » 

Le jeune homme se lait ; son noble front se penche ; 
11 s'approche du saule, il en coupe une branche ; 
Et sa mère qui pleure adoucit ses regrets, 
En adorant tout bas les éternels décrets. 

Cependant la nuit vient, et, sous son voile humide, 
Cache l'Elster fangeux qui fuit d'un cours rapide 
A travers les brouillards el les touffes d'osiers 
Dont se couvre ce bord funeste à nos guerriers. 



— 46 — 
Sans parler, je suivais celte noble famille : 
Les deux fils, l'un proscrit, et la mère et la lille, 
Pleuraient le triste honneur d'être nés polonais. 
El m'enviaient celui de m 'appeler français! 
La gloire qui ne sert qu'aux discordes publiques, 
La licence forgeaut les sciences politiques, 
L'espionnage assis, môme au coin du foyer: 
Cette histoire avait bien le droit de m'effrayer ! 
Et puis je méditais sur tant de destinées, 
Dans un lieu, dans un jour à finir condamnées : 
Tant de frères, d'amis, seuls, sans un mot d'adieu!. 
Emportés toul vivants au tribunal de Dieu !... 
Chaque fois que moD pied posait sur cette terre 
J'entendais une voix qui me criait: Mystère !... 
Et ces cris se mêlaient aux murmures des vents... 
Je n'appartenais plus au monde des vivants... 

A mes yeux fascinés tout devenait fanjôrne ; 
Satan nie conduisait dans le sombre royaume 
Où les peuples, brûlés jusqu'en leurs ossement?. 
Font la guerre à la nuit, au vide, aux éléments. 
Qui m'aurait dit alors qu'un beau jardin de ville, 
Avec ses courts gazons et son pont inutile, 
Croissait élégamment dans ces champs des combats 
Cultivé par l'orgueil d'un bon marchand de bas ? 
Je ne l'aurais pas cru!... Travail de la nature, 
Travail de l'industrie, inhumaine parure, 
D'un sol fertilisé par le sang des humains: 
Je ne vous voyais plus dans mes songes divins ! 



Mais des voix de la terre onl frappé mon oreille. 

Et de sa vision mon esprit se réveille. 

J'entends le mot adieu, mot toujours solennel, 

Qui dit départ d'un jour ou départ éternel. 

Je leur réponds : « Partez! que le Ciel vous protège, 

« S'il vous condamne au joug, qu'un noble espoir l'allège. 



— - -K — 
« Au secours du présent appelez l'avenir, 
« Méritez le bonheur... c'est plus que l'obtenir... 
« Adieu! » Ces simples mots firent couler leurs larmes 
Sans amertume, et moi je trouvai quelques charmes 
A voir tomber ces pleurs qui présageaient pour eux 
Des sentiments plus doux et des jours plus heureux. 
Auprès de ce tombeau leur haine s'est tarie ; 
En retrouvant la gloire, ils rêvent la patrie, 
Et peut-être le temps, ce dieu des nations, 
Changera leurs regrets en bénédictions. , 

Le prince Joseph Poniatowski était aussi connu et 
aussi aimé en France que les maréchaux et les géné- 
raux les plus illustres ; son nom y était, pour ainsi 
dire, aussi populaire que celui de Napoléon. Dans 
toutes les chaumières des habitants des campagnes, 
comme chez les ouvriers des villes, au nord, au midi, 
dans l'est comme dans l'ouest, partout on voit sus- 
pendus aux murs des tableaux représentant quelques 
épisodes de la vie du prince, et surtout sa fin tragi- 
que. On se souvient de lui, on en parle comme d'un 
contemporain. Il est pour le peuple le fidèle portrait 
de la nation polonaise entière , comme le feront 
comprendre ces quelques vers de M. Edgard Quinet, 
extrait de son poème intitulé Napoléon. {Chronique, 
t. [v. p. 1 4 4 . ) 



Poniatowski. 

Ainsi qu'une noire fumée 

Aux flancs des monts, toute une armée 

S'est dissipée avant la nuit, 

Avant le jour, pâle et sans bruit 

Un cavalier passe dans l'ombre 

Ah ! que sa lance est froide et sombre ! 



^M 



— 48 — 
Sur son chemin retentissant 
Qu'elle a déjà pleuré de sang ! 

— Ma bonne lance polonaise, 
Qui ce matin tressaillais d'aise, 
Pourquoi pleures-tu, dis-le moi ? 

— Poniatowski, noble roi ! 

Je ne sais pas, quand vient cette heure, 
Pourquoi j'ai froid, pourquoi je pleure. 
Le ciel est lourd, l'herbe gémit, 
Le fleuve est grand, le bord frémit. 

— Toi, mon vaillant cheval de guerre, 
Qu'as-tu pour baisser ta crinière ? 

— Poniatowski, noble roi ! 

Le sabre est las, la lance a froid. 
Fuyons là bas, vers mon étable 
Où dans leur litière de sable, 
Comme un cheval sous les harnais 
Dorment les fleuves polonais. 

— Ton étable est dans la mêlée, 
Sous les pas des lions foulée ; 
Ton herbe croît dans les combats. 
La Pologne n'est plus là bas : 
Elle est toute ici sur la grève, 
Avec ma lance, avec mon glaive, 
Avec la dépouille des morts 

Que ce fleuve arrache à ses borda. 

Sans que l'aiguillon l'éperonne 
Ah ! le noble cheval frissonne. 
Sans que son maître ait dit un mot, 
Il s'est élancé dans le flot. 
Le flot blêmit, l'onde murmure 
On voit surnager une armure, 
Puis tout se lait, puis tout sanglant 
Le fleuve se vide en tremblant. 



— 49 — 

Ah ! quand reviendra sur la grève 
Le cavalier avec son glaive ? 
Déjà cent vagues l'ont bercé ; 
Déjà mille flots ont passé. 
Quand sortira-t-il de l'abîme ? 
La vague pâlit à sa cime -, 
L'hirondelle effleure le bord ; 
Le flot se tait, le flot s'endort. 

Quand reviendra dans sa vaillance 
Le cavalier avec sa lance 
Aux bords des fleuves polonais ? 
Quand son cheval sous le harnais 
lietrouvera-t-il son élable ? 
La vague caresse le sable ; 
Le pluvier niche sur le bord ; 
Le flot se lait, le flot s'endort. 



On me pardonnera cette digression après laquelle 
je poursuis mon récit. Après vingt-quatre heures du 
plus agréable séjour, nous nous séparâmes avec dou- 
leur de nos amis de Leipzig, en leur disant au revoir 
et à bientôt. Je regrette de ne pas pouvoir citer les 
noms de quelques-uns d'entre eux : je ne retrouve 
sur mon carnet que celui de M. Cari Hopstorck , 
Leipzig, Haynst rase, n° 203. S'il est encore vivant, 
qu'il agrée mes vifs remercîments pour la cordiale 
hospitalité que j'ai trouvée chez lui. — Qu'il repose 
en paix, s'il n'est plus! Hommage à sa mémoire! ainsi 
qu'à la mémoire de ceux qui l'auront suivi dans la 
tombe, et que j'ai déjà nommés, ou que je nommerai 
dans la suite. 

Partis de Leipzig, nous avons passé par Margran- 
stad , Weissenfeld , Nauburg , où nous fûmes par- 

3 



HHHHHBMMMl 



— 80 — 
faite.ne.it accueillis, et plus particulièrement encore 
dans cette dernière ville. 

Nous traversâmes ensuite Eckardtoberg, et de la, 
mous arrivâmes à Weimar, où nous fûmes conduits 
au "alop et par des rues détournées, afin de dérober 
notre vue aux habitants. Cette mesure nous blessa au 
point que nous refusâmes le dîner cpn nous fut otlert 
>ar S A le grand-duc régnant, beau-frère de 1 empe- 
reur Nicolas, dans une auberge de la route a une 

heure de Weimar. 

Ce jour, nous couchâmes a Erfuth, forteresse occu- 
pée par les l>russiens,et le lendemain nous étions a Go- 
ha/riche et jolie ville, où nous Runes reçus tres-ami- 
calément et même traités aux frais de S A. le grand- 
duc régnant ; ce prince, non content de nous avoir 
,„voyédu gibier de sa chasse, nous honora de sa vi- 
site pédant que nous étions à table. S. A. s entretint 
longuement avec le commandant de notre colonne, le 
major Labeski et avec plusieurs officiers de tous gra- 
des C'était pour nous une grande consolat.on de 
nous voir considérés et fêtés, non-seulement par toutes 
les classes de la société, mais encore par une tête 
couronnée. Que Son Altesse veuille bien agréer 1 ex- 
pression respectueuse de notre bien vive reconnais- 
ance pour l'accueil généreux et plein de noblesse 
fait à tdus nos compatriotes émigrants. Tant que nous 
vivrons, ce souvenir vivra dans nos cœurs 

Nous nous dirigeâmes le lendemain sur Eisenach. 
Vachau, Hersfeld. Si ma mémoire ne me trompe pas, 
ce fut avant d'arriver à cette dernière ville, que nous 
rencontrâmes tout un pensionnat de jeunes gens ve- 
nus à notre rencontre avec leurs professeurs. En un 
,hn-d'œil, et sans demander permission, cette bouil- 
lante jeunesse eut envahi nos chamois; elle se mit a 



— 51 — 

causer avec nous, à chanter des chansons patrioti- 
ques allemandes avec autant d'intimité que si nous 
nous fussions connus depuis longtemps. Aussi en 
étions-nous tous attendris. 

Voilà une manifestation de la sympathie et de 
l'hospitalité allemandes dont on n'a pas une idée dans 
notre pays, où l'on regarde comme ennemi tout ce 
qui porte le caractère de la race germanique : idée 
fausse contre laquelle proteste toute l'émigration po- 
lonaise. Car il ne faut pas confondre les hourgeois 
prussiens, les habitants de la Saxe surtout, et de di- 
vers autres Etats, et ceux des provinces rhénanes, 
chez lesquels on trouve une bonhomie, une franchise, 
une pureté de mœurs et un sentiment de l'hospitalité 
dignes des premiers âges, avec la soldatesque brutale 
et les employés rapaces qui se font passer pour alle- 
mands dans les provinces polonaises soumises à la do- 
mination de la Prusse et de l'Autriche. 

Dans le grand-duché de Hesse-Cassel, nous recon- 
nûmes avec surprise que nos couleurs nationales, 
blanc et amaranthe, étaient aussi celles de ce pays ; 
la garde nationale portait le même uniforme que le 
nôtre, à l'exception du schako. Partout des visages 
ouverts et gracieux, partout un accueil expansif qui 
me faisaient illusion ; un moment je me crus au sein 
de ma chère patrie. Hélas! cette illusion dura peu ; 
au lieu du polonais, le pur allemand seul frappait mon 
oreille, et mes yeux se désillant, je ne voyais plus que 
la route de l'exil. 

En la poursuivant, nous atteignîmes Alsfeld, Grun- 
berg : partout même accueil. Je mentionnerai parti- 
culièrement Friedberg, dans le duché de Hesse-Darm- 
stadt, où nous passâmes une nuit agréable au Casino. 
J'avais inscrit sur mon carnet une note au crayon 






— 52 — 
eomméniorative de cette nuit; je regrette de n'y avoir 
un déchiffrer que le nom de M. le capitaine Krauss, 
au souvenir duquel je l'avais consacrée. 

Le 21 janvier 1832, nous arrivâmes dans la ville 
libre de Francfort-sur-le-Mein. La réception qu'on 
nous lit fut tellement brillante qu'elle mérite que je 
m'y arrête un instant pour en rappeler tous les sou- 
venirs. , 

A notre approche, nous fûmes salues par un rassem- 
blement immense de peuple poussant énergiquemenl. 
les cris de : Vive la Pologne! Vivent les Polonais. 
Péreat Nicolas'. Ces cris faisaient suffisamment com- 
prendre l'esprit qui animait cette foule. Lorsque nous 
entrâmes dans la ville, toutes les fenêtres étaient gai- 
nies d'hommes, de dames et d'enfants. Partout s agi- 
taient des mouchoirs blancs; partout on levait les 
chapeaux et les bras ; partout on répondait aux cris 
de la foule qui nous faisait cortège. 

Descendus dans les hôtels de premier ordre, nous 
fûmes aussitôt entourés d'amis nombreux qui nous 
conduisirent dans nos chambres pour nous reposer. 

Après un peu de repos et notre toilette faite, nous 
fûmes conv'iés à un dîner splendide qui nous atténua» 
au milieu d'une société choisie. À le voir, on n aurait 
pas dit que c'était un repas préparé pour de pauvres 
émigrés, pour des vaincus fuyant loin de leur mal- 
heureuse patrie, mais bien plutôt pour des vai.iqueui 
ayant le droit de se montrer difficiles. Tel etjUeb 
déplové que nous le comparâmes au festin de Balthaza, 
ce qui fit naître maints gais propos Ballhazar étant 
le nom de baptême du commandant de optre > coknne; 
on le félicitait d'être le convive et non 1 ^phytnon 

Après le dîner qui dura plusieurs heures , on nous 
conduisit à la promenade dans les différents quartiers 









Vivent les Polonais! Vive la Pologne ! Peieat 



— 53 — 

de la ville pour en voir et admirer les nombreux mo- 
numents et édifices publics. Le peuple se précipitait 
en foule sur nos pas, et malgré le froid rigoureux, 
nous étions constamment obligés d'avoir la tête dé- 
couverte pour répondre aux acclamations de la sym- 
pathie enthousiaste dont nous étions l'objet. Si, fati- 
gués de la marche, nous entrions dans les cafés, tonl 
le monde se levait, et nous étions salués des mêmes 
cris 
Nicolas ! 

Dans un de ces cafés, j'eus le plaisir de voir 
M me Adèle Smiatkowska, portant, comme on le voit, 
un nom polonais, mais ne comprenant pas un seul 
mot de notre langue. C'était une véritable fille de 
cette bonne et vieille Allemagne qui nous traitait si 
bien. Elle était heureuse de voir et de causer avec des 
compatriotes de son mari, qui, si je ne me trompe, 
était dans le commerce. 

Des dames et de jeunes demoiselles , non moins 
désireuses de nous voir que les hommes, entraient 
dans les cafés avec leurs maris ou leurs parents, afin 
d-e pouvoir causer un instant avec nous et nous ques- 
tionner, soit sur les événements de la guerre que nous 
venions de soutenir, soit sur les parents et amis que 
nous avions laissés dans notre pays. Ces demandes 
toutes naturelles, preuves d'un intérêt sincère , ne 
laissaient pas que de réveiller en nous de douloureux 
souvenirs au milieu du bruit de cette ovation. 

Sur le soir, en sortant d'un café, je demandai la 
liberté de me promener seul un instant dans la rue 
avoisinantmon hôtel ; mais à peine sorti, je fus pres- 
que immédiatement enveloppé par des jeunes gens de 
douze à seize ans qui me firent littéralement prison- 
nier. Ils m'emmenèrent bon gré mal gré dans une 



— 54 - 

brasserie , où il me fallut trinquer de nouveau avec 
eux. Ne voulant absolument pas me quitter, ils me 
(enduisirent ensuite en procession au théâtre , dont 
ils ne me laissèrent pas même payer l'entrée. Leur 
nombre s'était accru à mesure que nous avancions. 
Quelques-uns des plus grands montèrent avec moi 
aux premières loges; les autres m'attendirent à la 
porte. Lorsque je sortis, je les retrouvai tous , et en 
m'apercevant, ils entamèrent en chœur un chant pa- 
triotique allemand , qu'ils entremêlaient des cris ha- 
bituels : Vive la Pologne ! Vivent les Polonais! Mort 
à Nicolas! Ils allèrent ensuite à l'hôtel du consul de 
Russie dans l'intention de se livrer à quelques mani- 
festations hostiles ; mais déjà toutes les vitres en 
avaient été brisées la veille et l'avant-veille à l'occa- 
sion du passage des deux premières colonnes d'émi- 
grants. J'eus toutes les peines du monde à prendre 
congé de ces jeunes gens qui ne me quittèrent qu'à 
la porte de mon hôtel et me laissèrent enfin respirer 
un moment en liberté ; ce dont j'avais grand besoin , 
car après la fatigue du voyage et de ces ovations con- 
tinuelles, il me fallait reprendre des forces pour as- 
sister à une petite fête aux environs de Francfort, à 
laquelle j'avais été invité avec trois de mes cama- 
rades. 

Il ne me reste malheureusement de cette agréable 
journée que la note suivante inscrite sur mon carnet : 

Zum Andenken an die Vergniegten Tagen in 
Francfurth an Mein, vond dein treun Freind. Den 
21 januar 1832. 

Moritii Deaxh. 

Le 22 janvier au matin, avant notre départ pour 
la campagne, j'étais sorti seul de l'hôtel pour admirer 



^ttHMkwltmminmm 



5o 



à mon aise les beautés de la ville. J'avais à peine fait 
quelques pas dans la rue, lorsque je fus abordé pat- 
un homme de distinction. Après les saints d'usage, il 
me pria de faire une visite à sa femme qu'il médisait 
être Polonaise. Sous peine d'incivilité, je ne pouvais 
le lui refuser* il me donna le bras, et nous nous di- 
rigeâmes vers sa demeure en causant avec autant 
d'intimité que si nous eussions été deux amis d'en- 
fance. Au bout d'une centaine de pas, nous entrâmes 
dans un hôtel magnifique , aux appartements riche- 
ment meublés. Introduit dans un superbe salon, à 
peine étais-je assis, que je vis entrer une jeune femme 
âgée tout au plus de dix-huit à vingt ans, éblouissante 
de beauté , aux cheveux d'ébène, au teint d'albâtre, 
à la taille élevéa«t svelte, type d'une origine du Midi 
plutôt que du Nord, dont les grands yeux noirs, vifs 
et brillants, n'avaient rien de la langueur et de la 
mélancolie de nos blondes Polonaises. Après les pre- 
miers compliments : « Quoique je ne sois pas Polo- 
« naise de naissance, » me dit-elle en mettant la main 
sur son cœur, « là, bat un cœur pour la Pologne et 
« pour les Polonais, et j'espère que vous ne nous re- 
« fuserez pas le plaisir de déjeuner avec nous. Mon 
« mari et moi nous serons si heureux de vous posséder 
« quelques instants » 

II était encore de bonne heure, à peine neuf heures ; 
et il m'était impossible de refuser une aussi gracieuse 
invitation. Je passai plus d'une heure avec ce couple 
sans m'apercevoir que le temps s'écoulait. Il fallut 
pourtant se séparer , et , après nous être embrassés 
comme si j'étais de la famille, nous nous dîmes adieu, 
au revoir, à bientôt, comme nous l'avions fait dans 
toutes nos stations à travers l'Allemagne. Car, nous 
autres émigrés, ainsi que tous les Allemands, nous 



— 56* — 

pensions ne faire qu'une excursion en France, et re- 
venir avec une invincible armée française pour réta- 
blir les droits de la Pologne; nous espérions même 
visiter l'empereur Nicolas à St-Pétersbourg. 

M. *** me raccompagna à mon hôtel. Que n'ai-je 
osé lui demander son nom? je pourrais aujourd'hui 
en le citant lui offrir publiquement mes reinercîments 
pour l'amitié qu'il m'a témoignée tant à moi person- 
nellement que pour la cause de l'émancipation de 
mon pays. 

A peine rentré, je sortis de nouveau avec mes trois 
compatriotes , invités comme moi à une partie de 
campagne aux environs de Francfort, chez un noble 
cl riche personnage, que nous trouvâmes à l'approche 
de son château, venant à notre rencontre et accompa- 
gné de quatre fort jolies personnes. Nous offrîmes 
nos bras à ces jeunes dames ou demoiselles et nous 
entrâmes au château , où nous dûmes accepter un 
dîner d'apparat qui nous attendait. Après le dîner, 
on passa au salon pour prendre le café. Tout à coup 
un orchestre choisi se fait entendre en provocateur : 
il fallut danser, valser tant bien que mal, chacun se- 
lon sa capacité, comme disaient feu les Saints Simo- 
niens. 

La fête fut pleine d'entrain, et sur le soir fort tard, 
accablés de fatigue, nous revînmes à Francfort en 
compagnie de nombreux amis et d'aimables person- 
nes. Soit étourderie, soit oubli bien involontaire, 
excusable seulement par l'état de surexcitation oii 
j'étais, je ne me suis pas informé du nom de l'homme 
généreux qui, pour nous distraire un moment de nos 
chagrins, nous avait si noblement fêtés. Qu'il veuille 
bien agréer l'expression sincère de mes regrets pour 
ne pouvoir pas inscrire son nom parmi quelques-uns 



— 57 — 

que j'ai conservés, tels que ceux rappelés par les notes 
suivantes de mon carnet : 

Jeh Ran , nur den Glùcke danken das midi mit 
einen Geleden Von Polen naher zusamen gebracb bat. 
und bitte nur sicb mir zu erinen. 

Den 22 januar 1832. 

CHATHERINA GuTTAlANN. 

Carolina Dielmann. Auf. frœlicbes Wiedersebn. 
Nocb ist Polen nicb Verloren. 

Den 22 januar 1832. 

Mina Freincben. Auf frœlicbes Wiedersebn. Nocb 
ist Polen nicb Verloren. 

22 januar 1832. 

HeinritbMoses. Nanetle Krœtzer.M. Megenboffen. 
M. Krœtzer. Marie Megenboffen. Mai ia-Dorotbea 
Megenboffen. Lencben Holzbeimer. 

Plus loin je trouve inscrit : 

Amore 
more 

ore 

re 

Probantur amicitise. Scripsit 
Cantor. 

Den 22 januar 1832. 



F. Megenboffen , 



Voici la dernière note qui a son cacbet et son mé- 
rite particuliers : 

Vergessenie deinen traun Freind Muller, der mit 
Leib und Seele an der polniscben sacben an der Frei- 
cbeit aller Nationen bœrtb. 

Francfurt an Mein Den 22 januar 1832. 

P. Garl Moller. 



atÊammmmm* 



~ 58 — 
Les personnes qui nous avaient offert cette fête 
champêtre nous tinrent compagnie toute la soirée 
jusqu'à deux heures du matin du 23 janvier, et nous 
firent monter dans une voiture de poste fort com- 
mode, abondamment approvisionnée de viandes froi- 
des et de vins fins pour notre déjeûner. Nous nous 
séparâmes alors, comme nous l'avions fait sur toute 
notre roule, en nous embrassant et en répétant au re- 
voir, à bientôt. C'est ainsi que nous parvînmes à 
Flocheim où nous traversâmes le Rhin, et où nous 
rejoignîmes notre colonne partie de Francfort dès le 
22 au malin. De là, nous fîmes roule sur Oppen- 
heim. 

A mesure que nous approchions des frontières de 
France, l'enthousiasme des peuples allemands sem- 
blait devenir plus vif. Partout des repas de luxe, des 
bals, des spectacles, et partout des libations de vin 
du Rhin par trop nombreuses ; partout des flots de 
population se pressant sur notre passage ; partout les 
balcons et les fenêtres garnis de dames qui nous je- 
taient des couronnes de lauriers : ce qui, tout en flat- 
tant notre amour-propre, nous attendrissait jusqu'aux 
larmes. Reaucoup de mes compatriotes descendaient 
de leurs voitures, et, suivant la coutume polonaise, 
allaient baiser les mains des beautés allemandes en 
signe de leur respectueuse reconnaissance pour ces 
sympathiques démonstrations. 

Après une nuit passée au bal donné en notre 
honneur àOppenheim, je montai en voiture exténué 
de fatigues. Je dis à mon compagnon de voyage, le 
lieutenant Constantin Kozeracki, du 12 e régiment 
d infanterie de ligne , que si nous n'arrivions pas 
bientôt en France, je risquais demourir en Allemagne, 
et que pour conjurer cette chance, il faudrait éviter 



-_ 59 — 
dorénavant toute nouvelle ovation et tâcher, partout 
où nous passerions, de nous loger dans un hôtel mo- 
deste où nous pourrions nous faire traiter à notre 
guise, comme des proscrits et non comme des syba- 
rites, prendre du repos la nuit et ne pas nous agiter 
pendant le jour. Tout en causant de ce projet je 
m'assoupis malgré un froid piquant. Depuis long- 
temps déjà je dormais, lorsque je fus réveillé en 
sursaut par des cris réitérés de Vive la Pologne! Vi- 
vent les Polonais ! Nous arrivions à Worms. A l'ins- 
tant nos voitures furent assaillies par les habitants 
qui se disputaient à l'envi la possession de quelques 
pauvres émigrés. Deux Messieurs s'approchèrent 
de notre voiture et nous demandèrent si nous par- 
lions l'allemand. Nous leur répondîmes que non. 
en fort mauvais allemand. — Parlez -vous* fran- 
çais ? — Pas davantage. — Parlez-vous italien ou 
latin? — Encore moins. Désappointés ils se dirigèrent 
à la hâte vers d'autres voilures , tandis que de 
nouveaux arrivants nous abordaient et s'éloignaient 
tour à tour , n'obtenant que notre invariable ré- 
ponse : nie versthé niclils deuisch. Quelques-uns allè- 
rent jusqu'à nous dire que peu importait que nous 
ne comprenions aucune langue morte ou vivante, el 
ils nous engageaient à les suivre. Mais nous leur 
répondîmes toujours sur le même ton: nie vers! lu' 
nichts deutsch. Enfin on nous laissa libres lorsque 
l'on vit l'inutilité de toute sollicitation. Nous priâmes 
alors notre conducteur de nous mener dans un petit 
hôtel garni, pour prendre un modeste repas et nous 
livrer au repos. 

Jamais je n'ai vu homme plus ébahi que le maître 
d'hôtel , lorsqu'il nous entendit parler assez bien 
l'allemand. Nous lui expliquâmes que par motif de 



■„<*' 



— GO — 
santé , nous désirions simplement un potage et un 



t en guise de dessert. 



Le b 



rave 



rôti, puis un bon 

maître d'hôtel n'en tint compte. Il nous servit un 
dîner copieux et fin. Au moment où nous allions 
nous mettre à table, deux messieurs se présentèrent 
nous demandant la permission de dîner avec nous ; 
nous y consentîmes avec plaisir, dans l'espoir de 
prendre une petite revanche avec quelqu'un de ces 
bons allemands qui nous défrayaient si généreuse- 
ment depuis un mois ; nous ne pouvions d'ailleurs 
sans incivilité refuser leur demande à laquelle ils 
avaient l'air de tenir beaucoup et dont notre accep- 
tation les enchanta. Il n'y avait plus moyen de 
soutenir que nous n'entendions pas l'allemand ; le 
maître d'hôtel nous eût facilement donné un démenti. 
Après le dîner nous voulons payer pour tous. Le 
maître d'hôtel refuse notre argent, disant : tout est 
payé. Quelle que fut la contrariété que nous éprou- 
vions , il fallut absolument subir de bonne grâce les 
conséquence de l'esprit hospitalier allemand. Nulle 
part il ne nous était permis de faire accepter un salaire 
quelconque. Il semblait que partout un ordre supé- 
rieur avait imposé cette réponse invariable : tout est 
payé. Nous fûmes donc obligés de nous contraindre 
et de déguiser la contrariété que nous éprouvions : 
car il fallut céder à des instances plus que pressantes 
d'aller au bal du Casino. J'avoue que malgré mes 
vingt-un ans je succombais aux fatigues de ces fêtes 
de nuit et de jour. 

J'ai conservé quelques noms d'aimables cavaliers 
dont nous fîmes la connaissance au Casino. Ce sont : 
MM. Félix Pélissier, Fredrick Julio, A. D. Winter. 

Nous couchâmes le lendemain à Freinkenthal, où 
nous trouvâmes l'enthousiasme poussé au plus haut 






_ Gl — 
degré, quoiqu'il fûtdifficile défaire plus pour nous que 
dans les différentes villes d'où nous venions. 

Que pourrais-je dire de notre entrée à Speyer ou 
Spire et à Germersheim, où nous fûmes pour ainsi 
dire portés en triomphe, où les couronnes de lauriers 
pleuvaientsur nos têtes? Le souvenir ne s'en effacera 
jamais dans le cœur des émigrés. Car les ovations 
qui nous accueillirent allèrent presque jusqu'au délire. 
Je ne puis m' empêcher de transcrire ici les vers qui 
furent faits à cette occasion par M. Daniel Louis, 
professeur à Germersheim. 

/.mu frœhligeu Empfang der durchrclsendcu 
Edcln Polcn . 

Zu Germersheim am 24 januar 1832. 

Mélodie : Am Rhein, am Rhein, etc. 



I 



Seid, lieldenmulli'ge Polen uns willkommen 

Am lichten heilern Rhein ! 
Da Russland eure Heimath eingenommen, 

Wolllihr nieht Sklaven seyn. 

Ein frètes Yalcrland zu erringen 

In der Bcgeist' rung Gluth, 
llabtihr gefochten unterAdlers Schwingen 

Mit wahrem lleldenmutli. 

Euch liai der grosse Zwingherr nicbl erschreckei 

Mit seiner Ueherinacht ; 
Mitew'gcm Ruhmc habt ihr euch bedeoket 

In maneher blul'gen Schlacht. 

Ein heisser Wunsch durchdrang stels unser l'ielien 

Das euer sei der Sieg ! 
Das alte l'olenreich mûeht' neu erstehen 

Durch Ruhnen Freiheilskrieg ! 



— 62 — 
Wolil durflet ihr aufmelir als Wiinsche warten 

Vom Freiheitsruf derZcit ; 
Als ihr noch siegreich schwanget die Slandarten 

Fur Unabhnaegigkeit. 

Uoch sollte wirkungslos derRuf verhalien 

An kleiner Menschen Sinn, 
Bis endlich tœnt das Schrcckenswort : Gefallen 

Ist Warschau und Modlin ! 

Ihr habt den Kampf noch standliaft ausgerungen ! 

Reicht, Brûder, eure Uand ! 
Mil Kraft und Muth liabt ihr dafur erschwungen 

Ein lioh'res Valerland. 

la glaubt es : « Polen ist noch niclit' verlorcn ! » 

Ein Polen stehet noch ! 
In freier Maenner Brust ist's neu geboren, 

Dies Polen lebe hoch ! 

Was aile freien Maenner hoch begeistert, 

Vereint dies Heigoland. 
Die Bessern, die ein edler Sinn bemeistert, 

Umsclilinget all'ein Band. 

ies Polenland wird nimraermehr veralten, 
Hofft fest in eurer Noth ! 
Iiafiir wird die Begeist'rung nie erkalten, 
Hell strahlt's im Morgenroth ! 

la bliebe euch die Heiraath auch verschlossen, 

Dies Wabrschau stehet doch ! 
Nicht fruchtlos istder Polen Blut geflossen. 

Polonia lebe hoch ! 

Je ne sais ce que l'on doit le plus admirer dans ce 
morceau de poésie, de la mâle vigueur de l'expression 
ou de l'élévation des idées philosophiques, pleine» 






— 63 — 

d'espérances et de consolations. Je voudrais que tout 
Polonais qui comprend la langue allemande pût lire 
cette pièce empreinte du véritable caractère des 
peuples de l'Allemagne, en général si bons, si hos- 
pitaliers , sans ostentation, afin que cette lecture fît 
revenir de l'injuste prévention que Ton nourrit 
contre eux dans ma patrie. 

Landau fut la dernière ville que nous traversâmes 
avant de quitter ces belles contrées. Ne parlant avec 
les habitants (pie dans leur idiome, nous étions telle- 
ment familiarisés avec eux que nous les considérions 
comme des compatriotes. Nos cœurs et nos vœux se 
confondaient. Le principe sacré de la liberté est seul 
capable d'unir et de faire sympathiser des peuples 
différents de race, de langage, de religion. 

L. Junius Brutus a dit : « La liberté a trop de 
« charmes pour ne pas trouver partout des défen- 
« seurs ; » il avait parfaitement raison, et j'ajouterai 
non-seulement des défenseurs, mais aussi des amis et 
des admirateurs, comme l'on vient de voir. 



Enfin nous touchions aux frontières de Fiance 

France! ce nom seul faisait violemment battre nos 
cœurs. Ce nom était pour nous ce qu'est le mot terre 
pour les passagers d'un navire battu pendant une 
longue navigation par les flots de l'Océan, lorsque 
tout-à-coup le mousse en vigie crie : terre. A peine 
pouvions-nous en croire nos yeux ; être si près de- 
cette terre promise, terme de notre pèlerinage ! 
lîeaucoup de mes compagnons ', officiers de tous 
grades, en rentrant dans ce pays qu'ils avaient 



— 64 — 
connu, nous racontaient les merveilles qui les avaient 
frappés aux temps de la République et du premier 
Empire. 

Jeunes et vieux nous descendîmes tous de voiture 
à la frontière, pleurant de joie comme des enfants 
qui retrouvent leur mère après une longue absence. 
Nous nous embrassions, nous nous félicitions d'avoir 
échappé aux griffes moscovites : car plus d'une fois 
nous avions craint d'être retenus dans quelque forte- 
resse de la confédération germanique par les ordres 
de S. M. le roi de Prusse, beau-père de l'empereur 
Nicolas. Avant de franchir la frontière à Lauterbourg 
nous nous retournâmes encore une fois pour dire 
adieu à l'Allemagne hospitalière, et pardessus tout 
à notre Pologne bien aimée, et malgré nous, à la joie 
que nous ressentions de poser le pied sur la terre de 
France, venait se joindre un triste pressentiment qui 
nous rappelait cette inscription du Dante : 

Lasciate ogni spera?iza, voi ch'enlrate. 

Cependant que de motifs de consolations ! cette 
terre de France que nous allions fouler était impré- 
gnée du sang de nos pères; beaucoup de nos compa- 
gnons étaient français ; nous entrions chez eux comme 
des hôtes. Et cependant l'incertitude de notre avenir 
et du sort de notre patrie venait mêler quelqu'inquié- 
tude à nos pensées. 

Notre arrivée en France fut annoncée non-seule- 
ment par les journaux politiques, mais encore par 
différentes pièces de vers, publiées à cette époque, 
parmi lesquelles je vais citer celle insérée par M. 
Barthélémy dans la Némésis. 



B^MHMMMN 



- 65 -= 

L'émigration Polonaise 

AUX VILLES DE L'EST. 

O passi graviora, dabit Deus hic quoque/inem. 

Virgile. 

Le 19 février -1832. 

Quand une heure de deuil, par tant de deuils suivie, 

Sonna dans nos cités la mort de Yarsovie. 

En songeant à ses fils proscrits dans l'univers, 

J'écrivis le premier ces prophétiques vers : 

« La sainte colonie arrivant sur nos côtes, 

« Retrouvera partout des cœurs compatriotes : 

« Au foyer de la France elle viendra s'asseoir ; 

« Elle prendra sa coupe à nos tables du soir; 

« Et chez notre bon peuple, où tant de vertu brille, 

• Chacun d'un nouveau fils accroîtra sa famille. » 

Oh ! je songeais à vous nobles Français du Rhin , 

A vous, Metz et Nancy, brave peuple lorrain, 

A toi, terre d'honneur qui sers d'hôtellerie 

A ces grands pèlerins qui n'ont plus de patrie ; 

Patronne seeourable à d'augustes clients, 

Temple d'exil ouvert à tous les suppliants. 

O villes qui dormez dans vos murailles fortes, 

Sitôt que le malheur vint frapper à vos portes, 

Jour ou nuit, à toute heure, une voix lui répond, 

On soulève la herse et l'on baisse le pont; 

Vous conservez encor dans vos pieux usages 

Cette hospitalité des héroïques âges, 

Où l'étranger poudreux, objet d'un noble accueil, 

Du toit choisi par lui sanctifiait le seuil. 

Les Françaises du Rhin, les femmes de la Meuse, 

Ont lavé les soldats sous l'aiguière écumeuse; 

Elles ont essuyé de leurs pieuses mains, 

Les pieds qu'avaient meurtris les cailloux des chemins; 

A ces proscrits courbés sous les douleurs amères. 

Elles ont prodigué les tendres soins des mères, 



I 









* 



■ 



— 66 — 

Et jeté dans leur tronc avec un zèle égal 
Le denier de la veuve et l'anneau conjugal; 
Et par eux et par nous, femmes, soyez bénies! 
De nos frères du nord les peuplades bannies , 
A peine en effleurant ce sol hospitalier, 
Ont vu quel pacte saint avait su nous lier ; 
Aux portes de la France elles ont pu connaître 
Quel saint amour dans nous la Pologne fit naître ; 
Ah ! ce premier accueil a chassé leurs soucis 
El raffermi leurs pieds sur le seuil indécis. 
Oh ! venez confiants en vos nobles misères, 
Glorieux vagabonds, peuple de Bélisaires, 
Voyageurs ; renouez voire ceinture aux reins, 
Vous trouverez partout des visages lorrains ; 
Pour vous fournir un toit et veiller sur vos vies, 
Oui, toutes nos cités seront des Varsovies • 
Sur l'horizon de France il n'est pas un clocher 
Qui ne fasse à vos yeux le signe d'approcher; 
Pour réchauffer la nuit la garde polonaise, 
Partout l'hôtellerie allume sa fournaise , 
Partout sous nos lambris, à vos repas du soir 
Sur vos genoux poudreux nos fils viennent s'asseoir. 
La ville aux eûtes d'or, à l'aiguille ardoisée, 
Dijon, a votre abord, pour vous s'est pavoisée; 
Du haut des rocs pendus sur le Val-de-Suzon 
Vous l'avez aperçue au bout de l'horizon, 
Jetant au grand chemin, pour recevoir ses hôtes, 
Son splendide escadron déjeunes patriotes, 
Avec la longue lance appendue aux harnais, 
Et le luxe attrayant de l'habit polonais. 

Jusqu'ici les vainqueurs ont obtenu des fêtes; 
11 est temps do voter des honneurs aux défaites : 
En face du malheur nul hommage n'est faux ; 
ÎVobles vaincus, passez sous les arcs triomphaux! 
Quand vous traverserez la France tout entière, 
Vous trouverez partout les cœurs de la frontière. 



aHH^MHI 






— 67 — 

Les traités d'alliance écrits par les Congrès 

Dans le cerveau des rois s'éteignent par degrés : 

La trompeuse amitié de la diplomatie 

Par rinlérètdes cours est bientôt obscurcie ; 

Mais quand deux peuples grands font des pactes enlr'eux, 

Ils revivent plus beaux dans les jours désastreux. 

Polonais, qui passez sur nos terres amies, 

Venez voir si quinze ans d'un règne d'infamies 

Ont arraché des cœurs ce traité d'amitié 

Dont nous avons chacun conservé la moitié ! 

frères pour toujours ? on s'en souvient encore 

Votre bannière est sœur du drapeau tricolore ; 

Au moment des périls vous serriez notre Qanc ; 

L'aigle de l'empereur aimait votre aigle blanc ; 

Votre fidèle armée était notre compagne 

Quand nous prenions d'assaut les rochers de l'Espagne, 

Et que Soma-Sierra qui plane sur le val, 

Par vos jeunes lanciers fut conquise à cheval. 

Dans nos champs de bataille, il n'est pas une tombe 

Où vous n'ayez fourni votre part d'hécatombe ; 

Notre mémoire est forte ; oh ! nous nous souvenons 

Qu'une commune flamme allumait nos canons : 

Que le môme soleil, sur la cime des lentes, 

Colorait le matin nos bannières flottantes, 

Quand aux mômes bivacs après avoir dormi, 

Nous montions à cheval pour battre l'ennemi 

Tous ces vieux souvenirs de gloire fraternelle 

Ont partout dans la France une page éternelle 

Ecrite sur le roc ; dans nos moindres hameaux 

On raconte le soir vos héroïques maux ; 

Il n'est pas de chaumière en la plaine isolée 

Qui n'ait sur son vieux mur quelque image collée, 

Peignant d'un trait naïf la comtesse Plater, 

Ou Poniatowski s'engouffrant dans l'Elsler. 

famille étrangère et pourtant si connue, 

Viens toute dans nos bras et sois la bienvenue 1 

Que ton voyage heureux soit libre de souci •. 

Tour le favoriser l'hiver s'est adouci -, 



— 68 — 

Point de fleurs aujourd'hui prés des lieux où tu passes 

Qui dans la saison froide amoncelle des glaces ; 

Point de neige qui tombe et rappelle à ton cœur 

Ta déserte patrie où le Russe est vainqueur ; 

Le vent triste du nord, la brumeuse rafale 

IVimportunent jamais ta roule triomphale; 

De nos belles cités, aux heures où lu pars, 

Le soleil luit toujours aux adieux des remparts ; 

C'est que vous êtes saints, c'est que le ciel protège, 

Et la Pologne et ceux qui lui font un cortège ! 

C'est que jamais les yeux des hommes d'à présent 

Ne virent jusqu'ici tableau plus imposant -, 

Sauvé par un prodige à travers le carnage, 

Un peuple a commencé ce grand pèlerinage, 

Emportant avec lui, dans ses bras mutilés, 

Les pénates vaincus, si chers aux exilés, 

La croix qui pare encore sa poitrine meurtrie 

Et l'aigle de Praga qui n'a plus de patrie. 

On dit que nos vaisseaux sur les côles d'Alger , 

Porteront les débris de ce peuple étranger; 

Que la cité papale où Saint Pierre eut un trône, 

Avignon qui se mire à l'eau claire du Rhône, 

Accueillant dans ses murs les Polonais errants, 

Agrandira pour eux l'hôtel des vétérans. 

Qu'importe sur quel sol, ô sainte colonie , 

Tu dois fixer enfin la course indéfinie ! 

Soit que vous respiriez sous nos brumeux climats, 

Ou dans nos ports du sud tout hérissés de mâts, 

Partout si, sous le poids d'une douleur récente. 

On peut sourire loin de sa patrie absente, 

Partout, vous trouverez les tendres soins promis, 

Des cieux sereins, des cœurs, des visages amis. 

Un jour quand sourira la fortune orageuse, 

Vous reprendrez encore la tente voyageuse , 

Pour vous rendre les biens qu'en vain nous vous offrons, 

Le soleil du retour rajeunira vos fronts : 



— 69 — 

Le nord verra ses fils revenir en colonne, 
Comme le peuple saint tire de Babylone, 
Exilés de Sion qui, jusqu'au jour venu, 
Pleurèrent si longtemps sur un fleuve inconnu. 
Le sort, qui de Praga maintenant vous écarte, 
A mis entre elle et vous la moitié do la carte ; 
Courage ! sous le ciel il n'est rien de certain.,. 
La parole des rois fléchit sous le destin, 
Le hasard est fertile en chances opposées, 
11 refoule au néant les choses proposées, 
Et chez les affligés quand l'espoir est perdu, 

Il fait jaillir l'éclair d'un bien inattendu ; 

Pour que votre infortune en bonheur soit changée, 

Il faut qu'elle ait atteinl son horrible apogée. 
C'est fait : soyez contents : le ciel doit être las 

De veiller si longtemps au sort d'un Nicolas ; 

De ses récents exploits que son orgueil se vante; 

Moi, pour son avenir son bonheur m'épouvante ; 

Ce stupide Kalmouck qui n'a rien d'humain, 

S'il monte dans un char, doit verser en chemin ; 

L'auréole de paix, œuvre des protocoles, 

Ne doit pas rejaillir sur des faces mongoles. 

La Russie est féconde en désastreux hasards ; 

Elle connaît le gouffre où vont tomber les czars : 

Aux bords de la Neva, des miasmes putrides 

Révèlent le palais des modernes Atrides ; 

Sur le lit nuptial le réveil est douteux ; 

Leur cour pour les punir n'a pas un pied boiteux ; 

Un éternel poignard est suspendu par elle ; 

L'assassinat des czars est leur mort naturelle ; 

Ces princes ont appris dans l'alcove de sang (I) 

yuel droit héréditaire ils gagnent en naissant. 

(Il Allusion à la mort de Paul ter, étranglé en 4801. L'auteur 
aurait pu ajouter l'empoisonnement d'Alexandre \™ h langarou 
en 1825, et celui de Constantin en 1834 ; le bruit a couru que 
l'empereur Nicolas est mort d'une paralysie de poumons, occa- 
sionnée par la strangulation. 



— 70 — 

Nous étions au 26' janvier 1832. Les officiers 
français de la garnison de Lauterbourg venus à notre 
rencontre nous abordèrent avec la courtoisie et 
l'urbanité caractéristiques de leur nation ; ils nous 
embrassèrent et nous donnèrent le bras pour entrer 
dans la ville toute pavoisée en notre honneur. Il 
serait difficile d'exprimer notre émotion à la vue des 
étendards aux trois couleurs sous lesquelles nos 
pères avaient combattu pour la France sur tant de 
champs de batailles, en Europe et même à Saint-Do- 
mingue et en Egypte : car la malheureuse Pologne n'a 
recueilli que la compassion de ses frères d'armes poul- 
ie sacrifice de plus de cent mille de ses enfants morts 
au service delà République et del'Empire. Ces sou- 
venirs d'un passé glorieux faisaient luire à nos yeux 
l'espoir de reformer bientôt nos légions à l'instar de 
nos pères pour porter à l'Europe entière la liberté et 
l'indépendance sous l'égide de la France. Vains rêves 
qui jusqu'à ce jour n'ont été qu'une amère dé- 
ception ! . . . . 

Le général commandant à Lauterbourg nous reçut 
officiellement et nous harangua longuement , 






en 



nous rappelant les devoirs que nous avions à remplir 
en entrant en France. On visa nos passeports pour 
Strasbourg où ils devaient être échangés, et le lende- 
main, montés sur des charriots comme dans notre 
voyage à travers l'Allemagne, nous fîmes route pour 
Bischwiller où toute la colonne fut parfaitement 
accueillie et moi particulièrement par mon hôte, 
M. Goulden, dont j'ai été assez heureux pour con- 
server le nom. 

De Bischwiller nous allâmes à Strasbourg. Au 
dehors de la ville, non seulement une population 



— 71 — 
immense nous salua de frénétiques vivat, mais la 
■aide nationale, drapeaux déployés, musique en tête, 
était venue au devant de notre colonne, avec une foule 
d'officiers et de soldats de la garnison. Nous fîmes 
notre entrée à Strasbourg au milieu de ce brillant 
et nombreux cortège chantant en chœur la Varso- 
vienne de Casimir Delavigne. La génération actuelle 
si différente de celle de 1830 aura peine à croire aux 
récits de toutes ces fêtes, de ces transports et démons 
(rations de fraternité. 

Elle doutera peut-être de leur véracité, tant les 
hommes et les idées sont changés. Quand je compare 
l'esprit qui régnait en France en 183*2 avec celui de 
nos jours, il me semble être transporté à mille lieues, 
vivre dans un autre siècle et chez une autre nation ; 
il me semble n'avoir fait qu'un rêve , et que tout ce 
passé n'a été qu'un jeu de mon imagination. 

Mais, ce qui fut une douce réalité pour moi , ce 
sont les soins attentifs, nobles et délicats, dont m'en- 
toura M. Ign. Arnold, rue des Tonneliers, n° 6, ar- 
tilleur de la garde nationale, chez lequel j'étais logé. 
Puisse l'expression de ma gratitude que je consigne 
ici le trouver encore vivant 1 

Nous séjournâmes deux jours à Strasbourg, et de 
là nous atteignîmes successivement Benfelden et Sch- 
lestad, voyant toujours les populations accourir sur 
notre passage. J'ai conservé le nom de mon hôte de 
Schlestad, M. Fackler, qui tenait un café, si j'ai 
bonne mémoire , et qui me traita comme un enfant 
de sa famille. Je garde encore comme un précieux 
souvenir de Schlestad un petit portefeuille qui me fut 
donné avec l'inscription suivante : 

LebensicWohl und zufrieden und errinen sie sich 



H^H^^BBH^H 



— 72 — 

œftorsan die (lie Stollz ist so ein braver Kniger un- 
ter die Zalil ihrer freinde zu rechnen. 

Sclilestad, den 2 februar 1832. 

M\UEr.oy I'eltz. 
Que cette famille généreuse reçoive le faible témoi- 
gnage de nia reconnaissance pour son hospitalité. 

Le même jour, nous arrivâmes à Colinar. Ainsi 
<|u à Strasbourg, nous y entrâmes escortés de la garde 
nationale avec musique et drapeau, et entourés d'un 
grand concours de peupla poussant des cris de Vivat 
enthousiastes. 

Le lendemain, 3 février, Guebwiller nous offrit un 
banquet. Parmi les convives qui nous fêtaient, j'ai 
conservé les noms de MM. Ulrich, notaire à Gueb- 
willer, Ziegler père, Suisse d'origine, et Mader Pha- 
rer. Partis de Guebwiller, nous passâmes par Isseu- 
heim, où me fut donnée une pièce de vers que je 
rapporte ici. 

Den tapfferii Polen 
bel 

Ihrem Zuge dureh hsenheim den 3 Febriear ^ 832- 

Seid willkommcn tapfern Polen 
Cnterdriichte unverzagle, 
l>ic der nordische Ifarbar 
Aus dein Ileimath verjaglc 
Who er Freiclieit auch versagte, 
Die euch mehr als leben war ; 
Seid willkommen! Unscre Thra?ne 
(Insère Ziihncknirsche sagen, 
Besser als ein lecres Wort ; 
Das ein gert mil euch gesehlagen 
Eure Wiizgcr zu verjagen 
Unser llerz zogszu euch fort 



— 73 — 
Als des Autokrates Heere 
Ihm zur Sehande, euch zur Ebre 
Sclavisch euch mitgegen zogen 

— Aber ach !.... nur fur euch bellien. 
Und nich slreiten durflen wir 
Denn mit leerem kaltem Herzen 
Sich den diplomat die Schmerzen 
Die euch driicklen. Denket ihr : 
Das dies, unvergelten bleibc ! 

— Nein !... es Kommt der Tag der R&che 
Die vergeltung bleibt nich aus ! 

Siegen muss die gutte Sache ! 
Freicheit liaelt getreue Wache 
Aucli in der Despotes Haus. 



Ce même joui-, 3 février, nous couchâmes à Cer- 
nay et le lendemain à Belfort, où plusieurs de mes 
camarades et moi nous reçûmes l'hospitalité deMM.lcs 
capitaines du 36 e régiment de ligne qui nous donnè- 
rent à dîner avec une cordialité toute militaire. J'ai 
retenu les noms de MM. les capitaines Guilhert, 
A.-L.-R. Desbon, Froidefond, Chastain, Kauffmanii, 
Krugs Kommissoriat Schreiber. Je dois particulière- 
rement un souvenir de reconnaissance à M. le capi- 
taine Guilbert, qui me remit des lettres de recom- 
mandation pour ses amis d'Avignon, où nous étions 
dirigés. J'aurais été bien heureux depuis, si l'occasion 
m'avait permis de le recevoir à mon foyer. 

De Cernay nous allâmes à Clerval et de là à Baume- 
les-Dames, dont M. le maire fit placarder une affiche 
pour annoncer notre arrivée. J'en avais arraché une 
qui malheureusement s'est égarée et que je voulais 
garder. A défaut du témoignage matériel de cet acte 
de courtoisie de cet honorable magistrat , j'ai garde 
le souvenir que ses administrés ont répondu et au- 

4 



— 74 — 

delà aux recommandations qu'il leur faisait en notre 
faveur. 

Que dirai-je de notre réception à Besançon? Elle 
fut, comme celle de toutes les grandes villes et prin- 
cipalement des villes de guerre, empreinte d'une cha- 
leureuse sympathie. De Besançon , nous suivîmes la 
route parQuingey, Salins, Arbois, Poligny, Lons-le- 
Saunier , Saint-Amour, Bourg , Chalamont et Mont- 
luel. 

Si je ne m'arrête pas à raconter les détails de toutes 
nos stations, c'est que : 1" malade en arrivant en 
France, et malgré cela obligé de figurer dans toutes 
les fêtes et banquets, ma tête se perdait un peu, et 
j'oubliais de noter ou je ne prenais que des notes in- 
complètes ; 2° il me serait vraiment impossible de 
faire une distinction, puisque partout nous étions 
fêtés, dans les chaumières comme dans les châteaux; 
partout les gardes nationales, musique en tête , le 
peuple en foule et de nombreux représentants de 
l'armée de tous grades, généraux, officiers et soldats 
nous recevaient comme des frères, et partout avec ce 
cachet de courtoisie caractéristique des Français. 

Qu'il me soit permis néanmoins de faire une excep- 
tion pour la seconde ville de France, Lyon, la riche 
et généreuse cité. 

Sur la route de Bourg, et loin avant le faubourg 
St-Clair, nous vîmes venir au-devant de nous un 
nombreux rassemblement de peuple de toutes classes 
avec le drapeau aux couleurs nationales en tête, ac- 
compagné de la musique d'un régiment de dragons. 
Descendus de voiture, nous marchâmes vers la ville 
entre une double haie de Lyonnais. Le cortège, déjà 
très-nombreux, grossissait à mesure que nous avan- 
cions, et faisait retentir l'air des chants patriotiques 



— 75 — 
de Fiance. Parmi les chants, j'en distinguai un qui 
avait été composé pour la circonstance. Je ne peux 
résister au plaisir de le rappeler ici, regrettant infini- 
ment de ne pas citer Le nom de l'auteur que je n'ai 
jamais su. 

Nobles débris d'une vaillante armée, 
Venez, venez, nos bras vous sont ouverts; 
Ne craignez rien pour votre renommée , 
Qui doit survivre à vos cruels revers. 
Avec orgueil franchisse! nos frontières ; 
Duczar alors vous braverez les coups. 
Malheur à lui, si ses hordes guerrières 
Venaient encor (bis) vous chercher parmi nous. 

Le sol français est l'asile des braves 

Vous dormirez à l'ombre des lauriers. 

Ici du moins vous n'aurez point d'entraves ; 

La liberté veille sur nos foyers. 

Dans les châteaux comme dans les chaumières 

On tâchera d'adoucir vos douleurs : 

De vous servir nos femmes seront fières 

Et vous feront (bis) oublier vos malheurs. 

Nous détestons la froide politique 
Qui l'emporta dans le conseil des rois- 
Ah ! si la France eût été république, 
De l'honneur seul elle eût suivi les lois. 
Mais c'est en vain qu'à votre délivrance 
Nos citoyens demandaient à courir, 
On répondit à ce cri de la France, 
Que vous étiez (bis) condamnés à mourir. 

Quand vos héros sacrifiaient leur vie, 
Quand ils mouraient pour sauver leurs drapeaux... 
On nous disait : l'ordre est à Varsovie. 
C'était, hélas ! le calme des tombeaux ! 












— 76 — 

En défendant la Pologne chérie, 

Le nombre seul a pu vous accabler ; 

Car les enfants de la Scandinavie 

Dans les combats (bis) n'ont jamais su trembler. 

Nobles enfants qui fuyez l'esclavage, 
Qui donc pourrait ne pas vous admirer ? 
Pour vos vertus et pour votre courage 
D'un saint respect on se sent pénétrer. 
De nos trois jours vous effacez la gloire. 
Oui, vous avez surpassé les Français, 
Et désormais au temple de Mémoire 
Le premier rang (bis) est pour les Polonais. 

La liberté peut revenir encore 
De vos tyrans détruire le pouvoir. 
Tant qu'ils verroni un drapeau tricolore, 
Vos citoyens doivent garder l'espoir. 
Si conkre nous le czar de la Russie 
Dans Les combats veut tenter le destin, 
H peut un jour flotter à Varsovie; 
Car nos soldats (bis) en savent le chemin. 

C'est ainsi escortés que nous traversâmes Lyon 
et que nous nous rendîmes à la Guillotière, où nous 
attendait un splendide banquet présidé par M. le 
maire de cette ville aujourd'hui réunie à celle de 
Lyon. Ln grand nombre de personnes distinguées y 
assistaient, et même quelques employés de la préfec- 
ture. Je fus l'hôte d'un de ces Messieurs qui m'ac 
câbla de prévenances. Depuis que j'habite Rive-de- 
Gier, j'ai souvent regretté de ne m'être pas informé de 
son adresse, qui m'eût permis de le retrouver et peut- 
être d'avoir le bonheur de le recevoir à mon tour. 

Lyon, ville essentiellement religieuse, brilla tou- 
jours par ses idées de progrès et de véritable libéra- 
lisme. Aussi sans vouloir diminuer en sa faveur le me- 




/ / 



rite de tout ce que l'on a fait pour nous dans les autres 
villes de France, dois-je dire, pour rendre hommage à 
la vérité, que c'est de Lyon que nous avons reçu les 
marques les plus touchantes d'un affectueux intérêt. 

Nous y trouvâmes établi un Comité Polonais, formé 
d'hommes éminents tant par leur science que par leur 
position sociale, et dont j'aurai plus tard l'ocasion 
de parler en m'occupant des autres réunions de ce 
genre en France et à l'étranger. 

Grâce à la générosité lyonnaise, l'émigration, soit 
à son départ de la ville, soit à son arrivée à Avignon, 
fut pourvue de tout ce qui lui manquait pour les pre- 
miers besoins de la vie , et surtout de vêtements ; 
beaucoup de mes pauvres compatriotes se trouvaient 
dans un dénûment absolu après notre désastreuse 
campagne de guerre. 

Cette sympathie pour les émigrés polonais s'est 
perpétuée à Lyon et dans les contrées qui l'environ- 
nent. Un certain nombre d'entre nous sont revenus 
s'y fixer, et s'y sont attachés comme à une nouvelle 
pat rie . 

Nous ne séjournâmes qu'un jour à Lyon, et le len- 
demain nous fûmes embarqués sur le Rhône aux frais 
du comité lyonnais pour l'émigration. Les bateaux 
qui nous portaient étant de simples bateaux à la 
rame , nous dûmes faire encore plusieurs stations 
avant d'arriver à Avignon : la première à Serrière- 
lès-Annonay, la seconde à Valence, dernière ville im- 
portante que nous eussions à traverser , et où la 
garde nationale et l'armée rivalisèrent de zèle en nous 
rendant les honneurs militaires, et en nous offrant 
un banquet auquel présida l'esprit de la plus franche 
fraternité. 

Le 21 février, après avoir couché une nuit au 



— 78 — 
Pont-Saint-Esprit, et la suivante à Roquemaure,nous 
arrivâmes enfin à Avignon, l'ancienne ville des papes. 
Nous y fûmes rejoints successivement par plusieurs 
colonnes de nos émigrants, dont le nombre devint si 
considérable, que celles qui suivaient furent arrêtées 
à Besançon et dirigées sur Bourges et Châteauroux. 

Nous étions si nombreux que beaucoup se réfugiè- 
rent en Belgique, en Suisse, en Angleterre et jusqu'en 
Amérique ; rien qu'en France , nous étions plus de 
cinq mille. Il y en avait autant au moins disséminés 
dans les autres États de l'Europe. Aujourd'hui, malgré 
la mort qui a bien éclairci nos rangs, malgré la déser- 
tion de ceux qui ont sollicité la permission de rentrer 
dans leur pays, l'émigration nouvelle de 1846, 1848 
et 1850, a reporté notre nombre à peu près au chiffre 
de 1832. 

Nous fumes d'abord assez froidement reçus à Avi- 
gnon. On nous regardait comme une troupe de bar- 
bares faisant irruption dans le Midi. Quelques mem- 
bres du clergé, nous dit-on, manifestèrent cette 
prévention contre nous ; mais , au bout de peu de 
temps, l'opinion changea sur notre compte. On vit 
que nous professions la foi catholique , que nous 
avions des aumôniers qui tous les dimanches célé- 
braient les saints offices, dans une église que Mgr 
l'archevêque avait mise à notre disposition, et que 
presque tous les émigrés y assistaient sans distinction 
d'âge ni de grade. Par la suite, bien des personnes, 
bien des ecclésiastiques devinrent pour nous de 
chauds amis. Lorsque le gouvernement jugea conve- 
nable de diviser ce dépôt de réfugiés par trop nom- 
breux et de les envoyer, partie dans l'ouest, partie 
dans l'intérieur, les Avignonais demandèrent par 
une pétition qu'on en laissât le plus que possible 






— 79 — 
dans leur ville. Aussi , plusieurs de mes camarades 
se sont établis à Avignon , y ont contracté mariage, 
et y restent avec leurs enfants, dans l'attente de la 
résurrection de la Pologne, si la Providence, dans sa 
miséricorde, daigne un jour lui rendre la liberté et 
l'indépendance. 

Après avoir raconté la marche presque triomphale 
de l'émigration polonaise à travers l'Allemagne et la 
France, et son arrivée au but qui lui était assigné, il 
me reste à dire quelques mots sur ce qu'est devenue 
cette émigration, quelle sympathie elle a pu se con- 
cilier, ainsi qu'à sa mère-patrie, par son séjour dans 
les pays qui l'ont recueillie, et enfin, quel bien a pu 
produire pour la Pologne son exil volontaire. Ce sera 
le sujet de la seconde partie de ce petit ouvrage. 



mfc&i 



SECONDE PARTIE. 



Séjour de I -émigration en France , en 
Angleterre, etc. 

Dulce et décorum est pro patria pati et mari. 

Si, en toute chose, le commencement est pénible, ce- 
lui de l'émigration polonaise fut affreux. Etre séparé 
de tout ce qu'on a de plus cher au monde, père, mère, 
épouse , enfants , amis; se trouver subitement seul 
loin de sa patrie, de tout ce qui rend la vie agréable 
et la mort plus douce près des tombeaux de sss pères, 
être jeté au milieu d'une autre nation, quelqu'hospita- 
hère, quelqu'amie qu'elle puisse être, mais différente 
d'origine, de mœurs et de langage ; se souvenir du res- 
pect, de la considération dont on était entouré de la 
part de ceux auxquels on commandait, et tomber, 
dans le pays où l'on est venu chercher une hospita- 
lité généreusement accordée par les populations , 
sous le coup de la surveillance de la police (1), 
hors de la loi commune qui étend sa protection 
sur le dernier individu ; n'avoir devant soi ni pré- 
sent ni avenir, peut-il rien arriver de plus cruel 
pour tout être sensible, doué d'un noble cœur? Quel- 
que raisonnement que l'on se fasse, quelque fort que 

H) Loi du 21 avril 1832. 



— 81 — 

soit votre esprit, tout parait mort autour de vous 
Ceux qui compatissent à vos douleurs, qui s'efforcent 
de les adoucir, ont à vos yeux l'air de se railler. La 
gaité des uns vous attriste , la morosité des autres 
vous confond. 

Ce sont ces pensées qu'a exprimées, dans son épitre 
Aux heureux, notre honorable compagnon d'exil, 
M. le comte Christien Ostrowski, dont j'ai déjà cité 
quelques poésies empruntées à la Semaine d'exil. 



Aux. heureux 

Ah ! qu'un front et qu'une Ame à la tristesse en prol 
Feignent mal aisément et le rire et la joie. 
André Chénier. 

Si vous voulez d'une gaité sincère 
Dans vos festins éprouver les transports, 
N'invitez pas l'étranger solitaire 
Qu'un jour l'orage a jeté sur ces bords ; 
Car il viendra, fantôme hostile et sombre, 
Troubler le cours de votre heureux destin, 
Et parmi vous s'asseyant comme une ombre 
Souiller de pleurs la coupe du festin 

Voyez ce front courbé par l'anathème, 
Et de ses trails la mortelle pâleur. 
Dans son regard, un éternel blasphème 
Qui semble aux cieux reprocher son malheur. 
11 se souvient, hélas ! il veut sourire, 
Des pleurs amers s'échappent de ses yeux : 
Il veut chanter, il ne peut que maudire; 
11 veut prier il insulte les cieux. 

A son aspect, la joie à peine éclose 
Se tait soudain : le rire est impuissant ; 



>•'. .'.-. 



— 82 — 

De vos bouquels voyez pâlir la rose, 
Le lis fané penche un front languissant. 
De la beauté disparaissent les charmes ; 
Vos entretiens ont perdu leur douceur. 
Il a parlé : vous pleurez et vos larmes 
Comme du sang retombent sur son cœur. 

Pourquoi le plaindre? encore un jour de vie, 
Avant le soir ses peines vont finir. 
Car dans le monde il n'a d'autre patrie 
Que les tombeaux et puis le souvenir. 
Salut, salut, ôjour de délivrance ! 
Soleil brillant de l'immortalité, 
Viens m'éclairer! mais il vient, il s'avance, 
En m'apporlant la sainte Liberté. 

Fuyez, amis, fuyez le solitaire 
Qui n'a plus rien de commun avec vous : 
Il n'attend plus de bonheur sur la terre, 
Et du destin il méprise les coups. 
Car c'est en vain qu'une voix importune 
Veut de son sort adoucir la rigueur ; 
Retirez-vous : et loin, de l'infortune 
Rêvez en paix le rêve du bonheur. 

Lorsque parfois revient à ma mémoire l'image af- 
freuse du commencement de l'émigration, j'éprouve 
un tremblement nerveux. A la seule pensée des souf- 
frances physiques, et surtout des souffrances morales 
que j'ai endurées pendant plusieurs années, je me 
sens saisi d'une espèce de panique qui trouble mon 
repos actuel, quoique je jouisse d'une position hono- 
rable et assurée. Que de larmes n'ai-je pas versées en 
entendant la voix d'une jeune et belle Provençale nous 
répéter ce chant de l'exilé si approprié à ma position. 






— 83 — 

et qui m'allait droit au cœur, quoique composé pour 
un autre exilé? 

Pourquoi me fuir, passagère hirondelle ? 
Ah, \iens fixer ton nid auprès de moi ! 
Pourquoi me fuir, lorsque ma voix t'appelle, 
Ne suis-je pas étranger comme toi? 

Peut-être, hélas! des lieux qui l'ont vu naître, 
Un sort cruel te chasse ainsi que moi.... 
Viens déposer ton nid sur ma fenêtre ; 
Ne suis-je pas voyageur comme loi? 

Dans ce désert le destin nous rassemble ; 
Vas, ne crains pas d'y rester avec moi, 
Si tu gémis, nous gémirons ensemble !.... 
Ne suis-je pas exilé comme toi ? 

Quand le printemps reviendra le sourire. 
Tu quitteras et mon asile et moi, 
Tu voleras au pays du zéphyre.... 
Que ne pourrai-je y voler comme toi ! 

Tu reverras la première patrie, 

Le premier nid de tes amours, et moi 

Dont le malheur a consumé la vie.... 

Ne suis-je pas plus à plaindre que loi ?... 

Je ne puis m'empêcher de joindre à ces jolies stan- 
ces celles que M. le comte Christien Ostrovski a 
données dans sa Semaine d'exil, et qu'il a dédiées à 
Béranger. 

L'Exilé. 






.... Et dulcemoriens.. 
ViRGUr,. 

On me disait, sur les bords de la Meuse : 
Jeune étranger, pourquoi verser des pleurs? 



— 84 — 

Vois nos bosquets, notre cité joyeuse, 
L'air est si pur, la plaine a tant de fleurs ! 
Heureux Liégeois, ô peuple aimé de Flore, 
Pays d'amour, des plus douces vertus, 
Ali! pour vous seuls je chanterais encore, 
Mais l'exilé ne chante plus. 

l'eut-il chanter, quand la Pologne expire, 
Quand les tyrans ont juré son trépas? 
Contre une épée il a changé sa lyre, 
Sur un tombeau la rose est sans appas ? 
Entendez-vous? c'est le clairon sonore, 
Le glas du bronze et les cris des vaincus, 
Amis! voilà les chants qu'il aime encore, 
Mais l'exilé ne chante plus. 

Peut-il chanter, ô comble des misères ! 
Quand un Tartare assis sur des débris 
Veut s'enivrer des larmes de nos mères 
lit boit le sang dans les crânes des (ils. 
Dans le cercueil, Alice qu'il adore 
Peut-être a-t-elle expié ses vertus.... 
Pour la venger un jour il vit encore, 
Mais l'exilé ne chante plus. 

Peut-il chanter, quand le présent l'accable, 
Quand le passé de pleurs fut inondé ? 
Le sort pour lui fut-il inexorable ? 
Sur lui la foudre a-t-elle assez grondé ? 
Quand l'avenir entier se décolore 
Par tant d'espoir, tant de rêves déçus.... 
Pour son supplice, hélas ! il vit encore, 
Mais l'exilé ne chante plus. 

11 eut aussi son beau rêve de gloire : 
Ce rêve seul vaut une éternité. 
Ah! s'il tombait dans un jour de victoire 
Quel beau destin ! il l'avait mérité. 






— Su — 
C'est te trépas désormais qu'il implore : 
Ciell rends-lui les biens qu'il a perdus, 
11 te demande an jour de gloire encore, 
Mais l'exilé ne chante plus. 

Comme les preux partant pour l'Italie, 
Il n'a pas pris, pour en couvrir ses yeux, 
Un peu de terre à la sainte patrie, 
Il n'a pas pris les os de ses aïeux : 
Leur sang coula du couchant à l'aurore, 
Waterloo ! tes guerriers les ont vus : 
Sur leurs tombeaux il vient pleurer encore, 
Mais l'exilé ne chante plus. 

On l'a revu, prodigue de sa vie, 
D'un sang impur son fer était trempé : 
Soudain il tombe en disant : « Varsovie ! » 
Et bénissant le plomb qui l'a frappé ! 
Vers son pays son âme s'évapore, 
11 devient libre et ses fers sont rompus : 
En expirant it souriait encore, 
Mais l'exilé ne chantait plus. 

Transportés subitement du climat froid du Nord 
sous le soleil de la Provence , sortis de la vie active 
etsévèredes camps, après une campagne pénible de dix 
mois, les émigrés polonais, livrés à eux-mêmes, con- 
damnés à une oisiveté complète, le sangécbauffé d'ail- 
leurs par le genre de vie auquel les avait exposés une 
succession non interrompue de fêtes et de banquets, 
se livrèrent entre eux, comme passe-temps, à de vives 
discussions sur les événements de la guerre et sur les 
actes de l'administration civile pendant la courte pé- 
riode de notre indépendance. La rude franchise des 
camps habituelle chez tous les hommes ayant appar- 
tenu aux armées et souvent portée trop loin, fit quel- 






J 






— 8G — 
quefois dégénérer ces discussions en querelles fâcheu- 
ses qui se terminaient par des duels et la mort de 
très-braves officiers. On a vu les plus paisibles d'entre 
nous, des amis, des camarade? de lit et de table, em- 
portés par l'irritation que produisaient chez eux les 
contrariétés et les malheurs de l'exil, aller se battre 
en duel sans savoir pourquoi, pour un oui ou pour un 
non, et chercher ainsi la mort comme le seul remède 
aux souffrances morales dont ils étaient torturés. 

On répandit des écrits satiriques et calomniateurs 
contre ceux des émigrés qu'on soupçonnait ou qu'on 
accusait de montrer quelque faiblesse, et ces écrits 
laissaient en paix les traîtres, les vrais coupables res- 
tés en Pologne et y jouissant des fruits de leur trahi- 
son. On se diffamait les uns les autres à la face du 
monde entier, comme si nos malheurs n'étaient pas 
assez grands, sans nous rabaisser aux yeux de nosamis 
qui plaignaient sincèrement notre aberration, et à 
ceux de nos ennemis qui se réjouissaient du comble 
de notre infortune. 

Hélas! l'homme est fait ainsi. Dans le bonheur, il ou- 
blie tout, même ses bienfaiteurs ; dans le malheur, il s'en 
prend à tout le monde, sauf à lui-même : il cherche, 
il voit partout les auteurs de ce qui lui est arrivé ; il 
maudit tout,jusqu'à son Créateur. On comprend cette 
aigreur de l'esprit quand on a tout perdu, même l'es- 
pérance. Dans cette situation, on est bien aise d'é- 
pancher son fiel sur quelqu'un, ne fût-il pour rien 
dans vos infortunes. 

Il est juste de dénoncer le fauteur unique de ces 
discordes, nées au sein de l'émigration polonaise aussi- 
tôt après son arrivée sur la terre d'exil. C'est l'empe- 
reur Nicolas qui a voulu nous y poursuivre de sa 
vengeance. Ce Néron du Nord , frappé au vif dans 



— 87 — 
son orgueil, bravé pendant dix mois par une poignée 
de braves, tourmenté d'une haine implacable contre 
tous ceux qui ont entravé ses projets d'envahissement, 
voyant s'échapper de ses serres tout ce que la Pologne 
possédait d'hommes de cœur, de caractère, de lumiè- 
res et de haute position sociale, comprit que de pareils 
hommes, par la sympathie universelle qu'ils excite- 
raient, quoique désarmés et inoffensifs, pourraient 
nuire à ses projets ultérieurs de conquête de la Tur- 
quie d'abord, et de domination sur l'Europe entière. 
Il a proclamé à la face du monde que les Polonais 
émigrés n'étaient que des factieux, un amas de jeunes 
étourdis sortis des écoles militaires et de l'Université, 
ou de vieux révolutionnaires pareils à ceux de 1791 , 
capables de porter le feu, la flamme et la désolation 
partout où ils poseraient le pied. Pour prouver son 
dire, il nous a envoyé quelques centaines de pseudo- 
émigrés, de faux frères, d'agents de sa police secrète, 
avec la mission de susciter des querelles entre nous; 
de nous mettre en guerre ouverte les uns contre les 
autres; de pousser ceux qui y seraient enclins à com- 
mettre toutes sortes de bassesses et d'infamies ; de 
nous détourner d'entreprendre la moindre chose qui 
pût nous créer une position ; de nous compromettre 
clans des échauffourées qui n'avaient pas le sens com- 
mun ; en un mot, de nous déconsidérer et avilir aux 
yeux de l'Europe; et principalement enfin de nous en- 
traîner à des manifestations collectives, dans le but 
d'enlever son prestige à notre illustre prince Adam 
Czartoryski, qui jouissait comme il jouit encore d'une 
haute considération près des cabinets d'Occident et 
près des personnages les plus distingués, les plus émi- 
nents de notre époque. 

Or, il n'y avait rien de plus facile que de jeter un 



— 88 — 
Polonais dans l'erreur, en le prenant par son côté le 
plus sensible, son patriotisme, et sous le masque d'un 
faux. Libéralisme, de le conduire aux idées erronées 
des innovations étrangères, en lui représentant qu'il 
ne devait pas rester en arrière de la civilisation de 
l'Occident. 

Le moyen était trouvé; la pomme de discorde fut 
lancée au sein de l'émigration. Gurowski, Krempo- 
weicki et consorts, sans doute par ordre de l'empereur 
Nicolas, fondèrent une société dite démocratique , 
pour mieux masquer les desseins de la politique 
russe. Car, je le demande à tout bomme sensé, pou- 
vait-il y avoir des aristocrates parmi de malheureux 
émigrés qui n'avaient pas de quoi vivre et qui seraient 
tous morts de faim ou de misère sans les subsides qui 
leur étaient accordés. Malgré cela, beaucoup de jeu- 
nes gens s'enrôlèrent sous cette bannière de patriotes 
de nouvelle espèce. Ils signèrent des déclarations et 
des protestations rédigées par les agents russes contre 
le vénérable prince Adam Czartoryski, et par cet acte 
insensé, ils renouvelèrent l'infâme confédération du 
14 mai 1792, de Targowica, qui, tout en protestant 
comme eux de son patriotisme, vendit la Pologne en 
consentant à sou démembrement. 

A la vue de ces désordres et de ces infamies, l'em- 
pereur se réjouissait des éminents services de ses 
émissaires qui faisaient retentir la presse de tous les 
pays , et en remplissaient les colonnes du récit calom- 
nieux d'actions honteuses imputées au compte de 
l'émigration, et commises par les agents secrets eux- 
mêmes. 

Je citerai, à l'appui de ce que j'avance, la lettre 
du général Dwernicki à ses compatriotes et compa- 
gnons d'exil , lettre insérée d'abord dans le journal 



— 89 — 
polonais, la Semaine, et reproduite ensuite par la 
Chronique de l'émigration, t. i, p. 216. 

« Il est à ma parfaite connaissance, écrivait le gé- 
« néral, et j'en ai des preuves irréfutables, que clans 
« ces derniers temps il est arrivé en France des émis- 
se saires de nos ennemis, chargés d'une mission spé- 
« ciale, afin de savoir si nous avons des relations avec 
« nos compatriotes restés dans le pays, et qui doivent 
« par une conduite infâme, nous déconsidérer aux 
« yeux des Français et détruire la sympathie pour 
« nous de cette nation généreuse. 

« Afin d'empêcher la réalisation de cet infernal 
« projet, je m'empresse de le porter à la connaissance 
« de l'émigration pour qu'elle se tienne sur ses gar- 
« des, spécialement vis-à-vis de ceux des Polonais qui 
« ont déjà été vus avec nous et qui, retournés ensuite 
« en Pologne , reviennent aujourd'hui de nouveau, 
« munis de passeports russes. 

« Je prie mes compatriotes, dès l'apparition de ces 
« individus dans quelques dépôts, de m'en prévenir 
« le plus tôt possible. 

« Paris, 6 juillet 1834. 

« Signé : Général Dwernxcki. » 

L'envoi des émissaires et agents secrets continue 
encore même à présent. A leur mission primitive en 
est jointe une nouvelle qui consiste à nous engager à 
retourner dans nos foyers, en nous vantant très-haut 
la magnanimité de l'empereur Alexandre II et en nous 
promettant son amnistie. 

L'empereur Nicolas, dans le temps, n'ayant pas 
réussi, malgré tous les méfaits de ses agents, à nous 
priver assez vite de la sympathie qui nous en- 
tourait, s'avisa de nous faire un grand cadeau, en 



— 90 — 
nous envoyant, en 1840, un individu nommé André 
Towianski.Cet homme jouait lerôle d'un fou mystique, 
se proclamait le sauveur de l'humanité, un nouveau 
Christ, et n'était en définitive ni fou, ni rédempteur, 
mais tout simplement un agent de la police russe.To- 
wianski trouva quelques émigrés souffrants et affaiblis 
par la longue durée de leur exil et par les misères qui 
en résultent. 11 fit tourner la tête à plus d'un d'entre 
eux et les conduisit par le mysticisme, à l'apostasie,à la 
renonciation de leur patrie et du nom polonais, et en 
fit les sujets très-fidèles et très-obéissants de S. M. le 
Czar de toutes les Russies, comme le prouve le mani- 
feste qu'ils ont publié à la fin de 1857, sous le titre 
de : Les raisons pour lesquelles une partie de V émi- 
gration ne peut pas accepter l'amnistie. 

Au bout d'un certain temps, le gouvernement 
Français fut convaincu des machinations infernales 
de la Russie par les renseignements de la police ; gui- 
dé par un sentiment d'honneur et de pitié pour l'émi- 
gration polonaise, après avoir acquis les preuves de 
la mission de cet homme, il l'a fait partir en compa- 
gnie de deux gendarmes et l'a dirigé vers la frontière 
suisse. C'est à Genève que ce nouvel apôtre a fixé 
sa résidence, où il prêche encore aujourd'hui même 
son culte nouveau, en attendant qu'un autre gouver- 
nement charitable le fasse enfermer avec ses quel- 
ques néophytes à Charenton ou toute autre maison de 
santé, ou plutôt dans une maison de correction. 

On le voit donc , tous les moyens sont bons au 
gouvernement russe pour parvenir à ses fins. Ainsi 
qu'il le fait envers les Grecs unis de son empire pour 
leur conversion au schisme, il n'est sorte de bassesses, 
d'astuces, d'avilissements, de cajoleries ou de mena- 
ces , et même de persécutions poussées souvent jus- 



— 91 — 
qu'au martyre, qu'il n'emploie envers les pauvres 
Polonais, afin de détruire tout ce qui regarde leur 
religion , leur langue , leurs mœurs, leurs usages, 
leurs coutumes, et qu'il ne reste rien qui puisse 
rappeler l'histoire des temps passés de leur gloire et 
de leur grandeur. 

Ces faits se passent encore aujourd'hui sous le rè- 
gne d'Alexandre II, qui cherche à éblouir les peuples 
civilisés de l'Occident par son projet soi-disant d'é- 
mancipation des paysans. N'est-ce pas Catherine- 
la-grande, l'amie de Diderot et de Voltaire, qui a le 
plus contribué au démembrement de la Pologne, 
tout en professant des principes de philosophie, de 
libéralisme et de progrès? — progrès, sans doute, 
dans le brigandage, le vol et la corruption des 
mœurs. 

Tandis que, par le moyen de ses agents, l'empe- 
reur Nicolas flattait par dessous main la Société dé- 
mocratique de l'émigration polonaise et enflammait 
son patriotisme, c'était par milliers qu'il envoyait les 
familles polonaises en Sibérie, aux mines d'Oural et 
dans le Caucase, condamnant les uns aux travaux for- 
cés des mines, contraignant les personnes d'un rang 
élevé à servir comme simples soldats et à peupler ses 
colonies militaires désertes. 

Mais l'empereur s'est trompé dans son calcul sur 
la Société démocratique de l'émigration. La plupart 
des émigrés ne voulurent pas s'y enrôler, et parmi 
ceux qui en font partie, un grand nombre comprirent 
la ruse infernale de l'autocrate, se formèrent à la 
politique dans cette école et devinrent de très-bons 
patriotes. 

Dès que le gouvernement français s'aperçut de la 
mésintelligence qui régnait parmi les émigrés et qu'il 



— 92 — 
en connut le véritable instigateur, il donna l'ordre 
de les disséminer par toute la France, afin qu'il leur 
fût possible de trouver des occupations sérieuses, plus 
utiles pour eux que les discussions stériles de la po- 
litique , et leur accorda des secours suffisants pour 
parer aux premiers besoins de la vie, et leur faciliter 
ainsi les moyens de se procurer une existence plus ho- 
norable et plus convenable pour leur position. 

Nous ne pouvons vouer qu'une reconnaissance 
éternelle à la nation française ainsi qu'à son gouver- 
nement d'alors et à ceux qui lui succédèrent. Les avis 
salutaires, les encouragements à nous créer des posi- 
tions sociales ne nous manquèrent pas. Ils furent 
hautement exprimés à la tribune dans lesdeux Cham- 
bres par les ministres du roi et par les membres de la 
majorité attachée au gouvernement. Mais les agents 
russes cherchèrent à empêcher l'effet de ces bons 
conseils. Ils faisaient entrevoir de prochaines révolu- 
tions en France et en Europe, une guerre universelle 
et, à la suite, notre retour dans notre patrie. De plus, 
ils représentaient comme de mauvais Polonais , de 
mauvais patriotes ceux d'entre nous qui voulaient 
suivre les avis du gouvernement ; encourageant ainsi 
chez ceux qui les écoutaient le désœuvrement, l'oisi- 
veté, mère de tous les vices, et les entraînant dans 
une profonde misère, qu'ils savaient très-bien devoir 
en être la conséquence inévitable. 

Beaucoup de mes infortunés compagnons d'exil se 
laissèrent prendre aux pièges astucieux tendus par 
les agents russes, et préférèrent rester sans rien faire 
plutôt que d'accepter une occupation dans les ateliers 
ou dans le commerce, ou de fréquenter les écoles de 
sciences ou d'arts et métiers, ce qui leur eût permis 
non seulement d'échapper aux filets russes, mais en- 



— 93 — 
core de tomber dans la position déplorable où ils se 
trouvent sur leurs vieux jours. 

Mais si, d'un côté, une partie de l'émigration cou- 
rait aveuglément à sa perte en se jetant à corps perdu 
dans les utopies, d'un autre côté, la plus grande 
partie, la plus saine d'esprit, dirigée par des hommes 
d'un rare mérite, se groupait autour de la personne 
de S. A, le prince Adam Czartoryski. 

L'émigration, ainsi divisée en deux camps bien dis- 
tincts, a tracé son programme politique, que je trouve 
consigné dans la Chronique de l'émigration, t. iv, 
p. 49. Voici d'abord la manière d'envisager le but de 
l'émigration par le parti du prince : 

« 1° Le rétablissement d'une Pologne indépen- 
« dante est le seul but de tout Polonais, son seul es- 
« poir, la première base de tout bonheur et de toutes 
« les améliorations sociales. 

« 2° Notre force unique, le but final de notre exis- 
te tence est l'amour de la patrie, qui n'est pas l'effet 
« des études politiques,mais l'héritage des siècles, ce- 
« lui que nous ont légué nos aïeux : c'est la volonté 
« de Dieu. 

« 3° Tous les moyens qui conduisent au rétablis- 
» sèment de notre patrie sont permis, pourvu qu'ils 
« soient sûrs et énergiques, qu'ils s'appuient sur des 
« bases solides, et non sur des terrains mouvants. 

« 4° Les moyens les plus prompts et les plus sûrs 
« de notre salut peuvent nous être fournis par les cir- 
« constances politiques elles-mêmes. Mais si ceux-là 
k nous trompent et qu'il arrive un bouleversement 
« général , il faut le servir , et , dans l'éruption des 
« volcans, attiser le feu de l'espérance. La patrie doit 
a être le but principal de toutes nos actions et nou 
« servir de drapeau. 



— 94 — 

« b° S'il surgit une guerre quelconque, pourvu 
« qu'elle soit contre la Russie, nous y prendrons part 
« de toutes nos forces. Quelle que soit la forme de 
« gouvernement adoptée par la Pologne régénérée, 
« nous nous y dévouerons entièrement. » 

Voici maintenant l'exposé de la théorie politique de 
la Société démocratique : 

« 1° Les réformes sociales doivent être le but 
« principal des Polonais; car ce n'est que par elles 
« qu'ils peuvent espérer reconquérir leur patrie et la 
« rendre digne d'être rétablie. 

« 2° Les sources de la force sont les masses. 11 
« faut les pénétrer de patriotisme et leur confier le 
« gouvernail de l'esquif qui porte nos espérances. 
« L'attrait du bien-être matériel peut remplacer l'idée 
« morale de la patrie. Les grandes théories de la Ré- 
■< volution française peuvent nous servir de guides et 
« nous faire comprendre nos devoirs. 

« 3 8 La révolution, les changements radicaux de 
« la société sont les seuls moyens du rétablissement 
« de la Pologne. Là seulement gît la force : le reste 
« n'est qu'un rêve. 

« 4° Les rois nous ont perdus ; les rois nous ont 
« démembrés ; les rois nous ont abandonnés. N'espé- 
« rons reconquérir la Pologne qu'après la chute des 
« trônes. Changeons l'Europe, et alors nous trouve- 
« rons une place pour la Pologne. S'il arrive quelque 
« guerre entre les rois, prenons-y part. La révolution 
« doit être notre but principal. 

« 5° La guerre étant entreprise dans l'esprit ré- 
« volutionnaire, les chefs imbus de l'esprit révolu- 
« tionnaire, les moyens révolutionnaires peuvent 
« seuls nous sauver. La guerre conçue dans un esprit 
« contraire est notre perte. Si la Pologne régénérée 



— 95 — 
« ne doit pas être une Pologne démocratique, il vaut 
» mieux qu'elle reste sous le joug moscovite. » 

L'on voit clairement d'après ces citations que, si 
le but était le même pour les deux partis, les moyens 
pour y parvenir étaient bien différents. Néanmoins , 
on se mit à l'œuvre de part et d'autre ; on la pour- 
suivit avec ardeur, on la poursuit encore sans avoir 
rien obtenu jusqu'à présent. Les travaux et les efforts 
des uns et des autres méritent d'être mentionnés 
comme devant fournir quelques belles pages de plus 
à l'histoire de la nation polonaise, qui sera fière un 
jour d'avoir produit d'aussi fidèles défenseurs, persé- 
vérants et inébranlables dans leur projet, malgré les 
circonstances peu favorables. 

Aussitôt que l'émigration fut établie sur le sol hos- 
pitalier de la France, on vit les hommes les plus émi- 
nents , tant par la position sociale qu'ils occupaient 
dans leur pays que par leur patriotisme, leurs talents, 
leurs connaissances littéraires et scientifiques, s'orga- 
niser et se réunir dans le but de continuer les travaux 
de la Société des amis des sciences, lettres et arts de 
Varsovie, qui avait cessé d'exister par l'émigration a 
l'étranger de ses membresles plus illustres et par l'ou- 
kase impérial qui mettait à néant toutes les institutions 
tenant à la nationalité polonaise. 

Le 3 mai 1 832., ils jetèrent les premiers fonde- 
ments de la Société à Paris , sous la présidence de 
S. A. le prince A. Czartoryski, et la vice-présidence 
de M. le comte Louis Plater; sénateur castellan. Elle 
fut composée de quatre sections : 
La i re section littéraire, président le prince Adam 
Czartoryski ; 
2« — historique, président J. Ur. Niemce- 
wicz, sénateur castellan ; 












La 



,4e 



— 96 — 
section statistique, président le comte Louis 
Plater, sénateur castellan ; 
— de protection et secours pour les jeu- 
nes gens qui se livrent à l'étude des 
sciences et des arts, président géné- 
ral Kniazewicz (1). 

En 1834, cette Société comptait déjà 26 membres 
titulaires, 3 honoraires, 53 associés et 30 correspon- 
dants. 

Depuis sa formation jusqu'au 18 mai 1534 , soit 
dans 1 espace de deux ans, elle a tenu 37 séances des 
sections littéraire et politique, et 16 des autres sec- 
tions Elle a publié { c'est toujours la Chronique qui 
parle), 41 articles dans les journaux et 40 ouvrages 
littéraires et scientifiques. Dans ses diverses réunions, 
) a été lu 85 dissertations, dont 10 historiques, 2 de 
droit, 2 d'économie politique, 53 purement politi- 
ques, 1 de pédagogie, 5 de littérature, 3 de beaux- 
arts? 2 de mathématiques, 2 d'art militaire, 1 de phy- 
sique, 1 de chimie, 3 d'administration. 

Pour bien faire comprendre le but de la Société, 
je donne ici la traduction en français, aussi fidèle 
qu'il m'a été possible, du discours prononcé le 18 mai 
1834 par le prince président, en présence de toutes 
les sections réunies : 

« Eloignés du lieu de notre naissance et de tout ce 
qui rattache à la vie, pauvres émigrés, nous avons 
lâche de nous créer des occupations qui puissent 
apporter quelque soulagement à nos souffrances, nous 
rappeler les temps passés et l'esprit qui nous animait 
quand nous défendions le sol sacré de la patrie. Au 



(\) Chronique de l émigration polonaise, t. t, p, 138. 



- 97 — 

jourd'hui comme jadis, nos pensées doivent avoir le 
même but. 

« Quand notre cruel oppresseur, en anéantissant 
notre existence politique, a détruit également nos 
institutions, nos monuments scientifiques et histori- 
ques, au moment où il essaie de détruire notre litté- 
rature, et qu'il va même jusqu'à vouloir nous ravir 
la gloire et l'honneur acquis au prix de tant de sa- 
crifices et de tant de sang versé dans toutes les parties 
du monde pour la. liberté et l'indépendance, nous nous 
sommes réunis ici pour défendre contre la barbarie, 
autant qu'il dépendra de nous, le précieux héritage 
de nos pères. 

« Nous nous sommes proposé de faire revivre au 
sein de l'émigration, si nos faibles moyens nous le 
permettent, la Société des amis des sciences, lettres 
et arts, fondée datis le même but, il y a trente ans, à 
Varsovie , et actuellement détruite par un sauvage 
vainqueur. Les services éminents rendus au pays 
par ce corps savant devaient attirer sa vengeance. 
Ses membres les plus distingués sont errants sur la 
terre étrangère, ou se cachent dans la misère, ne re- 
cueillant que le mépris dans les lieux mêmes où leur 
savoir était admiré, où il propageait les lumières et 
les nobles sentiments de notre nationalité. 

« Recueillir et garder précieusement ces étincelles, 
ces germes de la civilisation et de l'esprit national, 
que la main de fer d'un barbare se propose d'étouf- 
fer, est un but si grandiose, d'une si haute portée, 
que notre Société ne peut pas, n'ose pas se flatter un 
seul instant de pouvoir se dire qu'elle pourra réussir 
un jour, qu'elle pourra répondre à ses vœux et à 
ses efforts, peut-être pas même de concevoir une 
espérance quelque peu fondée. 






I 



— 98 — 

* Vous pourrez vous convaincre néanmoins, Mes- 
sieurs, d'après le rapport qui va vous être soumis de 
nos travaux annuels, qu'ils ne sont pas sans utilité. 
Plus d'une vérité historique, falsifiée et travestie par 
nos ennemis éternels et acharnés, a repris son vrai 
jour, sa valeur réelle ; plus d'une calomnie, sortant 
de la même source, manquant à tous les égards dus 
au comhle de notre malheur , a été victorieusement 
réfutée. Pour nous conformer aux besoins de l'épo- 
que, la plus grande partie des œuvres lues au sein 
de la Société ont été obligées de revêtir la forme de 
simples articles, et se renfermer dans certaines bornes 
pour pouvoir trouver un accès plus facile dans les 
écrits périodiques de la presse. Un grand nombre de 
nos collègues, cependant, se sont livrés à des travaux 
de plus longue haleine qui nous présagent des ouvra- 
ges plus étendus et d'un intérêt plus durable. 

« En général , comme vous le verrez par le rap- 
port, les travaux de la Société ont progressé. L'année 
qui vient de s'écouler a été plus riche que les précé- 
dentes en œuvres importantes. C'est d'un bon augure 
pour l'avenir, et cela nous inspire la foi dans la 
réussite de nos efforts, dans la pureté et l'opportunité 
de nos intentions. Félicitons-nous d'avoir pour témoin 
de nos travaux et de notre entreprise le grave et 
vénérable président de la Société des amis des sciences 
et des arts de Varsovie, M. le castellan sénateur J, 
Ur. Niemcewicz. Qu'il nous juge; qu'il nous guide; 
qu'il nous apprenne comment nous devons supporter 
les disgrâces du sort, comment après la destruction 
du fruit de nos longs travaux nous devons commencer 
une nouvelle carrière avec espoir et courage. Toute 
la vie de cet honorable compatriote est pour nous 
un modèle de conduite. Dans les sombres prisons 



— 99 — 

moscovites, comme dans les forêts vierges du Nou- 
veau-Monde, et à présent dans l'exil qu'il partage 
volontairement avec nous, malgré ses forces épuisées 
et les fatigues de l'adversité, partout il fut, partout 
il est pour nous un modèle de vertu, de patriostime, 
d'abnégation et de sacrifices. 

« Depuis le commencement de notre pèlerinage, 
depuis notre arrivée sur le sol hospitalier de la 
Fiance, nous avons éprouvé toutes les consolations 
que peut offrir la considération en face d'un mal- 
heur immérité. Mais la seule consolation possible 
en ce moment pour le Polonais, c'est l'espérance. 
Le bienfait de cette unique consolation, à qui le 
devons-nous plus qu'à ces nobles hommes qui, clans 
le désastre, n'ont pas abandonné notre sainte cause, 
qui se sont assimilés à nous, et qui du haut de la tri- 
bune de France, ont rappelé à l'Europe entière que 
la Pologne vit encore, qu'elle n'est pas oubliée; que 
les droits des opprimés sont toujours sacrés et ne se 
prescrivent jamais; que l'usurpation, basée unique- 
ment sur la violation de tous les droits interna- 
tionaux, ne peut rester impunie ni se légitimer. 

« Nous sommes heureux de voir au milieu de nous 
l'un de nos défenseurs les plus chaleureux, M. 
Odillon-Barrot, à la prudence, à l'habileté et à 
la merveilleuse éloquence duquel notre cause est 
redevable de si grands services. Il nous est agréable 
de le saluer notre collègue et de lui témoigner toute 
notre reconnaissance. 

« Que nos généreux défenseurs ne se découragent 
pas de ne point voir leurs efforts persévérants cou- 
ronnés par des résultats immédiats ! La puissance 
des nobles âmes et des grands talents est immense 
quand elle se concentre sur un objet jugé par elle 



— 100 — 

digue de ses préoccupations. Un jour viendra où 
leurs paroles prophétiques seront suivies de faits 
et d'événements plus favorables à la justice et à 
l'humanité , où elles dévoileront au inonde entier 
un destin caché aujourd'hui dans un avenir in- 
connu. » 

M. Odillon-Bairot a répondu à peu près en ces 
ternies : 

« MM. je ne suis nullement préparé à un accueil 
aussi honorable. Je vous remercierai de ma réception 
dans votre Société, non pas par un discours recher- 
ché, mais par ces quelques mots simples et francs. 
Depuis longtemps je tiens à honneur dêtre considère 
comme un ami de la Pologne; car votre patrie est 
une fidèle image du combat de la liberté et de la 
civilisation contre le despostime et la barbarie, com- 
bat dont elle a partagé toutes les chances. Lorsqu'un 
noble élan réveille l'esprit des nations, les appelant 
à l'œuvre de leur émancipation, votre nom se trouve 
dans toutes les bouches et dans tous les cœurs: tout 
le inonde désire proclamer votre restauration. Dans 
les temps de réaction, de terreur, d'égoïsme et 
d'asservissement, votre cause se ressent de leurs 
effets : mais ne perdez pas courage. Le droit et la 
justice marchent toujours, et s'ils s'arrêtent parfois, 
c'est un repos qui donne une vie nouvelle à son 
cours 

« Je voudrais bien pouvoir vous adresser quelques 
paroles de consolation ; car si je n'ai jamais encensé 
le succès, j'ai toujours honoré le malheur. Je ne puis 
cependant vous cacher qu'il faut que vous vous ar- 
miez de beaucoup de courage, que vous soyez persé- 
vérants et préparés à de dures et longues épreuves. 

i II est beau de voir qu'à l'exemple des anciens 




— toi — 

peuples qui, forcés d'abandonner leurs toits pater- 
nels, emportaient leurs dieux domestiques, vous ayez 
transporté sur la terre étrangère votre patrie vivante, 
votre patrie intellectuelle. Quoique votre épée soit 
rentrée dans le fourreau, votre guerre continue ; car 
vous arrachez à la rage de votre oppresseur votre 
littérature, vos documents historiques et la vérité. 
Vous soutenez dignement la cause et l'honneur de 
votre patrie. Il est des hommes qui" se rient de la 
puissance du droit; mais le moment approche où il 
faudra compter avec cette puissance; car déjà elle 
pénètre jusque dans les rangs de la force matérielle 
et commence à la paralyser. Ne vous découragez donc- 
pas. Les champs de bataille en faveur de la civili- 
sation et de la liberté sont toujours ouverts tant 
qu'existe la liberté de la presse et de la tribune. Que 
les Polonais s'y joignent, qu'ils y placent leur espé- 
rance. 

« Je n'avais pas besoin d'être votre collègue pour 
me vouer à la défense de votre cause; car votre cause 
n'est pas celle d'un peuple seul, elle est celle de tous 
les peuples; elle ne représente pas une liberté seule, 
mais toutes les libertés. Partout le droit l'a emporté 
sur la force; chez vous seuls il a succombé! Mais 
cette anomalie est par trop monstrueuse pour durer 
longtemps. Que cette pensée soit pour vous une con- 
solation et une assurance. » 

A la réunion de la Société, le 3 mai 1 8 3 ô , pour 
célébrer l'anniversaire de la constitution du 3 mai 
1791, le prince président prononça une longue allo- 
culion, dont j'extrais les passages suivants. 

« Nous célébrons aujourd'hui, mes chers compa- 
triotes et honorables collègues, une fête vraiment 
nationale, le souvenir de l'époque la plus glorieuse 



— 102 — 

peut-être de nos annales. Partout où se trouvent 
des Polonais, la journée du 3 mai ne se passera pas 
sans une commémoration religieuse, sans que des 
vœux et des soupirs partis du fond de tous les 
cœurs et de toutes les poitrines, au moment même 
où je parle, dans les immenses forêts de l'Amérique, 
comme aux mines de la Sibérie, ne se joignent aux 
nôtres et ne soient dirigés vers notre chère patrie. 

« Il y a quarante ans, ô pareil jour, la Pologne a 
lavé la tache des anciennes erreurs qu'on lui repro- 
chait et a reconquis l'estime et la sympathie des peu- 
ples civilisés de l'Europe. La journée du 3 mai a 
montré notre cause belle, innocente, pure et brillante 
comme les rayons d'un beau soleil, et l'a assimilée à 
celle de la civilisation européenne. 

« L'égalité devant la loi, qui passait partout ail- 
leurs pour une nouveauté, tandis que c'était cheznous 
un principe très-anciennement mis en pratique, fut 
consacrée ce jour-là par la constitution. La voie des 
améliorations matérielles de position fut ouverte à 
tout individu ; l'accès à tous les emplois fut permis 
à tous les citoyens.La haute société, seule privilégiée 
jusqu'alors, fut la première à tendre la main et à se 
rapprocher des autres classes. Abandonnant ses pri- 
vilèges de son propre mouvement , elle a su fonder 
un gouvernement régulier, fort et qui devait être 
stable; condition essentielle de toutes les améliora- 
tions, de toutes les libertés, et même de l'existence 
nationale. 

« Ces changements importants et salutaires n'ont 
été arrachés ni par la force brutale, ni par la terreur, 
ni par la guerre civile entre des partis différents, 
mais ils furent l'effet d'une action calme et tout à fait 
spontanée, d'une civilisation progressive généralement 



— 103 — 

désirée ; l'effet d'une conviction profonde, dictée par 
le bon sens et par l'amour de la patrie et de l'huma- 
nité. S'il avait plu à la Providence de laisser la Po- 
logne suivre son propre mouvement, de la laisser se 
gouverner par elle-même, que de grands changements, 
que d'améliorations en tous genres, dignes d'admi- 
ration, ne se seraient-ils pas opérés ? Peut-être au- 
raient-ils pu marcher de pair avec ceux des antres 
pays civilisés de l'Europe ! 

« C'est sur cette œuvre méritoire et glorieuse pour 
l'humanité, ne nuisant à personne, qu'osèrent se 
précipiter la trahison, la méchanceté et l'envie rapace 
rie nos voisins. Leurs forces réunies ont mis en lam- 
beaux notre malheureux pays, détruit cette belle 
entreprise, cette œuvre sacrée, et noué le nœud 
gordien du sort futur de l'Europe qui n'a pas en- 
core été dénoué jusqu'à nos jours. » 

(^Chronique de rémigration, t. m, p. 44. 

Plus bas, en parlant des partis qui divisèrent l'é- 
migration, S. A. s'exprimait en ces termes : 

« Pendant tout le temps de ma vie qui s'est écoule 
en Pologne, je n'ai jamais connu que deux partis, 
Polonais ou étrangers, honnêtes gens ou traîtres, bons 
ou mauvais patriotes, gens qui voulaient une patrie 
libre et indépendante ou gens courbant ignominieu- 
sement la tête sous le joug des oppresseurs. Tout le 
reste de ce qui s'intitule un parti, comme nous l'en- 
tendons dire ici , ne procède pas de la Pologne, mais 
est l'écho de voix étrangères, fruit de la terre étran- 
gère, modèles superflus, répétitions de maximes qui 
n'ont pas la moindre raison d'être, je dirai plus, 
qu'il est de toute impossibilité de nous assimiler. Car 
il n'y a pas en Pologne une noblesse qui détourne ses 






— 104 — 
yeux de la vérité, qui clans son propre intérêt repousse- 
toutes les améliorations sociales, même les plus utiles. 
C'est au contraire par la noblesse que les changements 
furent opérés ; c'est par elle qu'ils furent poussés au 
progrès avec toute l'énergie possible. Notre cierge 
de Pologne ne fut jamais hostile à la liberté, servile 
pour le despotisme ou sous l'influence étrangère : 
séculier ou monacal, vivement pénétré des principes 
sublimes de la véritable religion de Jésus-Christ, il 
s'est toujours distingué par son dévouement à la 
patrie et par son attachement aux lois civiles. 

« Jamais nous n'avons vu en Pologne le peuple, 
poussé par l'envie ou le désir de la vengeance, haïr 
tout ce qui était au-dessus de lui; il existait, au con- 
traire, entre le seigneur et le paysan, un certain atta- 
chement de famille, un sentiment de fraternité qui les 
poussait instinctivement à se prêter des secours 
mutuels; c'est ce sentiment qui forme la base essen- 
tielle et nous offre la plus sûre garantie de notre 
restauration future. C'est par cette raison que tous 
nos mouvements politiques pour briser le joug étran- 
ger ont été l'œuvre commune de toutes les classes de 
notre société. C'est en raison de cela encore que nos 
oppresseurs cherchent constamment à rompre cet 
attachement mutuel, en semant la défiance entre les 
uns et les autres, et suscitant la discorde parmi eux 
avec une perfidie indignement calculée. 

« Nous ne renions pas notre passé ; nous recon- 
naissons, au contraire, comme élément essentiel de 
notre vie cet attachement à nos usages, à nos mœurs, 
et aux souvenirs historiques de notre patrie, que l'on 
voudrait éteindre en nous. Il n'y a point chez nous 

de vieille et de jeune Pologne La Pologne esl 

toujours la même C'est un arbre séculaire (il 



— 105 — 

compte plus de neuf siècles !), qui repousse constam- 
ment nourri de la même sève ; Dieu nous préserve 
qu'un jour nous levions une hache parricide sur cet 
arbre sacré qui renferme notre vie et notre existence 
en y introduisant, une sève étrangère. Nos ennemis 
n'en demanderaient pas davantage. » 

M. Odillon Barrot, présent à cette séance, s'ex- 
prima à peu près ainsi : « Messieurs, chaque fois que 
je me trouve au milieu de vous, j'éprouve une émo- 
tion nouvelle. Dignes enfants d'une patrie en deuil, 
vous avez emporté avec vous dans l'exil tout ce qui 
constitue une nation : ses traditions, ses souvenirs, 
sa langue, sa littérature et enfin ce courage que les 
adversités ne savent pas vaincre. 

« Il est juste que vous célébriez l'anniversaire du 
jour mémorable où la Pologne s'est donné une consti- 
tution si libérale. La véritable vie d'une nation ne 
commence qu'à l'accomplissement de cette œuvre 
importante, car un peuple qui n'a pas de constitu- 
tion, n'est qu'une réunion d'esclaves qui dépendent 
de la volonté d'un seul homme. 

« A part la vive et forte sympathie que j'éprouve 
pour votre cause sacrée, j'ignore ce qui a pu nie valoir 
ce titre de citoyen Polonais que vous m'avez accordé; 
je considère seulement que vous étiez en plein droit 
de le faire, car je vois parmi vous les plus illustres 
et les plus dignes représentants de votre patrie ; là 
où vous êtes, est la Pologne vivante ; et je suis lier 

de ce droit de citoyen Polonais 

« Je voudrais terminer, Messieurs, en vous adres- 
sant quelques paroles consolantes : votre cause est 

noble et juste Oui, la Pologne vivra, car il va 

une Providence et une Justice éternelles ! 

% Cependant je ne voudrais pas faire naître des 



— I Ofi — 
illusions dans vos cœurs, le temps en est peut-être 
encore très-éloigné ; mais persévérez dans votre entre- 
prise. L'engourdissement moral, la profonde léthar- 
gie dans lesquels on est plongé aujourd'hui, étouffent 
les sentiments nobles et élevés ; mais il mentirait 
celui qui prétendrait que ces sentiments sont éteints. 
Le réveil sera d'autant plus terrible, que le sommeil 
aura duré plus longtemps. 

« N'écoutez pas ceux qui, guidés par un vil égoïsme r 
peuventvous conseiller de préférer l'intérêt personnel 
aux sentiments généreux et de sacrifier l'honneur 

au bien-être matériel ; ce serait vous calomnier 

Tanl que la France existera, elle ne reniera jamais les 
nobles sentiments et les hautes idées philantropiques 

qui l'animent toujours Elle ne se séparera jamais 

de ses alliés naturels.... de ceux avec lesquels elle est 
unie par une fraternité indestructible.... Au reste, 
je suis plus que convaincu que l'indépendance de la 
Pologne est intimement liée à notre avenir, et qu'elle 
est la base de notre propre tranquillité, car ce qui est 
le plus juste est également le plus utile. » 

Cette société savante qui compte aujourd'hui dans 
son sein un très-grand nombre d'hommes distingués 
s est acquis des droits réels à la reconnaissance non- 
seulement de l'émigration polonaise, mais encore du 
pays lui-même, par la publication de travaux histo- 
riques, littéraires et scientifiques très-importants ; elle 
a répondu dignement aux vœux exprimés par son 
illustre président dans la séance du 18 mai 1834. 
Elle tient, chaque année, deux séances solennelles : 
l'une en commémoration de la constitution du 3 mai 
1791, et l'autre en commémoration de la révolution 
du 29 novembre 1850. Les discours qui s'v pronon- 
cent; ont, pour la plupart, une portée politique; ils 



:r ^ 



— 107 — 

tendent surtout à ranimer le courage des émigrés, 
abattus par tant d'adversités et par la durée de leur 
exil dont ils ne prévoient pas le terme. 

Pour activer ses éléments de vie et remplir les con- 
ditions essentielles de son existence, la Société a fonde 
au commencement de 1839, une bibliothèque publi- 
que, rue Duphot, n° 10. Cet acte important de 
l'histoire de l'émigration est ainsi rapporté dans la 
Chronique, t. vin, p. 64 : 

« En l'absence du prince Adam Czarloryski, pré- 
sident du conseil d'administration delà bibliothèque, 
le castellan sénateur J.U. Niemcewicz a présidé celte 
séance solennelle, dans laquelle le très-vénérable 
patriarche a béni la fondation nouvelle. Après avoir 
exposé que son but est d'apporter quelque soulage- 
ment aux émigrés qui cherchent des consolations dans 
l'étude, il a continué en ces termes : 

«Dans cette création, il y a encore une autre 
pensée. 

« La Pologne, jadis très-riche en bibliothèque» 
publiques et privées, ne possède plus rien aujour- 
d'hui. L'usurpation de nos voisins nous a fait perdre 
ces trésors et ces ornements. Les ouvrages anciens 
ont disparu de notre pays , et à leur place il en pa- 
raît de nouveaux , mais sous la surveillance de la 
censure. 

« La bibliothèque de Saint-Pétersbourg, dont les 
Russes s'enorgueillissent de nos jours, a été formée en 
grande partie des dépouilles de la Pologne. C'est en 
s'enrichissani constamment par le vol et la rapine 
qu'elle est parvenue à sa splendeur actuelle. 

« En 1704, Pierre 1 er accapara 2,500 volumes à 
Mittawa. Ce sont les premiers cléments de la fonda- 
tion de cette bibliothèque. 









^m 






— 108 — 

« En 1772, pendant la confédération du Bar, Ca- 
therine II fit enlever à Nieszawa 17,000 volumes 
appartenant à la famille Radziwill. 

« Les Russes avouent euxm-êmes avoir, en 1795, 
spolié la bibliothèque de Zatuski, en lui prenant 
260,000 volumes. Le reste fut dilapidé par eux ; car 
je me rappelle qu'au temps de ma jeunesse, cette 
bibliothèque comptait 400,000 volumes. 

« En 1831,on a pris 200, 000 volumes à la biblio- 
thèque de l'Université de Varsovie ; 30,000 à celle de 
la Société des «mis des sciences, lettres et arts de la 
même ville ; 20,000 à celle de l'Université de Wilna; 
30,000 au lycée de krzeminiec ; 3G,000 à la biblio- 
thèque du conseil d'Etat, une partie de celle de Pu- 
tavy, environ 15,000 volumes. Si à cela on ajoute 
tout ce qui a été enlevé dans les 200 monastères ou 
maisons religieuses les plus remarquables et les plus 
riches en ce genre, on peut hardiment porter à 700,000 
le nombre des volumes dont la Russie a dépouillé 
la Pologne 

« Le souvenir amer de cette spoliation a inspiré 
l'idée de l'établissement que nous avons fondé sur 
une terre étrangère, sur le sol hospitalier de la 
France. 

« Plus d'une personne, en mettant en parallèle la 
grandeur de notre entreprise et l'insuffisance de nos 
collections et de nos moyens, prendra nos efforts en 
pitié et doutera de la réussite. Mais nous avons un 
exemple devant nous. Il y a cent ans, l'aïeul de l'un 
de nous présent à celte réunion, Zatuski, évêque de 
Kijovie, émigré comme nous au temps du roi Sta- 
nislas Lesczynski, comme nous accueilli en France, 
avait conçu le projet de fonder une bibliothèque polo- 
naise et avait pleinement réussi. La fameuse biblio- 



M 



— 109 — 
thèque Zatuski avait donc une origine pareille à celle 
fie l'établissement dont nous jetons aujourd'hui les 
fondements. » 

L'honorable vice-président a exprimé ensuite sa re- 
connaissance envers le gouvernement français pour 
sa haute protection, dont la bibliothèque avait déjà 
reçu des preuves incontestables ; envers les généreux 
donateurs français qui se sont empressés d'apporter 
leurs offrandes, entr'autres, à M. Pierre Dufart, li- 
braire à Paris, qui avait donné 193 volumes , dont 
153 composant la Collection des classiques latins, 
par Lemaire, et 40 volumes, X Art de vérifier les 
dates ; et envers les autres donateurs étrangers qui 
y ont contribué chacun pour une part moins impor- 
tante. 

Il a terminé son discours par ces mots : 
« Soyons reconnaissants envers la France pour sa 
magnanime hospitalité. Unis sous cet abri sur parles 
liens de l'amour fraternel et du plus pur civisme, con- 
sacrons nos loisirs à l'étude : mettons à profit ces 
trésors qui sont déjà d'une certaine valeur, et je ne 
doute pas qu'ils ne s'augmentent tous les jours par vos 
soins, par votre zèle pour le bien et pour la gloire de 
notre cbère patrie. Travaillons et espérons que le 
Dieu de nos pères, qui nous a punis pour nos fautes, 
et surtout pour celles de nos pères, jettera bientôt 
un regard de miséricorde sur nos souffrances et hâ- 
tera l'heure de notre délivrance. 

« Grala superveniel, quœ non sperabitur liora ! » 

Au commencement de 1834, la 4 c section de la So- 
ciété, dite section de protection et de secours, a fondé 
à Paris, rue du Bac, n° 89, une école militaire polo- 
naise pour former déjeunes officiers. L'enseignement 



fit-* 



^m 









— 110 — 
était donné par le capitaine Bielinski, pour les forti- 
fications; par le capitaine Prince Czetwertynski, pour 
l'artillerie; parle colonel Paprocki, pour l'école d'in- 
fanterie; par le général Sznayde, pour l'école de ca- 
valerie (1). 

Presque en même temps, c'est-à-dire au commen- 
cement de 1835, pour faciliter aux jeunes émigrés 
l'accès des carrières civiles, on a fondé une Société 
polytechnique , sous la présidence du brave général 
Josepli Béni, de mémoire à jamais regrettable (2 . 

Aujourd'hui il existe à Paris, sous les auspices im- 
médiats de S. A. le prince A. Czartoryski, une école 
supérieure de ce genre qui rend les plus grands ser- 
vices à la génération actuelle des fils d'émigrés et à 
quelques-uns des jeunes Polonais qui viennent s'ini- 
tier à Paris aux progrès de la civilisation de l'Occi- 
dent , et qui ne peuvent v séjourner que pendant un 
temps très-limité. 

L'école inférieure, établie à l'instar des lycées 
fiançais, a été créée d'abord à Orléans, à Nancy et 
transportée ensuite aux Batignolles, à Paris. Elle jouit 
aujourd'hui d'une prospérité remarquable par le 
grand nombre de ses élèves et par l'instruction natio- 
nale qu'ils y reçoivent. Elle les prépare aux études 
supérieures de l'école polytechnique dont je viens de 
faire mention. L'école des Batignolles est sous la 
direction d'un excellent patriote M. le docteur Ga- 
lezouski et .sous les augustes auspices et la protec- 
tion de S. A. I. le prince Napoléon qui s'y intéresse 
particulièrement. 

Après l'échauffouree de 1854 en Savoie, conduite 
par le traître Bainorino, un petit nombre d'émigrés 

(1) Chronique t. i, p. 8. 

(2) Chronique !. m. p. 102 



— III — 

qui y avaient pris part, se trouvèrent privés de tout 
moven d'existence. Mais comme la fraternité est une 
des principales vertus du Polonais , à l'appel de feu 
général Dwernicki, président du Comité national de 
Paris et à celui de ses collègues, M. le comte Ledo- 
chowski et M. Jeto-wicki, nonce à la diète, il se forma 
une Commission de secours, dont le président était le 
général Sznayde, et les membres MM. Joseph Tomas- 
zewski et Bohdan Zalevvski. 

Plus tard, cette commission vit entrer dans son sein 
MM. Aloïse Biernacki, nonce; Ulrich Szaniecki; 
général Stanislas Gawronski ; Ordega ; J. Zalevvski ; 
castellan Olizar et autres. Malgré les pertes nom- 
breuses qu'elle a éprouvées par la mort du général 
Sznayde, du prince Janusz Czetwertynski ; des non- 
ces Aloïse Biernacki et Szaniecki ; du colonel Bro- 
nievski; du capitaine Antoine-Alphonse Starzynski; 
de l'abbé Jean-Paul Dobrowski ; du docteur Casimir 
Dôbrowolski; de'Bomûald Gedroye et de Constantin 
Parczewski (1), elle s'est constamment renouvelée par 
l'adjonction de nouveaux membres. Grâces au zèle et 
aux efforts persévérants de son honorable secrétaire 
actuel, M. André Smolikowski, elle a survécu à toutes 
tes crises politiques et financières de l'émigration. 
Elle tend la main à tous ceux qui se trouvent 
dans le besoin, sans avoir égard à leurs croyances 
religieuses ou à leurs opinions politiques, pratiquant 
ainsi la charité chrétienne qui ne connaît pas de 
distinctions parmi les hommes, qui les regarde tous 
comme des frères, quelles que soient leur origine et 
leurs convictions. 



(1) Complc-reudu de la commission des fonds de l'émigration 
polonaise depuis le 1er janvier 1837, jusqu'au i«c janvier 
1858. 



— 112 — 
La commission est composée aujourd'hui de : 

MM. Calixte Morozewicz nonce à la diète, président; 
Le docteur Raciborski, trésorier; 
Xavier Godebski, nonce à la diète, 1 
Le major Alexandre Roguski, \ membres ; 

Kisielewski, . ] 

André Smolikowski, secrétaire. 

Elle s'est adjoint quelques membres correspon- 
dants hors de Paris, et c'est à ce titre que j'ai l'hon- 
neur de lui appartenir depuis quelques années. 

Je dois encore citer parmi les œuvres de l'émigra- 
tion la création d'une banque qui fut instituée beau- 
coup plus tard, et qui est bien une véritable banque 
d'exilés, car elle ne possède que 30,000 francs pour 
tous fonds de roulement. Néanmoins, elle trouve en- 
core le moyen de rendre service aux pauvres Polonais 
expatriés qui veulent entreprendre quelques travaux, 
en les aidant soit à satisfaire ,aux premiers besoins 
de la vie, soit à se créer une position par leurs en- 
treprises. 

Tout eu se préoccupant de la fondation des établis- 
sements d'utilité dont je viens de parler, l'émigration 
polonaise a essayé à plusieurs reprises de se constituer 
une espèce de gouvernement qui pût s'occuper de ses 
intérêts matériels et moraux. 

Sitôt après l'entrée des différents corps d'armée, 
soit en Prusse, soit en Gallicie, plusieurs de nos com- 
patriotes s'étaient dirigés instinctivement en France, 
etavaient formé, le 8 décembre 1831 , un Comité 
polonais à Paris, sous la présidence du savant pro- 
fesseur Joachim Lelewel, comité qui fonctionna jus- 
qu'en 1832, époque à laquelle il fut dissout par 
ordre du ministre de la police. 




— 113 — 

Ce comité fut remplacé par un autre, présidé par 
Ikmaventure Niemojowski, qui avait été le dernier 
président du gouvernement national pendant la guerre 
de l'indépendance. Mais les émigrés étaient alors tra- 
vaillés par les intrigues des agents russes qui avaient 
pour mission d'empêcher toute organisation civile et 
militaire et qui, en contribuant ainsi à la dislocation 
du comité, ne lui laissèrent pas le temps de faire tout 
le bien qu'il aurait pu faire. 

Après quelques débats assez animés, le feu gé- 
néral Joseph Dwernicki fut nommé président d'un 
troisième comité. Ce dernier, quoiqu'il ait duré plus 
longtemps que les précédents, a été obligé de se dis- 
soudre au bout de peu d'années par suite des intri- 
gues et des faux bruits semés contre lui parmi les 
Polonais émigrés par les agents russes. 

Rien donc n'a pu résister aux persécutions et aux 
vengeances exercées par la Russie contre nous jus- 
que dans notre exil. Nous ne pouvions rien entre- 
prendre sans qu'on nous suscitât des embarras de 
toute espèce, même les poursuites de la police fran- 
çaise. C'est ainsi qu'ont échoué toutes les tentatives 
d'organisation régulière de l'émigration, qui aurait 
pu en faire aux yeux de l'Europe un corps compact, 
imposant, respecté de tout le monde comme le noble 
débris d'une grande nation. Mais il était de la poli- 
tique russe de nous diviser par nos opinions, de nous 
isoler les uns des autres, et de nous représenter 
comme un peuple anarchique, incorrigible, incapable 
d'organisation sociale, haineux, et se déchirant lui- 
même jusque sur la terre de l'exil. Le gouvernement 
russe a parfaitement réussi. Car, qui peut résister ii 
l'influence de son cabinet infernal, lorsque les nations 
du premier ordre s'y trouvent soumises ? Que pou- 



— 114 — 

valent quelques milliers de pauvres proscrits, réduits 
à eux-mêmes, sans expérience en politique, sans 
appui dans la diplomatie, dénués de ressources, 
même de celles nécessaires à la vie? Nous devions 
nécessairement succomber. 

Cependant la Providence a eu pitié de notre dé- 
tresse. De nos dissensions mêmes est surgi un nou- 
vel ordre de choses. L'émigration s'est divisée eu 
deux partis bien distincts, comme je l'ai déjà expli- 
qué: l'un monarchique constitutionnel, qui a suivi 
et suit encore la bannière de S. A. le prince Adam 
Czartoryski; l'autre républicain démocratique, qui 
est entré dans la Société démocratique et qui a formé 
un centre d'action en vigueur même aujourd'hui, 
quoique l'époque soit si défavorable aux émigrations 
en général et à la nôtre en particulier depuis le traité 
de Paris de 1856. 

Un troisième parti , peu considérable, appar- 
tenant principalement au corps de l'armée, dési- 
reux de rester sous le commandement de son chef 
naturel, est resté attaché au dernier général en chef, 
S. E. Mathieu Rybinski et attend avec impatience, 
comme les deux premiers, le moment propice pour se 
présenter de nouveau sur les champs de bataille et 
terminer en soldats leur longue carrière. 

Bienavant notre arrivée en France etpendant notre 
guerre de l'indépendance, il s'était formé à Paris un 
comité central présidé par l'immortel général Lafayette 
dans le but de venir en aide aux Polonais qui combat- 
taient alors pour la liberté de tous. Ce comité, composé 
d'hommes éminents tant à Paris qu'en province, a 
rempli honorablement et avantageusement sa tâche 
et rendu de grands services à notre cause et à celle 
de l'humanité. Aussi je ne puis m'empêcher de lui ex- 



— 115 - 
primer ici les vifs sentiments de reconnaissance de 
toute l'émigration Polonaise. 

Ce comité n'était pas le seul qui s'occupât d'adou- 
cir nos souffrances. Il s'en était formé dans le même 
but, à Christiana en Norwège, à Bruxelles en Belgi- 
que : ce dernier était sous la présidence de M. Van 
Meenen président de la cour d'appel, et la vice-pré- 
sidence de MM. de Mérode beau-père de M. le comte 
de Montalembert, et Verbaegen chef du parti libéral 
en Belgique; il était composé de MM. Gende- 
bien, Dumortier, Castiau, membres de la cliambre 
des députés, du général Le Hardy de Beaulieu, et de 
plusieurs notabilités de la ville. En France il y en 
avait à Lyon, à Metz, a Strasbourg, au Havre, à 
Nismes, Avignon, Montpellier et dans presque toutes 
les principales villes. 

Je ferai une mention spéciale du comité de Lyon, 
dont je trouve le compte-rendu depuis 1831 jusqu'à 
1 836, dans la Chronique de l'émigration, t .iv,p. 314, 
ainsi rapporté. 

« La ville de Lyon est une des premières en France 
qui après notre révolution du 29 novembre 1830 ait 
manifesté pour nous une sympathie énergique. Pen- 
dant notre guerre quelques-uns de ses principaux 
citoyens ont formé une Société ayant pour but de 
porter secours à la Pologne, et comme elle recueillait 
les dons volontaires de toute nature dont elle opérait 
ensuite la vente, elle se donna le nom de Bazar Polo- 
nais. 

« Cette société n'a pas voulu représenter exclusi- 
vement un parti seul ; elle s'est adressée à tout ce 
qu'il y avait d'honorable dans tous. Aussi recevait- 
elle des marques d'estime et d'intérêt du général La- 



— 1.1 6 — 
Fayette et de M. Casimir Peirier, comme du prince 
A. Czatioryski et de M. Joachim Lelewel. 

« M. le maire de Lyon lui offrit une salle au Pa- 
lais des Arts de la ville. En 48 heures celte salle fut 
remplie de toutes sortes d'objets. Les dames y appor- 
tèrent des bijoux ; les artistes et artisans des produits 
de leurs travaux ; des ouvriers se réunirent pour 
offrir quelque chose en commun ; des élèves de col- 
lèges et de pensionnats, des enfants, apportèrent leurs 
médailles, leurs prix, récompenses de leurs travaux, 
et jusqu'à leurs joujoux ; les journalistes ouvrirent 
leurs colonnes au service de la société ; les message- 
ries facilitèrent le transport des effets et le voyage 
des personnes qui s'occupaient de celte affaire ; car 
les dons et offrandes provenaient non-seulement de 
Lyon mais encore de plusieurs villes voisines. 

« Le bureau était composé de : 

M. Acher, Président. 

MM. Trollier, Janson, Bredin, Vice- président s. 

MM. A. Champagneux, A. Riboud, Victor Ar- 
naud, T. Tissot, Chevrolat, Grandperret, Dessaix, 
Bruyn, Godemard, Rolland, Dr Gilibert, Auguste 
Perret, Membres. 

Auguste Bon toux, Trésorier, 

$il vain Blot, Secrétaire. 

« Parmi les personnes qui se sont spécialement 
intéressées à cette œuvre et qui l'ont protégée, il faut 
citer MM. Fulchiron, Jars, Dugas-Montbel, députés 
du Rhône; Prunelle, ancien maire de Lyon ; Bouvier- 
Dumollard et Gasparin, anciens préfets du Rhône; 
les généraux Hulot, Delort, Fleuryet Aymard. » 

Ce ne fut qu'après l'arrivée des émigrés Polonais 
en Amérique en 1834, que l'on forma un comité à 
New-Yorck. Il était présidé par M. Albert Gallatin et 



■ 



— 117 — 
composé de MM. J. V. Wilder, Théodore Devighl, 
G. James Ring, William, W. Wodlsey, Moses, H. 
Grennel, Pelatiach, Périt, W. B. Towsend. 

Les principaux protecteurs de ce comité furent des 
maisons de commerce, parmi lesquelles M me Few ; 
MM. Albert Chrystie ; Bronsohn ; Hàyde et Little. 

Le comité de Boston était présidé par M. le Dr 
Samuel G. Howe. 

Si la bravoure de. notre armée pendant la guerre 
de 1831 avait excité l'admiration, notre chute glo- 
rieuse et les désastres qui en furent la suite firent 
naître la compassion chez nos ennemis mêmes. Ainsi, 
lorsqu'en 1836 les trois puissances qui s'étaient par- 
tagé la Pologne envahirent la ville libre de Craeovie, 
pour en expulser nos compatriotes qui y avaient 
trouvé un asile après la guerre de 1831, ceux que 
l'on transportait à Trieste pour les embarquer à 
destination de l'Amérique furent très-bien reçus sur 
toute leur route et principalement dans l'archiduché 
d'Autriche par toutes les classes de la société, et sur- 
tout par les dames de haut rang, dont le cœur et 
l'esprit élevé sont plus capables de sentir et de com- 
prendre tout ce qui est noble et beau. Chronique t. 
v. p. 20. 

Notre séjour en Prusse nous y a gagné beaucoup 
d'amis. A plusieurs reprises il y eut jusque dans la 
capitale des manifestations delà part de la bourgeoisie 
«t principalement de la jeunesse de l'Université en 
faveur de la nationalité Polonaise. Cet esprit de justi- 
ce réparatrice avait pénétré même dans les rangs de 
l'armée, au point que le 8 août 1835, après une 
revue-passée à Francfort-sur-Mein en l'honneur de la 
fête du roi, quelques corps entonnèrent notre chant 
national : « La Pologne ri est pas encore perdue, 



— 118 — 
« tant que nous wons. » Les officiers supérieurs 
furent frappés d'étonnement et les généraux se cru- 
rent un moment non-seulement compromis mais 
perdus. Chronique, t. m. p. 24. 

Je tiens de plusieurs de mes compatriotes qui ont 
cté prisonniers en Russie et qui ont été envoyés dans 
le Caucase, d'où ils se sont heureusement échappés et 
qui se trouvent actuellement en France, que le peuple 
moscovite n'approuve pas les atrocités et les barbaries 
qu'exerce son gouvernement envers la Pologne, qu'il 
compatit secrètement aumallieurdenotre nation,tout 
en désirant cependant ne pas abandonner sa proie. 

Cette digression finie, je reprends mon récit sur 
I histoire de l'émigration, qui est le but principal de 
cette partie de mon travail. 

Au commencement de l'année 1834, S. A. M me la 
princesse Czartoryska, née princesse Sapieha, touchée 
des profondes misères des familles polonaises qui suc- 
cessivement s'expatriaient depuis la chute de la Révo. 
lution du 29 novembre 1830, fonda à Paris une So- 
ciété de dames de bienfaisance non-seulement pour ve- 
nir en aide aux plus nécessiteux, et à ceux dontl'âge ou 
les infirmités, suites de la dernière guerre, réclamaient 
des secours, mais encore pour fonder un pensionnat où 
seraient reçues les jeunes filles des émigrés ( 1 ).Cet éta- 

(•I) Le même bienfaisant génie qu'on retrouve partout où il 
y a pour I émigration des souffrances à soulager, a fondé en- 
core en 1846, l'école de St-Casimir, rue d'Ivrv, n°1, pour 
recueillir les orphelines polonaises les plus pauvres': elles vsonl 
élevées, au nombre de 40, par des sœurs de charité polonaises 
{Journal slave du 23 juillet 1850, p. 99). 

Cet établissement, créé pour l'émigration polonaise et pro- 
tège par le gouvernement français, existe encore aujourd'hui 
Outre les jeunes filles, on y reçoit de vieux vétérans de la 
guerre de -1831. Il mérite certainement bien d'attirer l'atten- 
tion de tous les Polonais. 



— 119 — 

blissement, qui occupe l'hôtel Lambert, appartenant 
au prince Czartoryski, dans l'île St-Louis, fonctionne 
depuis de longues années, et il s'y est formé d'excel- 
lentes maîtresses d'étude pour l'enseignement supé- 
rieur à donner aux jeunes demoiselles. Tous les ans, 
quelques-unes des élèves concourent avec honneur à 
la Sorbonne, et après avoir obtenu leurs grades dans 
l'enseignement , se répandent dans divers pays pour 
se créer une position, et souvent pour procurer une 
existence sinon aisée, du moins supportable, à leurs 
vieux parente. 

La Société des daines patronesses se compose de 
quelques dames polonaises , mais surtout de daines 
appartenant à tout ce qu'il y a de plus distingué en 
France et en Angleterre, comme on pourra en juger 
par les noms que je citerai tout à l'heure. 

Pour réaliser les vues que cette charitable Société 
s'est proposées , elle donne tous les ans des concerts 
et des bals; elle fait une vente publique des objets 
donnés à cette intention. Alors il est touchant de voir 
(es princesses, ces marquises , toutes ces dames de 
haut parage ne pas dédaigner de se faire marchandes 
ces jours-là. Ces ventes, qui avaient lieu d'abord dans 
les magnifiques salons de M. Carteslat, rueChaussée- 
d'Antin, se font aujourd'hui à l'hôtel Lambert. 

Je regrette sincèrement de ne pouvoir citer les 
noms de toutes ces généreuses bienfaitrices, mais je 
■ne peux rapporter que ceux qui se trouvent consignés 
dans la Chronique de l'émigration polonaise, et comme 
cet ouvrage a cessé de paraître en 1839, combien de 
noms n'y a-t-il pas à ajouter depuis cette époque jus- 
qu'à ce jour ? Voici cette liste qui du moins'comprend 
toutes les dames fondatrices. 

MM mes la princesse Belgioso ; la comtesse de Per 






— 1-20 — 

tuis ; la comtesse Daru-d'Oi aison ; Thaer-Bertrand ; 
Thaer, née duchesse de Padoue; de Vaudreuil ; de 
Bany; la comtesse Boubers; Bignon ; la comtesse de 
Bradi ; Dawson-Damer; la comtesse Grabowska ; de 
Fielder ; la comtesse Labédoyère; de Lamartine ; la 
princesse de la Moskowa ; la princesse de Massa ; la 
comtesse d'Oraison; Amedea Thaer; lady Sandwich; 
de Beinhart ; de Simpson ; la comtesse de Banny ; 
deTascher; d'Esclingnac ; la duchesse Decazes ; la 
duchesse d'Abrantès ; Veiss (née Bonaparte) ; la gé- 
nérale Desmichel ; Garât ; la marquise Arrighi ; 
Panckoucke ; Dukle ; la princesse de Wurtemberg ; 
Mariani ; la comtesse Dolomieu ; Baymond ; la com- 
tesse de Montijo ; Salvage ; d'Ailly ; Bordesoult , 
Ancelot ; Balatier; Buccioli ; Sauders; Yorch ; Hugon; 
la comtesse Plater ; Fitz-William ; Luszezeska ; la 
jeune princesse Isabelle Czartoryska, aujourd'hui 
comtesse Dziatynska, etc. 

Les bienfaiteurs de cette Société étaient LL. MM. 
le roi et la reine des Français ; S. A. B. la princesse 
Adélaïde ; M me Chapert, née Bertrand ; M me Be- 
gnault-Saint-Jean-d'Angély ; MM mes de Rothschild, 
Mallet, Chanou; MM. le comte de Montalembert ; 
de Baudrand ; de La Rochefoucault , de regrettable 
mémoire ; Jean-Conrad Lindheimer, négociant dis- 
tingué de Francfort-sur-le-Mein qui a fait à cette 
Société par son testament en 1837 un legs consi- 
dérable . 

Afin que cette Société put répondre suffisamment 
au but qu'elle s'étaU proposé, S. A. Me la princesse 
Czartoryska parvint, au moyen de ses relations inti- 
mes avec les personnes les plus haut placées dans la 
hiérarchie sociale en Angleterre, à étahlir à Londres, 
un comité provisoire qui fut d'abord sous la prési- 



— 121 - 
deuce de M me la marquise de Lansdowne dont le 
mari était président du conseil des ministres ; ce 
comité était composé de M me la duchesse Hamilton, 
lady Francis Sandon, M me Leicester Stanhope 7 M mc 
Wentworth Beaumont, M me Gally Knight, lady 
Dudley Stuart, M™ Norton, M me Henry Webster, 
M me Jung, M lle Berry, M Ue Anna Berry, M me Mar- 
tinau, M Ile Julie Schmith, lady Francis Eggerton 
belle-sœur du duc de Sutherland. Il avait pour 
secrétaire M me Lach-Schyrma, polonaise. 

En tête des bienfaitrices de l'association figuraient: 
feu M me la duchesse de Kent mère de S, M. la reine 
Victoria, M rae la duchesse de Sommerset, M me la du- 
chessede Sutherland, M me la marquise de Clauricardc 
M me la marquise de Breadalbane, M me la comtesse de 
Rosberry, M m « Couper, M me Stanhope, M mc de Min- 
to, lady Francis Sandon, M me Mary Fox, M me Francis 
Egerton, M me Wiecher, M me Howick, lady Charlotte 
Lindsay, M rae Georgina Stuart-Worthley, M" Anna 
Maria Daunkin, lady Stuart, M me Wranclifle, M me 
Damer, M me Anson, lady Peel, lady Canning, lady 
Vivian, M me Singleton, M lle Campbell de l'île de 
But, M me la duchesse de Devonshire {Chroniq. t. n, 
page 97). 

Un comité semblable fut fondé à Edimbourg sous 
la présidence de M me la duchesse de Halmiton ; il 
était composé de M me de Breadalbane, M mc Hallybur- 
ton, M me Jeffreys, M™ L. II. Murray, vice-prési- 
dentes ; M me Ayton, M" e Gordon, M me H. Erskinc 
M' le Viner, M™ R. Nastrangt, M™ A . Cruickshand'. 
Il avait pour trésorier M.Alexandre Cruickshand, 
et pour secrétaire M. II. -D. Erskine. {Chroniq. t. h! 
page 99.) A tous ces noms je dois ajouter, pour les 
signaler à la reconnaissance de nos descendants ceux 

6 






■ 



— 122 — 
de Mesdames Levis et Brander de Portsmouth qui 
confectionnèrent elles-mêmes des chemises pour les 
émigrés polonais qui abordaient dans ce port. 

De son côté le prince Adam Czartoryski, par ses 
liaisons d'amitié avec les personnages les plus émi- 
nentsdes trois royaumes unis, contribua puissamment 
à la fondation de la Société historique et littéraire des 
amis de la Pologne à Londres, au commencement 
de l'année 1833. Cette société, modelée sur celle de 
Paris, présentait et présente encore cette différence, 
que l'élément polonais prédomine dans cette dernière, 
les étrangers n'y formant qu'une très-faible minorité, 
tandis que celle de Londres fondée par l'illustre poêle 
feu Thomas Campbell a toujours compté et compte 
encore dans son sein tout ce que les trois royaumes 
renferment de plus illustre par la naissance, les 
talents et la fortune ; le nombre des Polonais qui 
en font partie est infiniment restreint. 

Cette Société savante a rendu et rend encore des 
services immenses à la cause polonaise par ses diver- 
ses publications empreintes d'un profond savoir. 
Elle a si bien popularisé en Angleterre l'histoire de 
la Pologne.qu'il y a beaucoup d'Anglais plus capables 
de raisonner sur cette histoire, que les Polonais qui 
n'ont pas quitté leur pays ; aussi nos compatriotes qui 
veulent s'instruire de ce qui s'est passé chez eux depuis 
un siècle et plus sont-ils obligés de venir en France, 
en Angleterre ou en Belgique pour l'apprendre ; cela 
tient à ce que la Russie non-seulement a travesti, 
dans l'enseignement, tous les faits historiques depuis 
l'origine de notre nation, mais encore permet-elle a 
peine de dire quelques mots, dans les collèges infé- 
rieurs et supérieurs, sur la province russe que 
l'on appelait jadis rovaume de Pologne, et que Ion 



— 123 — 

prétend avoir toujours été sous la domination des 
Czars de toutes les Russies et n'ayant jamais eu son 
autonomie. 

Indépendamment de son but scientifique, cette So- 
ciété s'occupe encore de venir en aide aux émigrés 
polonais réfugiés en Angleterre. Comme celle de 
Paris, elle tient deux fois par an des séances publi- 
ques en commémoration du 3 mai 1791, et du 29 
novembre 1830; ce sont deux fêles nationales vrai- 
ment polonaises. Elle organise des bals, des concerts, 
des soirées publiques au bénéfice des pauvres émigrés, 
et en cas de besoin elle provoque des meetings, quand 
elle juge à propos de faire intervenir les masses dans 
la décision d'une question politique concernant la 
Pologne. 

Voici la liste des membres de cette Société dès les 
premières années de son existence : 

MM. Thomas Campbell, décédé: Thomas Wenlc- 
vortb-Beaumont , membre du parlement, décédé; 
Thomas Atwood, membre du parlement, décédé ; lord 
Beaumont , décédé ; le comte Camperdowen ; lord 
Pan m ure, décédé; lord Dudley-Stuart, décédé; lord 
Lumbey; R. C. Fergusson, décédé; O'Connor don; 
docteur Lushiugton; Hill; W. Huit; W. G. Gillon; 
docteur Brown ; E. D. Romilly , membre du parle- 
ment ;R. Tynte; K. T. H. Mackenzie; B. Schmith ; 
D. O'Connel, décédé; lord Brougham , ancien chan- 
celier de l'échiquier; M. Abely ; le colonel Leicester- 
Stanhope; M. Joung ; le capitaine Norton ; Edmond 
Beales , encore aujourd'hui défenseur intrépide et 
persévérant de la Pologne ; Joseph Hume , membre 
du parlement, décédé ; marquis de Breadalbane ; W. 
Williams , membre du parlement; Wilson Palten, 
membre du parlement ; le comte de Scarborough ; M. 



■MH 



— 124 — 
Urguhart ; Thomas Gisborae ; Hunter Gordon ; John 
Hlacke Kirby ; William Adams Smith ; J. Emerson 
Tennent; C. B. Scheridan ; J. Thurston; E. S. Blun- 
del ; H. Rear ; W. IIorton-Lloyd ; H. W. Lewel ; G. 
Bell ; B. J. Wilson ; Francis Burdell; le duc de Su- 
therland ; le marquis de Northampton ; le comte de 
Harrowby ; le comte Fitz-William ; lord Ashley , 
membre du parlement ; le comte Fortesem ; le comte 
Zetland ; le comte Arundel and Surrey ; lord Kin- 
nard; lord Robert Grosvenord, membre du parle- 
ment ; le capitaine Towshend , de la marine royale, 
membre du parlement ; le colonel Henry Salvey, 
membre du parlement; J. Abel Smith, membre du 
parlement : R. Monckton Milnes , membre du parle- 
ment; William Pinney , membre du parlement; 
Francis Mowatt, membre du parlement; Georges 
Wilbraham ; le comte Shelburn ; lord vicomte Lof tus, 
membre du parlement; Gisborn Creing ; Georges 
Bowyer; Edward Johnstone ; Georges Bering ; le comte 
llehester ; le comte Hawrington ; le comte Shafter- 
bupy ; le marquis Townsend ; le vicomte Raynham , 
membre du parlement, président actuel de cette So- 
ciété ; William Sholefield, membre du parlement; 
Thomas Phin, membre du parlement; lord Palmers- 
tou, membre du parlement et premier ministre 
pendant la guerre de la Crimée; William Lloyd 
Birkebeck; le docteur Worthington; le colonel 
Each-Schyrma polonais ; le major Sulczewski : le 
docteur Brohier, de l'île de Jersey, etc., etc. 

Je regrette de ne pouvoir donner les noms de tous 
les honorables membres de cette savante Société dont 
je suis fier de faire partie moi-même, comme d'y voir 
figurer mon savant et excellent ami le professeur don 
Serapio Escolar, médecin en chef de l'hôpital général 



_ 125 — 
de Madrid, secrétaire perpétuel de l'Académie de 
médecine et de chirurgie de la même ville. 

Je ne puis clore le chapitre de la Société de Lon- 
dres sans payer un juste tribut de regret à la perte 
douloureuse et prématurée de lord Dudley Coutts 
Stuart, protecteur généreux et actif de l'émigration 
polonaise^ dont lord Melbourne disait un jour dans 
une conversation familière : « Stuart is quitte mth 
the Pôles. » (Stuart a perdu la tète à cause des Polo- 
nais.) Chronique, t. m, p. 227. Il était l'âme et le 
cœur de tout ce qui se faisait pour la nation polonaise 
dans la Grande-Bretagne. Il avait fondé plusieurs 
autres sociétés, à l'instar de celle de Londres, notam- 
ment à Glascow, à Edimbourg, à Canterbury, etc. 
Non-seulement il provoquait les meetings, mais il 
obtenait des ministres anglicans qu'ils prêchassent 
dans leurs paroisses en faveur des Polonais catholi- 
ques. En voici un exemple. 

Le 5 janvier 1837, à St-Andrew'Church, à Edim- 
bourg, le vénérable prédicateur Christian Benevolcee 
prononça en faveur des réfugiés polonais un discours 
dont les passages suivants sont insérés dans la Chro- 
nique de l'émigration, t. vi, p. 143 : 

« C'est une des bases fondamentales de la chante 
chrétienne de s'assimiler et de regarder comme les siens 
les souffrances et les malheurs de ses semblables. Que 
toute mère, présente q cette assemblée, pense à la 
douleur qu'elle éprouverait si la main barbare d'un 
despote venait lui arracher ses enfants, et les envoyait 
dans des pays lointains pour les façonner à sa ma- 
nière 1 Ayez pitié des mères polonaises frappées de ce 
malheur. 

« Que tout homme ici présent pense à ce qu'il res- 
sentirait en voyant un étranger s'emparer de sa mai- 






— 126 — 

son, de sa foi-tune, réduire ses enfants à la misère et 
à la mendicité? Ayez pitié des Polonais qui ont 
éprouvé un sort pareil. 

« Enfin, que ne ressentirait pas tout chrétien qui 
verrait ses temples profanés, la foi de ses pères mé- 
prisée , couverte d'ignominie , et ses prêtres chassés 
de leurs autels? Ayez pitié du peuple polonais, à qui 
un despotisme étranger a infligé tous ces outrages et 
ces calamités. Et maintenant que quelques exilés po- 
lonais sont arrivés parmi nous, ouvrons-leur nos 
cœurs pour les consoler; empressons-nous de leur 
porter notre superflu pour les secourir. » 

Passons maintenant à un autre ordre de faits 
concernant l'émigration. 

Lorsque, agitée par les sourdes menées de ses per- 
fides voisins, par l'anarchie qui régnait dans la haute 
noblesse, et par la guerre civile et étrangère, la Po- 
logne fut, à la fin du siècle dernier, déchirée en lam- 
beaux et vit son nom effacé de la carte d'Europe, nos 
pères s'expatrièrent spontanément comme nous, pour 
pleurer sur le sort de notre patrie et revendiquer ses 
droits les armes à la main. Plus heureux que nous, 
ils ont vécu dans le temps où l'Europe occidentale 
venait de secouer la vieille poussière de la féodalité, 
et faisait la propagande des idées nouvelles à coups 
de canons et de baïonnettes. Ils formèrent des légions 
polonaises devenues célèbres, et qui ont dignement 
soutenu l'honneur militaire national en servant fidè- 
lement la France, sa République et son Empereur. 

Vivant à une autre époque, il ne nous a pas été 
permis de nous illustrer sur les champs de batailles, 
et de verser notre sang pour la civilisation et pour la 
solidarité mutuelle des peuples. Cependant, aussitôt 
leur arrivée en France, beaucoup de nos frères d'aï- 



•■■■^^■^■■■■H 



mes et d'exil s'engagèrent clans la légion étrangère et 
se sont battus vaillamment en Afrique. On en trouve 
une preuve clans le rapport du général Duvivier après 
la bataille du 5 mars 1834, rapport où il est fait une 
mention honorable particulière des compagnies polo- 
naises et de ceux qui s'y étaient distingués, entr'aulres 
les sous -lieutenants Borkovski et Huczkowski ; le 
sergent-major Iwanezewski ; les sergents Szotowski . 
Narewski et Jakobinski . « Les compagnies polonaises, * 
dit le rapport, « ont montré beaucoup de bravoure et. 
« de sang-froid. Leur commandant, cbef de bataillon 
« Horain (Polonais), a le plus contribué à la réussite 
« de cette sortie. » {Chronique, t. t, p. 34.) 

Dans le cours de cette même année 1834, notre 
brave général Bem fut appelé à défendre la cause de 
la liberté et celle de dom Pedro en Portugal; mais il 
ne put réussir dans ses projets pour l'organisation 
militaire polonaise. 11 en fut empêché, d'un côté par 
les agents russes, et de l'autre par le refus du ministre 
portugais d'obtempérer à ses demandes. Les agents 
russes se faufilèrent dans la Société démocratique po- 
lonaise, et en excitèrent secrètement des membres, 
qui furent leurs dupes, contre ce général qui était une 
de nos plus belles gloires, et qui faillit par deux fois 
être lâchement assassiné par eux, une fois à Bourges 
en 1834, et l'autre fois à Pestb, en Hongrie, en 1849. 
Quant aux difficultés qui surgirent entre lui et le 
ministre de la guerre portugais, elles provinrent de ce 
cpie le général voulait que les légions polonaises con- 
servassent leur drapeau et leur uniforme national, con- 
ditions auxquelles le ministre refusa de consentir dans 
la crainte sans doute d'offenser la Russie. Néanmoins 
plusieurs de nos officiers qui avaient accompagné 
le général Bem, entr'autres les capitaines Urbanski. 



— 128 — 
Michatowski, Dzierzawski et le sousdie-Uenant Chet- 
mickiont arrosé de leur sang le sol portugais. 

J'ai entendu moi-même en 1850, à Rive-de-Gier, 
un brave colonel Espagnol qui avait servi dom Miguel 
en Portugal et don Carlos en Espagne, vanter beaucoup 
la bravoure de nos compatriotes ; il ne tarissait pas 
en éloges sur le compte surtout des cliasseurs à pied, 
probablement de l'infanterie de ligne en Portugal, et 
sur celui des lanciers polonais en Espagne, avec les- 
quels il s'était fréquemment battu. « Malgré mon 
« courage, » disait-il, « chaque fois que j'avais affaire 
« à eux, je reconnaissais tout de suite au début de la 
« bataille mes adversaires du Nord, et c'était une be- 
« sogne bien rude pour moi. » 

Au mois de juillet 1835, le gouvernement français 
avait envoyé la légion étrangère en Espagne au service 
delà reine Isabelle IL A cette époque, il y avait clans 
cette légion un bataillon entier de Polonais sous le 
commandement de leur compatriote Thadée Horain. 
Dans l'affaire qui eut lieu à Vittoria les 16 et 1 7 jan- 
vier 1836, où la légion prit sa glorieuse part contre 
les troupes de don Carlos, le bataillon polonais se dis- 
tingua particulièrement; son commandant fut promu 
au grade de lieutenant-colonel et nommé chef d'état- 
major de la Division ; il avait été déjà décoré de la 
croix de St-Ferdinand sur le champ de bataille, ainsi 
que plusieurs officiers, sous-officiers et soldats. 

Dans la suite , on forma un régiment de lanciers 
polonais, dans lequel on fit entrer les anciens soldats 
de cavalerie qui avaient fait partie de ce bataillon; 
les officiers de ce nouveau régiment envoyèrent une 
adresse au général en chef Cordova, pour le prier 
d'accepter le titre honoraire de général-colonel de ce 
régiment; ils en reçurent la réponse suivante : 



^^ 



— 129 — 

« Messieurs, 

« J'ai eu l'honneur de recevoir votre lettre du 20 
avril 1836, datée de Larrassonne, dans laquelle vous 
avez bien voulu m'offrir le titre de général— colonel 
du régiment de lanciers polonais qui fait partie de la 
division auxiliaire française sous les ordres du général 
Bernelle. Je ne puis assez, Messieurs, vous exprimer 
toute ma reconnaissance pour cette marque d'estime 
et de confiance en moi . Je prendrai avec orgueil cet 
uniforme à jamais illustré clans les plus belles pages 
de l'histoire militaire. La bravoure, l'énergie et la 
fidélité des Polonais excitent une sympathie univer- 
selle pour le sort malheureux de votre noble nation. 
Puissent vos efforts pour la résurrection de votre pa- 
trie être bientôt couronnés du succès que tous les no- 
bles cœurs vous souhaitent et que vous assurent vos 
vertus, votre courage, ainsi que vos droits inaliénables. 
J'accepte, Messieurs, le beau titre qui m'attache à 
vous comme un véritable camarade; mais je sentirai 
mieux encore tout le prix de cet honneur, lorsque, à 
la tête de votre régiment, je rappellerai avec vous à 
l'Europe que la bravoure, la gloire, la fidélité et la 
victoire accompagnent partout et toujours les nobles 
fils de la Pologne et ses immortelles couleurs. 

« Croyez à mes sentiments, mes chers camarades, 
aussi bien qu'à l'amitié de votre général-colonel , ei 
agréez en même temps l'expression de ma considé- 
ration. 

« Le général en chef de l'armée du nord, 
général-colonel des lanciers polonais. 

« Don Luis Fernandez de Cordova. » 
{Chronique, t. iv, p. 334.) 



WÊÊ 



3K 



m 



3?*sui 



— • 130 — 

Le Charivari du 6 juillet 1836 a cité un chant 
militaire composé pour la légion étrangère, qui com- 
mence par ces strophes que je transcris de la Chroni- 
que, t. v, page 61. 

Nobles proscrits, ennemis des tyrans, 
Réfugiés de tous les points du monde, 
La liberté vous montre d'autres champs 
Où le canon d'un peuple libre gronde 

Son bruit, par l'orage emporté, 

Ebranle la vieille Ibérie. 

Combattez pour la liberté ! 

Vous reverrez tous la Patrie. 

Au premier rang, Polonais généreux, 
Marchez ! l'honneur vous vit toujours fidèles. 
Pour vous guider, déjà du haut des eieux 
Votre aigle blanc a déployé ses ailes. 

La Vierge libre a répété 

En abandonnant Varsovie : 
Combattez pour la liberté ! 

Vous reverrez tous la Patrie, etc. 

Dans le récit que le Constitutionnel du 30 du 
même mois donna du combat livré par le général 
Bcrnelle sous les murs d'Estella, on lit ce qui suit : 

« Sur l'aile gauche de la division française était 
la brigade commandée par le colonel Horain (Po- 
lonais); elle avait passé par Morantin, près du 
pont, où l'on a commencé un feu bien nourri avec les 
tirailleurs de l'ennemi qui occupait cette position 
avec deux de ses bataillons. Dans ce combat qui n'a 
pas duré longtemps, elle a eu trois blessés seulement; 
le colonel Horain a reçu une contusion. » 

Le 2 août, les lanciers polonais prirent part au com- 
bat qui eut lieu à Zubiri et qui fut gagné par le général 



— 131 — 

Bernelle sur le général Villaréal. Dans cette affaire, les 
carlistes avaient perdu 200 morts et 100 prisonniers. 
Voici un extrait du rapport du général Bernelle, tel 
que je le trouve dans la Chorniquc, t. v, p. 33 : 

« Le régiment de lanciers polonais a paru pour la 
première fois au feu, et s'est illustré par des traits 
d'une bravoure incontestable ; il a exécuté plusieurs 
charges sur un terrain très-défavorable, avec une 
telle ardeur et une telle résolution qu'il a excité l'ad- 
miration de tous les Espagnols; on se disait de tous 
côtés que la cavalerie n'avait jamais rien fait de pa- 
reil. La position, défendue par un bataillon retran- 
ché, paraissait imprenable ; cependant elle a été 
enlevée au galop par ce brave régiment que le général 
Bernelle se fait gloire d'avoir organisé. » 

Mais cette brillante victoire, où l'aigle blanc mar- 
chait en tête, fut chèrement achetée par la mort du 
capitaine Calixte Borzewski et de quatorze de ses 
vaillants compatriotes. Après le combat, les officiers 
Mùller et Skarzynski, ainsi que plusieurs sous-officiers 
et soldats furent décorés. 

En 1836, on forma à Pampelune un régiment 
composé de trois escadrons {Chronique, t. iv, p. 574 . 
Voici la liste des officiers : 

Commandant honoraire du régiment : le général en chef Cor- 
dova; — Commandant titulaire: le colonel Henri Krajewski. 

1" Escadron. 

Capitaine commandant l'escadron, Constantin Ledochonski , 

— en second, Vincent Skarzynski ; 

Lieutenant en premier, Félix Sawicki ; 

— en second, Fabre (français); 

Sous-lieutenant en premier, Valérien Bielinski ; 

— en second, Maximilien Ruclnicki. 



— 132 — 

2 e Escadron. 



Capitaine commandant, 

— en second, 
Lieutenant en premier, 

— en second, 
Sous-lieutenant en premier, 
— en second, 



Wern (polonais) ; 
François Zarembicki; 
Bernelle, neveu du général 

français ; 
Rokicki, 

Dreux (français) ; 
Jean Ilniski. 



3 e Escadron. 



Capitaine commandant, 

— . en second, 
Lieutenant en premier, 
— en second, 
Sous-lieutenant en premier, 
— en second, 



Stanislas Przytuski ; 
Lucien Woroniecki; 
Clemens Pagowski ; 
Louis Swidzinski ; 
Antoine Wodzinski : 
N"\ 



Au bout d'un an, ce beau régiment fut presque 
entièrement détruit par suite de nombreux combats 
où il soutint glorieusement l'honneur militaire polo- 
nais. Au mois de juin 1837, il ne comptait plus qu'un 
escadron sous le commandement de Michel Horain ; 
il avait besoin d'être réorganisé; cette mesure motiva 
la lettre suivante adressée par le général en chef Es- 
partero , comte de Luchana , au colonel Krajewski , 
insérée en langue espagnole clans la Clironiqiie, t. vi, 
p. 220, d'où je l'extrais : 

« He recibido la atenta comunicacion que V. S. ha 
servido dirigerme desde Zaragoza, fecha 10 del présente, 
inanifestandome sus sentimientos con respecto al cuerpo 
de su digno niando, y deseos de que su deposito se trans- 
fiera à Tudela û otro punto con total separacion del reslo 
de la légion ausiliar francesa; y tengo una verdadera sa- 
tisfaction en poder manifestar al bizarro regimiento de 



— 133 



ô — 



Ianceros polacos, la estimacion que me inerece por sa 
brillante comporlamiento enlos combales y perfecla dis- 
ciplina que observa en todas ocasiones. 

« En consecuencia, y non dudando conlinuarâ des- 
plegando las mismas virtudes, he dispuesto que toda la 
fuerza del dicho regimiento se incorpore à las tropas que 
marchan a mis inmedialas ordenes, lo cual me ofrecerâ 
la ocasion de presenciar los hechos con que basta ahora 
ha demostrado su décision par el trono légitima de la 
reina de Espana y de la independenàa de esta naeion ; y en 
efecto, lo ha realizado ya el comandante de escuadron 
S. Horain, a la cabeza de 98 hombres de tropa é igual 
numéro de cabellos : a este gefe he comunicado las ins- 
trucciones cuya copia acompano. 

« Pot ellas advertirâ V. S. lie designado Logrono, para 
eslablecer el deposito del este regimiento, con la idea de 
conciliar su mas ventajosa situacion y la deproporcionar 
V. S., pueda restablecerse de su honrosaherida, en un 
punto inmediato k los bano& termales de Arnedillo, à k\ 
vîsta de dicho deposito, inlerin tengo la satisfaccion de 
poder volver à ver V. S. k la cabeza de los valientes, 
que en repetitas ocasiones ha conducido k la Victoria. 
« Aprovecho esta ocasion para asegurar k V. S. que el 
regimiento de Ianceros polacos encontrarâ siempre en rni 
la solicitud é interes â que es acreedor. 
« Dios guarde à V. S. m. a. 
.< Cuarlel-general de Lodosa, 20 de junio de 1837. 

.c El conti; de Llchana. « 

Quoique cette lettre soit si flatteuse pour le régi- 
ment de lanciers polonais et pour son cligne chef, le 
colonel Henri Krajewski, qui était l'un des amis de 
ma famille en Pologne, et que je connaissais persoa- 



— 13 i — 
nellomenl,je n'eu donne pas la traduction française ; 
puisque je la comprends parfaitement en la lisant sans 
le secours même d'un dictionnaire, moi qui n'ai ja- 
mais appris la langue espagnole, je pense que cette 
lecture sera aussi facile pour tout le monde qu'elle 
l'est pour moi. 

Je transcris encore le passage suivant concernant 
la légion polonaise, que je trouve dans la Chronique 
t. vin, p. 253: 268. 269. 

« La légiou polonaise, depuis sa formation jus- 
quau mois de juin 1837, époque à laquelle, après 
les batailles meurtrières de Huesca et de Balbastro , 
elle se trouvait tellement èclaircie que l'infanterie 
dut se rendre à Pampelune et la cavalerie à Logrono 
pour s'y reorganiser, a soutenu avec éclat et avec- 
bravoure l'honneur militaire polonais. Cette conduite 
honorable lui a valu la sympathie et un accueil ami- 
cal de la part de tous les Espagnols, qui, en général, 
n aiment guère les étrangers. Ceux d'entre eux qui 
avaient combattu contre les Polonais du temps des 
guerres de Napoléon I er et qui savaient les distin- 
guer, s'en souvenaient et en parlaient avec plaisir et 
enthousiasme. Tous ceux qui connaissaient l'histoire 
de la Pologne, son anéantissement et la cause de 1 e- 
migration actuelle, étaient sincèrement attachés à 
ceux des nôtres qui combattaient en Espagne, et ne 
les confondaient pas avec les autres étrangers; ils 
étaient bien persuadés que les Polonais ne servaient 
pas comme des mercenaires, offrant le concours de 
leurs bras au plus offrant, mais qu'il s'étaient voués 
fidèlement à la défense des principes de leur convic- 
tion intime, à celle de la cause de la liberté. 

« Les partisans de don Carlos n'étaient pas eux- 
mêmes précisément animés de sentiments de haine 



— 1.35 - 
contre nous ; on peut en tirer la preuve du fait sui- 
vant : 

« Tous les étrangers faits prisonniers par les trou- 
pes du prétendant étaient passés par les armes pen- 
dant cette guerre acharnée. Le sous-lieutenantThomas 
Jedrzejewski fut amené comme prisonnier étranger 
devant le général Cabrera, à Cantavieja. Celui-ci lui 
demanda d'où il était. Notre malheureux compatriote 
ayant répondu qu'il était de Varsovie et qu'il avait 
servi dans la guerre de 1831, au lieu d'entendre 
prononcer son arrêt de mort, vit le général Cabrera 
se tourner vers son état-major et lui adresser ces pa- 
roles : 11 est digne de pitié et d'un meilleur sort.... 
ils se sont également battus pour l'indépendance et 
pour la religion. Quelque temps après, il fut échangé 
contre un prisonnier carliste. 

« Le général Espartero, qui était l'adversaire po- 
litique du général Cordova, entourait aussi les Polo- 
nais de sa bienveillance. Après la destruction du ré- 
giment des lanciers polonais, qui servit pendant un 
an auprès de sa personne, il en incorpora les débris, 
le 15 septembre 1838, dans le 8 e régiment de ca- 
valerie légère des guides, sans que l'armée espagnole 
en prît le moindre ombrage. Ce fut donc sans oppo- 
sition que les officiers dont les noms suivent y entrè- 
rent : le colonel Henri Krajewski ; le chef d'escadron 
Michel Hora'm; les capitaines Vincent Skarzynski , 
Lucien Wroniecki, Clément Pagowski ;- les lieutenants 
Louis Swidzinski , Charles Cieciszcvviski ; le sous- 
lieutenant Thomas Jedrzejewski (le même qui devait 
être fusillé); le chirurgien-major du régiment, docteur 
Jacques Sirometnikof; les sous-officiers Wiewiorow ski. 
Jean Pogonowski, et un grand nombre de soldats. Il y 
avait en outre dans le 4 e de hussards le capitaine 



— 136 — 

Horodyiski ; dans le 2 e régiment de cavalerie légère, 
le sons-lieutenant Félix Rokieki ; dans le 6 e régiment 
de cavalerie, le sous-lieutenant Maurice Muller ; 
dans l'escadron des Francos de Cuenea,Ies lieutenants 
Bieliaski et Zienieski ; dans un des escadrons des 
Francos de Castille, le capitaine Purzyckij dans le 
9 e régiment d'infanterie légère, le lieutenant Mo- 
gielnicki; dans l'escadron de la légion anglaise, le 
sous-lieutenant Julien Morawski. Le colonel Suli- 
kouski, commandant un régiment des provinces, était 
un des rares débris des légions polonaises qui avaient 
combattu en Espagne au commencement de ce siècle 
du temps des guerres de Napoléon I". » 

La justice divine a voulu que les fils de ces mêmes 
Polonais qui, vingt-trois ans auparavant, avaient 
concouru à imposer à la Nation Espagnole un roi 
étranger, vinssent en Espagne pour défendre celte 
fois le trône de la reine constitutionnelle, combattre 
en faveur des libertés de cette nation, et payer de leur 
sang, de leurs vies même, des torts que pouvaient lui 
avoir fait leurs pères ; c'est ainsi que les capitaines 
Calixtc Borzewski, Tytenbroii,Zelbacho\vski,le lieute- 
nant Ignace Mokronowski, les sous-lieutenants Maxi- 
milien Rudnicki,Zegrada,Iesous^fficier Labanowski, 
etc. , reposent en paix sur le sol de l'Espagne ; que la 
terre amie leur soit légère! ! ! 

< Le maréchal Espartero (dit encore la Chronique, 
t. yi, p. 2G8) a fait tout son possible pour favoriser 
les Polonais sans exciter la jalousie des autres étran- 
gers qui servaient en Espagne, et sans enfreindre les 
lois ai les règlements du pays. De là, on peut con- 
clure que, malgré la guerre civile qui faisait verser 
des Ilots de sang, les principaux personnages qui se 
sont succédé à la tête du gouvernement, se sont tous 



— 137 — 
intéressés au sort des Polonais, non par conformité 
de principes politiques, ni en raison des services 
qu'ils auraient pu en attendre, mais parce qu'ils par- 
tageaient la sympathie générale qui se manifestait 
dans tous les partis en faveur de l'héroïque Pologne 
gémissant sous le joug despotique de l'étranger. » 

A l'appui de ce que je viens de citer, je pourrais 
ajouter, s'il m'était permis de parler de moi-même, 
que mes travaux scientifiques n'ont été dans aucun 
pays de l'Europe plus encouragés qu'en Espagne ; 
nulle part je n'ai été comblé de tant de titres hono- 
rifiques que par les Académies et les Sociétés savantes 
de ce beau pays ; sans y avoir jamais mis les pieds, j'y 
compte cependant de nombreux amis en tête desquels 
je me plais à voir figurer le professeur don Serapio 
Escolar , de Madrid ; le docteur don Benito Ballester 
y Broceta , de Valence ; le docteur don Eusebio Cas- 
tello y Sera, médecin des hôpitaux de Madrid ; MM. 
Mateo Seoane , président de l'académie des sciences 
de Madrid ; Mariano Lorente, secrétaire de la même 
société; Agustino Bicio, président de l'Académie de 
médecine et de chirurgie de la même ville; Fr. Mar- 
ron, président de l'Académie de chirurgie; Natalis 
Medrano , secrétaire de la même Académie ; Vicente 
Gasio et Ignacio Vidal, de l'Académie de Valence: 
Flor. Ballarin et Paolo Lorano y Enalde, de l'Aca- 
démie de Sarragosse , José Vicente Fillos et Joaquin 
Bodrigo y Barza ; Joaquin Casan et Antonio Navarre, 
de l'Institut médical de Valence; Agustino Perez de 
la Biva et Antonio Lemon de Xerres de la Frontera; 
P. G. Gordon et Fr. de Pansa Barca , de la même 
ville, etc. 

Plût à Dieu qu'à cette époque nous fussions tous 
allés en Espagne chercher sur les champs de bataille 



— 138 — 
une mort glorieuse ou une position militaire, plutôt 
que de languir clans l'oisiveté et la misère, de voir 
aujourd'hui quelques centaines de faux frères se cou- 
vrir d'opprobre sur leurs vieux jours et s'attirer les 
malédictions des générations futures de la Pologne, 
en demandant la permission de rentrer dans leur pays 
au gouvernement spoliateur de l'autocrate russe. 

Adiré vrai, les offres ne manquaient pas de la part 
d'un très-grand nombre d'officiers polonais. Notre 
brave général Henry Dembinski a été en négociation 
avec l'ambassadeur d'Espagne à Paris, pour le compte 
de son gouvernement pendant le mois dejuillet 1835; 
il ne s'en est guère fallu que presque toute notre émi- 
gration allât combattre eu Espagne pour la liberté et 
le trône d'Isabelle II. Mais notre général, guidé par 
de nobles sentiments de patriotisme, voulait que le 
corps d'armée confié à son commandement portât le 
nom de légions polonaises, l'uniforme polonais, et 
conservât l'aigle blanc de la Pologne pour drapeau : 
que, sur trois officiers, il y en eût au moins deux po- 
lonais. On ne voulut pas lui accorder ces conditions, 
par des considérations politiques, sans doute par 
égards vis-à-vis de la Russie , quoique cette dernière 
n'eût jamais voulu reconnaître officiellement la légi- 
timité du gouvernement de la reine,qu'en ces derniers 
temps sous le règne d'Alexandre II. Voilà comment 
échoua, au commencement du mois d'août 1835, 
l'organisation des légions polonaises en Espagne 
{Chronique, t. ni, p. 214), et pourquoi il ne s'y est 
pas trouvé un plus grand nombre d'entre nous, qui 
aurions tous vivement désiré prendre une part active 
dans la guerre de la Péninsule ibérique. 

Déjà au commencement de l'émigration polonaise, 
le général Dembinski, et c'est à la connaissance de 



— 139 — 
tout le monde, avait été appelé pour organiser en 
Egypte l'armée du vice-roi Méhémet-Ali ; il ne vou- 
lait pas former des légions polonaises, mais seulement 
y faire entrer des officiers polonais pour qu'ils fussent 
aguerris et prêts à prendre part à une nouvelle lutte 
en faveur de l'indépendance nationale contre la Rus- 
sie , s'il y avait lieu. En 1834, plusieurs officiers 
polonais avaient déjà pris du service en Egypte ; je 
citerai entr'autres : Louis Sabatowski ; Michel Kocz- 
kowski ; Antoine Rzepecki ; Louis Muchlinski ; Jean 
Ivoch ; Gustave Hage ; Vincent Kruszevvski ; Mathieu 
Zychlinski ; Joseph Zaha; Alexandre Alexandrowicz; 
Kasperowicz ; Maciejiowski ; Grodke ; Gesiorowski ; 
Julien Duszynski; le docteur Hermanowicz, et le doc- 
teur Kruszevvski , morts tous deux de la peste ; le 
pharmacien Bandtke {Chronique, t. n, p. 320); Sa- 
batynowski , orientaliste ; Szpicnagel ; Putawski IJa- 
dzi-Mehemet-Bey ; le docteur Sawicki, etc., etc. Un 
grand nombre y ont péri , les uns emportés par des 
maladies contagieuses, les autres dans la guerre con- 
tre les tribus sauvages de l'Afrique. Les survivants 
ont été obligés de revenir en Europe, par suite de 
l'intervention de l'empereur Nicolas, qui ne pouvait 
voir nulle part les Polonais se créer une position ho- 
norable, et qui surtout s'est toujours opposé à ce que 
les émigrés se consacrassent à l'art de la guerre dans 
quelque pays que ce fût. 

Ainsi, au commencement de 1839, les empereurs 
d'Autriche, de Russie et le roi de Prusse intervinrent 
officieusement et officiellement auprès de S M. Léo- 
pold I er afin d'empêcher notre brave général Skrzy- 
necki de prendre du service dans l'armée belge. Et 
comme S. M. ne voulut pas obtempérer à leurs de- 
mandes, les cabinets de Vienne et de Berlin retirèrent 



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•-usrn 






— 140 — 
leurs représentants diplomatiques de Bruxelles et in- 
terrompirent leurs relations politiques. Le ministre 
des affaires étrangères de Russie, M. le comte de Nes- 
selrode dans sa note adressée aux cours de Vienne et 
de Berlin à la fin février 1838, disait : que tout em- 
ploi donné à un sujet russe qui a pris part à la 
révolution en 183 I , doit être considéré comme un cas 
de guerre contre les trois puissances co-partageantes 
île la Pologne ! 

Comme la Russie n'avait pas de représentant à 
Bruxelles, elle donna à son ambassadeur envoyé à 
la conférence de Londres la mission expresse d'empê- 
cher les Polonais de trouver une fonction dans aucun 
état de l'Europe, et surtout que la Belgique où nos 
compatriotes avaient été reçus à bras ouverts et 
où déjà un bien grand nombre avaient pris du ser- 
vice dans l'armée, les fasse sortir de ses rangs, les 
privant ainsi de tout emploi. 

Je dois payer ici le tribut de la vive reconnaissance 
de l'émigration polonaise à la généreuse nation belge, 
à son magnanime roi et à son gouvernement philan- 
thrope, non seulement pour l'hospitalité qui lui a été 
accordée dans ce pays, aussi cordialemement qu'en 
France, mais encore pour les positions sociales, ci- 
viles et militaires, dont un très-grand nombre de nos 
compatriotes ont été comblés jusqu'en 1848, où la 
vindicative et implacable politique russe obligea la 
Belgique par un traité secret de les priver tous, sans 
exception, de leurs emplois. Malgré cela un nombre 
très-considérable de nos compatriotes habitent ce 
pays hospitalier qu'ils ont adopté provisoirement, 
en attendant la résurrection de la Pologne et leur 
retour vers la Mère- Patrie qui les a vus naître. 

On voit, par ce qui précède, que l'émigration po- 



! ', É 



s'endc 



— 141 - 
iUf 



bnaise ne s'endormait nulle part ; partout ou elle se 
trouvait, et selon que les circonstances lui étaient 
plus ou moins favorables, elle tâchait de s'organiser 
civilement ou militairement ; mais partout on lui a 
suscité des obstacles insurmontables, en sorte que 
nulle part elle n'a pu atteindre son but. Malgré cela, 
l'opinion publique grandissait toujours, et se pronon- 
çait dans tous les pays par des manifestations sym- 
pathiques , principalement en France et en Angle- 
terre 

Des voix puissantes s'élevèrent en sa faveur et en 
celle de la Pologne qu'elle n'a cessé de représenter. 
Dans la chambre des députés, en France, je citerai ; 
MM. Glais-Bizoin ; Baude; Larabit; Odillon-Barrot; 
Maugin ; de Tracy ; Bignon ; Lasteyrie ; Chapuis- 
Montlaville ; le marquis de Sade ; St-Marc-Girardin ; 
le marquis de Mornay ; Mathieu de la Bedorte ; Sal- 
verte ; Lafitte ; Fr. Arago ; Laurence; Teste ; Vien- 
net; Vatout, etc., M. de Carné député ministériel qui 
dans les discussions sur les affaires d'Orient qui ont 
eu lieu les 1 er , 2 et 3 juillet 1839 a prononcé un 
discours où il a dit entre autres : 

«Non, Messieurs, nous n'insisterons pas sur le statu 
quo actuel de l'Europe, pas plus pour nous que pour 
nos amis politiques et surtout pour ce peuple héroï- 
que que vous bercez tous les ans de l'espoir de sa pro- 
chaine restauration. Je ne cache pas ma profonde 
conviction, et cette conviction je l'ai manifestée bien 
avant de faire partie de cette honorable assemblée ; 
je ne cache pas que s'il y a quelque lueur d'espé- 
rance de sauver la Pologne c'est dans ce moment 

qu'il faudra distribuer autrement les possessions ac- 
luelles de l'Europe. 

« La France ne doit donc pas renoncer à cette 






^MMMHI 



— 14g — 

pensée, autrement tes adresses annuelles ne sont 
qu une risée et une amère ironie. » 

Dans la chambre des pairs, je rappellerai : MM le 
comte de Tascher; le comte de St-Germain; M le 
comte d Harcourt ; le marquis de Brézé ; le général 
Ultemaot; surtout le comte de Montalembert, qui 
pour pouvoir mieux apprécier et comprendre notre 
itterature et notre histoire, s'est mis à étudier notre 
langue et qui a parfaitement réussi. 

Le 3 mai 1835, M. d'Harcourt, dans la chambre 
nés pairs, ht une proposition tendant à ce que la loi 
exceptionnelle du 21 avril 1832 sur les réfugiés fût 
supprimée afin que les réfugiés polonais pussent 
circuler librement et s'établir partout ou il leur plai- 
rait. M. le comte de Montalembert, appuyant cette 
proposition, prononça un discours où se trouve le 
passage suivant : « Il n'y a pas de plus grand mal- 
heur au monde que celui de la Pologne ; ce n'est pas 
an parti politique seul qui est vaincu, c'est une na- 
tion entière qui est écrasée, dont les débris apparte- 
nant aux divers degrés de l'échelle sociale, aux opi- 
nions les plus diverses, sont venus, couverts de gloire 
déposer sur notre sol les restes de leur existence. Je 
ne comprends pas que ces pauvres malheureux, qui 
comptent parmi nous tant de compagnons d'armes 
puissent être considérés comme des esclaves attachés 
a la glèbe, ou comme des criminels qui doivent res- 
ter sous la surveillance de la police. » Dans la même 
séance, M. le baron Mounier dit « qu'il n'était pas 
permis aux cœurs généreux de ne pas rendre justice à 
la noble et glorieuse entreprise des Polonais, de leur 
refuser les éloges qu'ils ont mérités pendant la guerre 
d émancipation de leur patrie, et de ne pas déplorer 
les fâcheuses conséquences dont elle a été suivie » 



— H3 — 

M. le comte Mole' , président du conseil des mi- 
nistres, prononça à cette occasion ces mémorables pa- 
roles : « Je partage entièrement et de tout mon cœur 
les sentiments exprimés par les honorables membres 
de cette chambre, car je ne connais pas d'infortune 
plus digne de la sympathie de toutes les nations que 
celle de la Pologne. Tout ce qui a été dit dans cette 
enceinte prouve suffisamment l'intérêt qu'inspire chez 
nous ce peuple héroïque. L'asile et les secours que 
nous accordons à tous les Polonais qui se sont réfu- 
giés en France, attestent également que nous parta- 
tageons cette sympathie universelle, etc. » 

{Chronique, t. vu, p. 2.) 

Ce n'est pas seulement dans les assemblées législa- 
tives soit de France, soit des autres nations que notre 
cause a été plaidée ; elle l'a encore été au sein de 
l'Institut de France, à l'Académie française. En voici 
deux exemples. A la réception de M. le comte de 
Salvandy, de regrettable mémoire , M. Lebrun , dé- 
signé pour répondre au récipiendaire en 1836, s'ex- 
prima ainsi : 

« Vous avez écrit l'histoire de la Pologne, comme 
si c'eût été celle de la France; c'est avec plaisir que je 
parlerai de ce savant ouvrage, que la conduite récente 
des trois puissances co-partageantes oblige en quelque 
sorte tout le monde à relire. A la vue du malheur dans 
lequel est tombé ce peuple héroïque, pour adoucir 
les sentiments douloureux qu'il fait naître, chacun 
aime à reporter, comme vous, ses pensées aux temps 
plus heureux où la Pologne existait pleine de vie et 
de grandeur..., où le héros... le roi polonais couvrait 
de son manteau étincelant de gloire les plaies de sa 
patiie... Non, il est impossible de lire votre œuvre 



— 144 — 
sans éprouver une profonde émotion... Cette héroïque 
défense de Vienne,dans laquelle Sobieski et ses soldats 
polonais repoussaient au fond de l'Asie les hordes bar- 
bares conduites par Mahomet IV contre l'Empire 
d'Occident, qu'ils ont sauvé au péril de leur vie...., 
ce même Empire qui les aspoliés un siècle plus tard.., 
cet empire qui, au moment où je parle, les chasse 
du dernier recoin de leurs anciennes possessions... du 
dernier refuge de leurs libertés (Cracovie) ! Vienni ! 
Podhayce ! Chocim ! noms glorieux , donnez par ma 
voix du courage à ce malheureux peuple..., et s'il se 
trouve dans cette enceinte quelque émigré de ce no- 
ble pays, que votre souvenir adoucisse sa profonde 
douleur ! » 

(Chronique, t. iv, p. 281.) 

L'année suivante, M. Dupaty, en prenant posses- 
sion à la même Académie du siège laissé vacant par 
la mort de M. Laine, disait : 

« Si le fidèle interprète de vos pensées (M. Ville- 
main), à qui vous avez confié la mission perpétuelle 
de représenter votre science et vos nobles sentiments, 
vous demandait qui de nous représentera le mieux cet 
amour de l'humanité dont M. Laine s'honorait , je 
lui répondrais, pour la considération et la gloire de 
l'Académie, personne ne le représentera mieux que 
celui qui a défendu devant la chambre des pairs 
l'M. Villemain lui-même) la nationalité du noble peu- 
ple qui, lié avec le nôtre par les mêmes sentiments 
d'héroïsme, a été souvent appelé à partager les triom- 
phes de notre gloire... celui qui jugeant la France 
d'après lui-même et d'après vous , a garanti qu'elle 
ne peut pas rester froide spectatrice du meurtre po- 
litique d'une nation... celui qui a contresigné le 



— 145 — 

discours royal où se trouvent ces paroles prophéti- 
ques : La nationalité polonaise ne périra />aj.Paroles 
saintes ! qui ont retenti depuis l'Ukraine jusqu'à la 
Courlande... Déployer ses talents à la défense de 
grands malheurs , à laquelle prendront part un jour 
tous les peuples, doit être le but essentiel d'un orateur 
et d'un écrivain... » (Chronique, t. v, p. 342.) 

M. Villemain, en défendant la cause polonaise soit 
dans les chambres, soit dans le sein de l'Académie, 
exprimait les plus nobles et les plus généreux senti- 
ments ; il a été nommé cette année-ci (en 1858), 
membre correspondant de l'Académie impériale de 
St-Pétersbourg , et il a accepté ce titre avec un cer- 
tain orgueil. On peut conclure de ce fait, que la dé- 
fense de la cause polonaise est un mérite, même aux 
yeux de nos ennemis les plus acharnés puisqu'ils ont 
nommé un de ses plus zélés partisans leur membre 
correspondant. Notre cause est donc parfaitement 
bonne et juste. 

Voyons maintenant ce qui s'est passé en Angle- 
terre par rapport à l'émigration et à l'émancipation 
de la Pologne. Mais, avant d'aborder ce sujet, faisons 
remarquer que des liens nombreux nous unissent à 
la France; ceux de famille, la ressemblance de carac- 
tère, la conformité des opinions et des tendances poli- 
tiques, celle des convictions religieuses, les anciens trai- 
tés d'alliance, scellés du sang des deux peuples sur 
tant de champs de bataille, le souvenir de la gloire 
acquise en commun, tout nous attire vers elle; il n'y;i 
donc rien d'extraordinaire que ces deux nations 
éprouvent depuis plusieurs siècles une sympathie très- 
vive l'une pour l'autre, et que la France ait accordé 
une hospitalité généreuse aux débris de la Pologne 

7 







— 146 — 
échappés au désastre de 1831. Rien de pareil n'exis- 
tait entre les Anglais et nous, sauf les idées de liberté. 
Aussi a-t-il fallu la chute et l'anéantissement de notre 
patrie pour les tirer de leur indifférence à notre 
égard, pour les excitera faire quelques manifestations 
publiques en faveur de notre cause*. Ce n'est qu'après 
l'arrivée de nos émigrés en Angleterre qu'eut lieu la 
fondation de la Société historique et littéraire des 
amis de la Pologne à Londres et dans d'autres villes 
dont j'ai déjà parlé ; ce n'est qu'après diverses pu- 
blications historiques sur la Pologne dans la presse 
quotidienne, que l'Angleterre a compris le danger 
que couraient ses colonies des Indes, et que la guerre 
qu'elle y soutient aujourd'hui ne pouvait être sus- 
citée que par notre ennemi commun, l'ennemi de 
toutes les libertés européennes Aussi il y eut une 
différence immense entre la réception qu'on nous fit 
eu Angleterre et celle de France et de Belgique, où 
régnait la cordialité la plus fraternelle et où les 
gouvernements eux-mêmes, tout en nous surveillant, 
s'occupaient très-sérieusément de nous assurer une 
position et de nous préserver de la misère dans 
l'avenir. 

En Angleterre, au contraire, le gouvernement lais- 
sait bien à chaque émigré toute la liberté possible ; 
chacun d'eux pouvait se mouvoir comme il l'enten- 
dait, quitte à mourir de faim ou à se suicider de dé- 
sespoir, si bon lui semblait; il les laissait absolument 
à la merci de la charité publique ; c'est ce qui donna 
lieu aux nombreux meetings qui se tinrent à cette 
époque, et aux prédications qui se firent dans les tem- 
ples et dans les églises pour venir au secours dey 
pauvres émigrés. Ces appels ne furent pas vains; 
nous comptâmes bientôt beaucoup d'amis et de dé- 



■■■■■Ml 



— 147 — 

fenseurs clans tous les rangs de la société, dans toutes 
les opinions politiques, dans toutes les sectes religieu- 
ses. Commençons par citer les noms des membres du 
parlement qui se sont le plus mis en avant pour la 
défense de notre cause. 

Dans la chambre des communes figure en première 
ligne, à titre justement mérité, feu lord Dudley Stuart, 
qui depuis la chute de notre révolution, s'est montré 
notre défenseur soit dans le parlement , soit en de- 
hors, avec tant de persistance et de vivacité qu'on l'a 
accusé d'être atteint de polo/iomanie, ainsi que le di- 
sait lord Melbourne : Stuart is quitc mad with tlie Pô- 
les. Aussi les émigrés polonais lui offrirent en 1836, 
comme faible témoignage de leur vive reconnaissance, 
son portrait entouré des armoiries polonaises avec 
l'inscription causas non fata sequor. Ils avaient pré- 
cédemment offert une médaille commémorative au 
général Lafayette et à Cuttar Fergusson. La mort pré- 
maturée de lord Dudley Stuart, de même que celle 
de ces deux derniers personnages, fut une calamité 
pour la Pologne et pour l'émigration qui porta le deuil 
de ces trois bienfaiteurs et protecteurs de notre 
cause. 

Lord Londondery est le premier qui se soit déclaré 
en notre faveur dans le parlement ; vinrent ensuite 
Cuttar Fergusson, le général Lacy Evans, le fameux 
agitateur de l'Irlande D. O' Connel, le colonel Stan- 
hope, le comte Darlington ; MM. Sheil Leach, H. 
Verney, Sinclair, J. Atwood, Whaltig,Buckingham, S. 
Rice, T. W. Beaumont, Joseph Hume, lord Stanley, 
MM. Gisborne,H. Inglis, Francis Burdett, Hawes, D. 
Bowring, sir Strafford Canning, lord Sandon, lord 
Palmerston, lord Morpeth, lord Russel, le vicomte 
Raynham, MM. John Angerstein, John Abel Smith, 












?*r 



— 148 — 
William Shedlefied, Thomas Plmin, les deux frères 

Kenneth . 

En dehors de cette chambre nous comptions parmi 
nos défenseurs S. A. R. le prince de Sussex, lord 
Argyle, le marquis de Lansdowne,lord Yarmouth, le 
comte de Scarborough, de Belfast, le comte d'Orsay ; 
MM. John Churchil, Georges Lennox, William Ben- 
tink,de St-Vincent,lord maire de la cité de Londres, 
MM. Elekt, Pritchard,Galloway, Peakock, Laurence; 
alderman Venables; Williams Flécher, Hall, conseil- 
lers de la municipalité; lordprévostdeGlascow, Wi- 
lhelm Mills; John Reid; Wilson poète philosophe a 
Edimbourg, Warburton; Villiers Stuart, Sandford, 
Talk peintre écossais, Willhelm Allan, dont le ta- 
bleau représentant les émigrés polonais est un chef- 
d'œuvre; H. G. Bell de Portsmouth ; William Gnf- 
fen, Lang, Creusé, Owers, Gaddock, docteur Wil- 
liam, le duc de Devonshire, T. Spring Rice, Butler, 
docteur Landeneur, Patrick Stewart, Frédéric Pigon, 
Richard Shéridan, Wynn Ellis, Georges Bell, Geor- 
ges Basse vi, marquis Connyngham, Robert Pigon, 
Marc Ilwrait, le poète John Brant auteur de Lajs of 
Poland, lord Howard, William Dick. le poète Leigh 
Cliffle auteur de The expatried a taie of modem Po- 
land le colonel Dawson Damor, le colonel Fox, le 
major H. Vivian, le capitaine Byng, T. S.Ducombe, 
Vincent artisan, docteur Wade; MM. Saul, C.Ken- 
nyse Tynte, Haro Haring; ce dernier s'est battu en 
duel pour les Polonais avec un soi-disant étudiant 
allemand; je croirais plutôt que c'était un Courlandais, 
fidèle sujet de la Russie ; car ce serait faire injure aux 
étudiants des Universités Allemandes dont les mani- 
festations sympathiquespour la Pologne étaient si una- 
nimes et si vives pendant notre passage, que q en 






— 149 — 
supposer un seul parmi eux capable de se fane le 
champion du despotisme russe. 

Quelques mots, maintenant, sur ce qui a eu heu 
en Angleterre en notre faveur. 

Ce n'est qu'en Angleterre, cette terre classique des 
libertés, que l'on voit des hommes de toutes les clas- 
ses pouvoir se réunir par milliers dans un endroit 
convenu, au vu et su de tout le monde, annonce 
longtemps à l'avance; ils peuvent y discuter librement, 
dire tout ce qu'il leur plaît, sans que personne inter- 
vienne pour troubler leur réunion. C'est une nation 
réellement étonnante sous tous les rapports, avec son 
sang-froid, son gros bon sens, son génie industriel et 
commercial, au milieu de ses richesses fabuleuses a 
côté de ses misères affreuses, avec ses libertés illi- 
mitées et que personne ne songe à violer. On est stu- 
péfait et sans y rien comprendre, quand on voit une 
cité monstre, comptant plus de deux millions à habi- 
tants, n'avoir pour toute garnison que quinze cents 
soldats de la garde de la reine, auxquels il n est pas 
permis de porter des armes dans certains quartiers, 
comme par exemple dans la City ; et néanmoins par- 
tout régner un ordre étonnant et une tranquillité 
parfaite, maintenus,il est vrai,par une fourmilière de 
policemens. Ceci se passe cependant au milieu d'une 
population qui n'est pas toute riche, dont un grand 
nombre souffrent même de la misèrent qui n'ont seu- 
lement pas la pensée d'enfreindre les lois et les usages 
du pays, tant ils sont habitués à les respecter. O peu- 
ple heureux ! Pourquoi es-tu le seul en Europe a jouir 
de ces libertés pour lesquelles il se verse tant de sang 
humain dans tout l'univers?... 

Ces assemblées, qui se tiennent souvent en plein 
air et que l'on nomme meetings, se pratiquent très- 









— 150 — 

fréquemment en Angleterre. C'est là qu'ont lieu des 
débats animés sur la marche de la politique tant ex- 
térieure qu'intérieure du gouvernement ; c'est là que 
l'on discute sur les élections, sur les réformes à in- 
troduire; c'est là que des voix généreuses se sont éle 
vées en faveur de la nationalité polonaise et de l'é- 
migration. Dans ces assemblées, tout se fait par des 
propositions que l'on développe, et qui y sont ap- 
puyées ou combattues par des discours chaleureux. 

Je vais faire mention de quelques-uns des meetings 
tenus en notre faveur pour donner une idée de tous. 
Je commencerai par celui du 19 février 1834, sous la 
présidence du brave général Lacy Evans, seulement 
colonel alors ; on y adopta une pétition au parlement 
dans laquelle il était dit: 

« Les pétitionnaires vous exposent avec confiance 
que les peuples ont, aussi bien que les hommes en 
particulier, des devoirs d'humanité à remplir les 
uns envers les autres malgré la différence de leur 
origine. Quelqu'un qui voit maltraiter son semblable 
par un autre plus fort ou par une bande de brigands, 
doit porter secours à celui qui est plus faible ou qui 
est lésé. Les nations doivent encore moins s'exempter 
de remplir les mêmes devoirs entre elles ; car un sim- 
ple particulier lésé dans sa personne, dans son hon- 
neur ou dans sa fortune, peut chercher protection 
et demander réparation par devant les tribunaux ins- 
titués dans ce but, tandis que pour les nations op- 
primées , il n'y a pas d'autres tribunaux où elles peu- 
vent en appeler si ce n'est à la justice et à l'huma- 
nité des autres nations. » Lord DudleyStuart, le comte 
Darlington , MM. Seilb, Leach, Cuttar Fergusson, 
D. O' Connel, le colonel Leicester Stanhope prirent 
la parole en faveur de la Pologne dans ce meeting. 



— 151 — 

Dans celui qui eut lieu le 3 mai de la même année, 
lord Morpeth et M. E Romilly proposèrent de décla- 
rer:«Que les émigrés polonais qui se trouvent en An- 
gleterre, ayant tout sacrifié pour la défense de leurs 
droits, de la liberté et de l'indépendance de leur na- 
tion, méritaient une sympathie exceptionnelle de la 
part du peuple anglais. » Cette proposition fut ap- 
puyée par MM. Thomas Wentworth Beaumont, Jo- 
seph Hume, W. A. Smith, lord Sandon, W. Palten, 
Sheil, lord Dudley Stuart, Fergusson, Buckinghamet 
D. 0' Connel qui ne se gêna nullement pour procla- 
mer que l'Empereur Nicolas n'était qu'un monstre. 

Dans une réunion publique qui se tint au mois 
d'août 1836, à Mary-le-Bone, lord Nugent déclara 
«Que la Pologne occupait le premier rang dans les 
fastes de l'humanité, tandis que la Russie, malgré sa 
puissance et son immense étendue, n'était qu'un pays 
sauvage, et que par cela même, les Polonais doivent 
être accueillis dans tout l'univers comme des conci- 
toyens et comme des frères. » 

Le 14 juin 1839, il se tint clans la loge des francs- 
maçons près de la rue Great-Queen un meeting pré- 
sidé par S. A. R. le duc de Sussex, oncle de S. M. 
la reine Victoria* il y avait un concours immense de 
personnes appartenant à toutes les classes et des dames 
de très-haut parage. On y remarquait MM. le mar- 
quis de Breadalbane, le comte de Rosbery, le comte 
de Lovelace, le vicomte Loftus, le comte de Monta- 
lembert pair de France, lord Dudley Stuart, les colo- 
nels Leicester Stanhope et Angerstein, le capitaine 
Crawfort, le chevalier Ducombe, et parmi les mem- 
bres du parlement le Comte Euston, le vicomte San- 
don, lord Charles Fitz-Roy, MM. Charles Villiers, T. 
Strangways, Georges Sinclair, David Roche, John 



— 152 — 

Ouest, William Denison, Georges Wilbraham, Wil- 
liam Gibson Craig, Wilson Palten, J. Eaton, Wil- 
liam Villiers Stuart, D. O' Connel, Otway Cave, 
Thomas Wyse, Joseph Hume, Wyun Ellis, Thomas 
Atwood, J. W. Williams, Gally Knight, J. M. Gas- 
kell, Swyaften, Jervis, E. Handley. etc., etc. 

Le marquis de Northamtou, lord Kinaird, lord 
Cranstoun, le docteur Lushington, Robert Fergusson, 
MM. Emerson, Tenent , Charles Standich , Patrick 
Stewart, s'excusèrent par lettres de ne pouvoir pren- 
dre part à cette réunion, en déclarant qu'ils adhéraient 
à toutes les propositions qui pourraient y être faites. 
Après la lecture de ces lettres le prince président 
expliqua que le but de la réunion était de manifester 
au monde entier les sentiments qui animent la Nation 
Anglaise envers la Pologne el d'apporter autant qu'il 
dépendra d'elle du soulagement aux souffrances des 
émigrés qui cherchent aujourd'hui un asile dans son. 
sein. « Selon moi, dit S. A. R., l'Europe constitue 
une seule famille ; nous sommes tous chrétiens ; sur 
tous nos drapeaux se trouve la même croix ; par 
cela même nous appartenons à la même famille. Les 
calamités qui affligent une contrée de l'Europe doi- 
vent être considérées comme si elles les frappaient 
toutes. 

« Si nous tournons nos regards vers les siècles pas- 
sés, nous voyons qu'il n'y a pas de nation qui ait sur- 
passé en courage la nation polonaise. Elle était l'or- 
nement du monde civilisé ; elle s'est illustrée par sa 

défense Et qui donc ne connaît pas le héros So- 

bieski, le sauveur de Vienne, qui a sauvé l'Europe du 
joug musulman? La bravoure polonaise en préservant 
Vienne a rendu un service éminent à l'univers entier. 
Est-il permis de la récompenser par le massacre et 






— 153 — 

l'anéantissement? Est-il permis qu'une nation qui a 
si bien mérité de l'humanité soit condamnée à périr, 
à être rayée de la carte d'Europe, età voir disparaître 
jusqu'à son nom du nombre de ceux de la société euro- 
péenne? Non je ne tremperai pas dans une pareille 
infamie en y souscrivant. Et je suis convaincu que 
vous pensez tous comme moi. (Cris unanimes oui, 
oui). Justice is the best policy : La justice est la 
meilleure politique, a ajouté S. A. R. 

« Les décrets du Tout-Puissant sont sacrés, il est 
vrai ; il peut à son gré élever ou renverser les nations, 
et je ne dois pas murmurer contre sa volonté ; mais 
je m'opposerai de toutes mes forces à cette doctrine 
arrogante qui reconnaît à une nation le droit d'en 
anéantir une autre. 

« La cause de la Pologne est celle de la chrétienté 
tout entière. — H y a vingt millions de Polonais, et 
ces vingt millions doivent-ils perdre leur rang de 
nation? Doivent-ils perdre tout ce qui attache un 
homme à la vie? Anglais, y a-t-il quelqu'un parmi 
vous qui se soumettrait à un pareil sort ? (exclamations 
unanimes, non, non). Je suis certain que non; je 
suis sûr que chacun de vous crierait : Aux armes!!! 
Et si tels sont vos sentiments, il vous appartient de 
porter secours aux opprimés. J'ai la conviction que 
l'indépendance de la Pologne garantirait mieux l'Eu- 
rope et lui assurerait une paix universelle plus solide 
que celle basée sur quelque expédient inventé par la 
diplomatie moderne. 

« Je ne dois pas passer sous silence la conduite 
exemplaire des émigrés polonais ; je n'en parle exprès 
que parce qu'il y a eu, dit-on, une ou deux exceptions. 
Je ne connais pas les personnes, peut-être sont-ce des 
Polonais ? Peut-être sont-ce des loups recouverts de 



HH 



m 



— 154 — 

peau d'agneau ? J'avertis les vrais Polonais d'y 
prendre garde. Il n'y a pas longtemps que je suis aile 
à Portsmoutli, où il se trouve un très-grand nombre 
d'émigrés, et où ils se sont attirés l'estime de tous les 
citoyens. Je serais injuste si je passais sous silence cet 
éloge mérité, etc. » 

Après l'allocution du Prince-président , M. le 
marquis de Breadalbane, chargé de présenter la pre- 
mière proposition à l'assemblée , prit la parole ; il 
adressa les compliments d'usage au Prince-président, 
et continua ainsi : 

« Je me réjouis de voir une réunion aussi nom- 
breuse de personnes si honorables, présidée par Son 
Altesse Royale. Je me réjouis surtout de la voir com- 
posée d'hommes de toutes les opinions , de tous les 
partis. C'est une preuve que la cause de la nation 
polonaise n'est pas une affaire de parti , mais qu'elle 
appartient à tous les hommes comme à toutes les 
nations. 

« Quel est le but de notre réunion ? Quels mal- 
heurs avons-nous à déplorer? C'est avant tout la perte 
de la Pologne , dont le premier démembrement a 
renversé de fond en comble en Europe les bases de 
la morale, de la justice, et de l'indépendance des na- 
tions. 

« Les puissances co-partageantes se sont condui- 
tes envers la Pologne comme les brigands de grands 
chemins qui attaquent une maison, la pillent, s'y 
établissent et réduisent ses propriétaires en esclavage. 
Cette action infâme , digne des peuples barbares, est 
la source de tous les maux de la Pologne. Ce fut 
délivre d'une puissance sauvage que je condamne 
ici solennellement. Quel fut le résultat de cette ini- 
quité? Le voici : On a détruit une nation pour l'as- 



■Hi^Hi 



— 155 — 
servir à un joug étranger ; on l'a déchirée en lam- 
beaux sans égards pour la noblesse de son caractère, 
pour sa position géographique , pour sa langue ; et 
de là ont découlé toutes les conséquences qu'il était 
facile de prévoir à tout homme sensé qui s'occupe 
d'approfondir l'histoire de l'humanité... etc. , etc. 

« Je fais donc la première proposition : de décla- 
rer que, dans les circonstances actuelles , il est du 
devoir des amis de la Pologne de manifester haute- 
ment et publiquement leur sympathie pour ses mal- 
heurs et ses souffrances. » 

Lord Fitz-Roy appuya cette proposition en ces 
termes : 

« Je fus toujours le partisan sincère d'une liberté 
sage, guidée par l'esprit du christianisme; mais qui 
ne s'intéresserait à la Pologne ? Cette Pologne qui 
dans les jours de sa puissance tendait une main fra- 
ternelle à toutes les autres nations? On s'est souvent 
demandé pourquoi la Pologne n'a pas pu se sauver 
. elle-même. Elle a été forte, il est vrai , et elle en a 
fourni la preuve en 1831, quand en se soulevant, 
elle vengeait seule l'injustice commise envers elle 
La Russie eût succombé dans la lutte, le général en 
chef de ses armées les eût vu anéantir sans l'inter- 
vention de la Prusse. Aujourd'hui que la Pologne est 
' désarmée et privée de toutes ressources , il lui est 
impossible de secouer le joug qui l'opprime , et en- 
core moins de reconquérir son indépendance. Mais 
elle la recouvrera un jour par suite de manifestations 
pareilles à celle que nous faisons aujourd'hui ; non 
qu'elles puissent produire le salut par elles-mêmes, 
mais elles y contribueront puissamment. C'est la 
goutte d'eau qui, tombant incessamment . finit par 
creuser le rocher. » 



. 



— 156 — 

La proposition fut votée à l'unanimité. 

Lord Sandon se leva pour faire une seconde pro- 
position et s'exprima en ces termes : 

« Je ne viens pas ici réchauffer votre zèle; ce se- 
rait chose superflue. Depuis longtemps les cœurs 
Anglais sont pleins d'enthousiasme pour la Pologne. 
Tout ce qui porte respect aux principes sacrés, tout 
ce qui a du cœur, tout ce qui est capable de sentir 
ce que c'est que la perte de la liberté et de l'indé- 
pendance, s'est inscrit déjà parmi les défenseurs de 
la Pologne 

« Je vous fais cette seconde proposition de décla- 
rer: « Que la bravoure des Polonais, dans leur dernière 
lutte avec le despotisme étranger, leur donne droit 
à l'estime et à la considération de tous les peuples 
et de tous les partis, et nous font espérer qu'ils re- 
couvreront un jour l'indépendance pour laquelle ils 
ont déjà si vaillamment combattu. » 

« Y a-t-il ici quelqu'un qui oserait ne pas sou- 
tenir cette proposition? Quelqu'un oserait-il douter 
de la bravoure des Polonais ou de la justice 'de leur 
cause? En voyant les persécutions auxquelles ils sont 
en butte, quelqu'un pourrait-il penser que par cela 
même les Polonais n'inspirent pas de plus vives 
sympathies aux cœurs anglais? Quelqu'un enfin dou- 
terait-il que les Polonais ne soient dignes de ces 
sympathies, et que la Providence , dans ses desseins 
cachés , ne prépare déjà les voies inconnues par 
lesquelles elle les conduira au salut, etc., etc. » 

Après cet orateur, M. W. Denison prit la parole à 
son tour, et dit : 

« S'il y a quelqu'un qui ait le droit d'appuyer la 
motion que vous venez d'entendre, c'est moi ; car je 



- — 157 — 
suis du nombre des Anglais qui furent les témoins 
oculaires de l'enthousiasme unanime avec lequel lut 
accueillie la constitution polonaise du à mai l/yi, 
dont le célèbre Burke a dit que tout le monde y 
avait çagnc et que personne n'y avait rien perdu. Je 
n'oublierai jamais les combats glorieux qu ont sou- 
tenus alors les Polonais, sans armes, sans ressources, 
abandonnés de tout le monde; le moindre secours, 
de quelque côté qu'il vint, les aurait sauves, pour- 
quoi est-il arrivé que personne ne leur en ait ac- 

cordé? , . , 

« Comparons maintenant avec leur conduite dans 
leur dernier soulèvement contre le grand duc Cons- 
tantin la barbarie de la Russie envers eus Elle con- 
damne les plus généreux à l'exil; elle accable de vexa- 
tions et d'humiliations ceux qui sont restes dans leur 
pays. Et cependant, la Pologne était une nation in- 
dépendante et puissante! ... Si Napoeon , qui con- 
naissait son influence en Europe, lui avait tenu 
parole, il aurait continué à régner en France : la 
Pologne serait libre et indépendante, et la Russie au- 
rait été obligée de reculer et de se renfermer dans 
ses propres limites. 

/il fut un temps où la Pologne rendait des servi- 
ces immenses à la liberté de l'Europe J espère 
vivre assez pour la voir appeler ses enfants sous 
les armes, et qu'ils combattront alors, non pour 
une cause étrangère, mais pour leur propre indé- 
pendance. Le jour viendra, où ranges sous les or- 
dres de quelque grand général , comme le phénix, ils 
renaîtront de leurs cendres et reprendront leur place 
parmi les nations civilisées. » t t ( 

Lord Loftus. « Quoique je ne sois pas autorise a 
soutenir la motion, je profite cependant de cette 



— 158 — 
circonstance pour exprimer ma profonde sympathie 
pour les Polonais expatriés. Quand je pense d'un 
cote a leur déplorable situation , et de l'autre à leur- 
constance et a leur conduite exemplaire, je ne puis 
assez admirer leur dévouaient, et je ne puis pas 
croire qu un pareil peuple ne soit pas digne de cons- 
tituer une nation. 

« Notre gouvernement a pris part aux traités qui 
garantissaient l'existence de la Pologne. Que sont 
devenus aujourd'hui sou indépendance , sa langue 
ses usages sa religion , sa place même sur la carte 
d Europe ? N est-il pas du devoir de tout Anglais 
d employer toute l'énergie de son intelligence, toutes 
ses forces physiques pour rendre à la Pologne ses li- 
bertés . J S il en fut jamais temps, c'est aujourd'hui 
que nous devons nous préoccuper de son sort Les 
partisans eux-mêmes de l'autocrate ne peuvent pas 
mer les artifices dont la Russie se sert pour éten- 
dre sa domination en Orient. Si l'on n'emploie pas 
des moyens énergiques pour l'arrêter, nous devons 
nous attendre à de grands malheurs. 

«Dans l'espace de 70 ans, la Russie a doublé l'é- 
tendue de ses possessions ; et il faudrait aujourd'hui 
les forces réunies de l'Europe entière pour réprimer 
son insatiable ambition. C'est pour cela que j'espère 
que le ciel, dans sa miséricorde , me permettra de 
voir la Pologne rétablie grande et puissante comme 
par le passé. » 

M. Hume : « Je ne pensais pas d'abord prendre la 
parole. Je suis cependant forcé de dire quelques 
mots pour appuyer les vœux exprimés par le noble 
lord. 

« L'intervention de l'Angleterre dans les affaires 
de la Pologne est de toute nécessité. L'état actuel de 






— 159 — 
ce pays est une honte pour la Grande-Bretagne. La 
Russie a joué un rôle infâme envers la Pologne; et 
je suis convaincu que sous peu il s'opérera une réac- 
tion en faveur de cette dernière ; réaction que pro- 
voqueront les intérêts anglais menacés par les em- 
piétements de la Russie en Orient. 

« La cause Polonaise est la cause de la liberté, et 
par conséquent celle de l'Angleterre; donc, la Polo- 
gne redeviendra libre. Il est à déplorer que ses en- 
fants les plus vaillants soient réduits à chercher un 
asile sur des terres étrangères, ou à gémir sous le joug 
despotique d'un ennemi vindicatif. La cause de a 
Pologne n'est pas aujourd'hui seulement celle de 
l'Angleterre, mais encore celle de l'univers entier ; 
car elle est celle de la liberté pour laquelle battent 
tant de cœurs. à mon avis , jamais l'espoir de la 
Pologne ne dut être plus fort. 

« J'ai observé la conduite des émigrés Polonais, et 
cet examen m'a donné pleine satisfaction. Nous avons 
un double devoir à remplir envers eux : 1" les sou- 
lager dans leurs misères; 2° soutenir leur courage si 
nécessaire pour une guerre qui pourrait être pro- 
chaine. 

« Je suis convaincu que l'Angleterre profitera de 
toutes les circonstances favorables pour leur manifes- 
ter ses sympathies : je suis convaincu qu'elle ne dé- 
sertera pas la cause polonaise, que la Pologne pourra 
recouvrer son indépendance comme la Belgique ; et 
que les nations se réuniront pour l'aider dans cette 
œuvre de régénération. » 

La seconde proposition passa comme la première 
à l'unanimité. > 

Le fameux agitateur del'Irlande,DanielO Connel, 
devait présenter une troisième motion, mais comme 



— 160 — 
il avait été obligé de s'abseuter momentanément, ce 
fut M. P. T. Wyse, son compatriote qui la présenta 
en ces termes. 

« Suivant l'assentiment unanime du meeting, la 
restauration de la Pologne sera la garantie la plus 
sûre des libertés européennes, de la paix universelle 
et du bonheur de l'humanité. » 

L'honorable orateur développa cette proposition 
dans un fort long discours et prouva par les faits 
consignés dans l'histoire que l'immense étendue de 
l'empire de Russie serait la cause de sa ruine. Voici 
un passage de ce discours. 

« Celui qui a lu l'histoire de Rome sait parfaitement 
que chaque fois qu'une nation s'étend outre mesure, 
elle devient par cela même moins forte : les membres 
inférieurs épuisent les sources de la vie dont le cœur 
a besoin. Je crois donc que la Russie, à mesure qu'elle 
grandit, devient moins redoutable. La nation qui 
approche le plus de sa décadence est celle qui fléchit 
sous son propre fardeau : mole mit sua. Ce fardeau 
la fera tomber en ruine plutôt que le bras de ses 
ennemis. Je suis convaincu que la Pologne sera 
reconstituée ; que ce royaume opprimé et éprouvé par 
tant de malheurs reprendra son rang parmi les nations 
civilisées, dont le devoir est de protéger la liberté 
civile et religieuse dans tous l'univers. » 

M. Sinclair se leva pour ajouter ces quelques mots : 

« Tant que les hommes pourront parler, tant qu'on 
verra la Pologne gémir dans l'esclavage, les prières 
ne cesseront de s'élever jusqu'au Tout-Puissant pour 
obtenir qu'elle soit replacée au rang des nations 
indépendantes. Si l'exaucement de ces vœux répon- 
dait à la justice de la cause, il y a longtemps que le 
despote autocrate aurait chancelé sur son trône. » 









— 1G1 — 

M. P. T. Atwood a ensuite appuyé cette dernière 
motion clans un long discours qu'il m'est impossible 
de reproduire en entier, mais dont je citerai la péro- 
raison pour en faire comprendre le sens général. 

« Qu'il soit permis au représentant de la grande 
et industrielle cité de Birmingham, d'adresser ici 
quelques paroles au nom d'honnêtes et libres ouvriers 
(le l'Angleterre. 

* Il n'y en a pas un seul parmi eux qui ne soit ami 
de la cause polonaise.Quel spectacle plus touchant que 
celui de l'union intime dans cette cause noble et sacrée 
de toutes les classes de la nation à partir du Prince 
qui touche de si près au trône et des plus hauts per- 
sonnages de notre vieille aristocratie jusqu'aux classes 
ouvrières? La Pologne était l'avant-garde de l'Europe : 
son existence libre et indépendante est une nécessite 
pour mettre un frein à l'ambition moscovite. Qui ne 
sait que partout où nous éprouvons des embarras, 
aux Indes comme au Canada, partout nous trouvons 
des émissaires de la Russie. 

« Un jour viendrait ce jour n'est pas très-éloigné, 
où il faudra que la Pologne ressuscite. J'ai toujours 
été si convaincu de sa restauration que l'on m'a dit 
être atteint de polonomanie . Depuis lors je n'ai cessé 
et je ne cesserai de marcher sur les traces de cet il- 
lustre Romain, auquel je n'ai pas la prétention de 
me comparer, mais dont j'emprunterai la fin de 
mon discours. Il n'a cessé de crier : Delenda est 
Carthago. Je ne cesserai pas de dire : Renovanda 
Polonia ! 

« Le moment n'est pas loin où le grand œuvre doit 
s'accomplir. S'il faut du sang, il en coulera par tor- 
rents.... Mais nous ne consentirons jamais que la 
Pologne reste dans l'état actuel » 



■ 







— 1G2 — 

Il m'est encore moins possible de rapporter ici le 
discours que prononça feu Daniel O'Connel dans cette 
mémorable séance, à cause de sa longueur; je me bor- 
nerai à dire qu'il prouva par des arguments nouveaux 
mêlés de saillies piquantes qui lui étaient familières, 
la nécessité absolue de la restauration de la Pologne 
pour assurer la paix universelle et le bonheur général. 
Il regardait l'empereur Nicolas comme le plus grand 
révolutionnaire, car il s'est insurgé contre la consti- 
tution polonaise et contre ses propres serments qu'il 
avait juré de ne jamais violer. Il rappela la journée 
du 17 mai 1832 où. l'on enleva 450 enfants des deux 
sexes dans les rues de Varsovie, et où la soldatesque 
barbare tua la pauvre mère qui défendait son enfant 
qu'on arrachait de ses bras ; à cette occasion, il 
traita l'empereur Nicolas de monstre des temps 
fabuleux. Il rappela également l'enlèvement de 500 
jeunes filles qu'on envoya peupler les colonies militai- 
res russes, et l'histoire de deux malheureux pères 
qui furent chargés de chaînes et précipités au fond 
d'un cachot pour avoir osé réclamer leurs jeunes 
enfants ravies. « Si nous avons, dit-il, une goutte de 
sang anglais dans les veines, pourrions-nous suppor- 
ter froidement ces crimes que se permet un homme 
portant une couronne sur la tête. » Puis, s'adressant 
aux Polonais, il termina en disant : 

« La situation dans laquelle vous vous trouvez 
exige, avant tout, que vous laissiez de côté vos dissen- 
sions sur certains points pour plus tard, quelqu'atta- 
chement que vous ayez chacun pour votre opinion ; 
elles ne peuvent aujourd'hui qu'amener les plus 
tristes résultats et vous couvrir de ridicule. Fous 
n'avez aujourdhui qu'un seul devoir, c'est de tâcher 
de vaincre vos ennemis, et vous ne pourrez jamais 



« 







— 163 — 

y parvenir sans donner l'exemple de l'union et de 
la concorde. (Chroniq. polon. t. vnr, p. 184. — 
Compte-rendu du meeting p. 15, 16, 17). 

Lord Dudley Stuart, le grand instigateur de cette 
brillante réunion, et l'âme de tout ce qui se faisait en 
Angleterre en faveur de la cause polonaise, prononça 
ensuite un discours plus long encore, et dont je vais 
extraire seulement quelques passages : 

« Avant tou^ dit-il, je ne puis cacher ma joie 
extrême et mon orgueil à la vue d'une réunion aussi 
imposante, présidée par un Prince du sang Royal, et 
à laquelle assistent les très-hauts lords membres du 
parlement, et les personnes les plus considérables du 
pays, voulant manifester ainsi au monde entier par 
leur présence, que la sympathie de l'Angleterre pour 
la Pologne n'est pas affaiblie, et prouver, suivant la 
dernière motion, que laplus sûre garantie des libertés 
européennes et du bonheur de l'humanité, c'est le 
rétablissement dune Pologne libre et indépendante. » 

L'illustre lord ajouta ensuite que la restauration 
de la Pologne n'était pas une chimère, mais une chose 
parfaitement réalisable ; qu'il n'en doutait pas un 
seul instant d'après tout ce qui se passe en Pologne, 
d'où la Russie a exilé en Sibérie mille étudiants qui 
voulaient conserver leur langue et leur religion. « Le 
nombre des Polonais dépasse vingt millions, dit-il, et 
lorsqu'une nation s'élevant à ce chiffre important, 
n'a recours qu'à des moyens raisonnables, elle est 
toujours sûre de recouvrer son indépendance. Ces 
moyens dépendent tous de l'esprit de concorde et 
d'union, comme l'a fait comprendre l'honorable repré- 
sentant de Dublin (Daniel O' Connel). 

« Que les Polonais mettent de côté toutes leurs 
susceptibilités personnelles , toutes ces mesquines 



— 164 — 

jalousies ; qu'ils les déposent sur l'autel de la patrie. 
Leur chef a besoin de compter sur leur obéissance; 
il ne faut pas prendre les armes avant son ordre ; mais 
quand il fera appel, tout le inonde doit être prêt à 
marcher. 

« De pareils conseils donnés par un homme aussi 
célèbre que le représentant de Dublin, qui jouit au- 
près de ses compatriotes d'une estime et d'une con- 
fiance sans exemple dans l'histoire, trouveront à coup 
sûr de l'écho parmi les Polonais. J'ai pour garant 
leur bon sens et leurs lumières. 

« J'espère aussi que les paroles que je prononce 
ici devant des Polonais émigrés, parviendront à ceux 
qui sont restés dans leur pays sous le joug de la Russie, 
qu'elles pénétreront également dans les châteaux 
comme dans les chaumières, et qu'elles impressionne- 
ront assez les esprits pour les leur faire conserver 
toujours présentes h la mémoire. Je croirais être in- 
juste envers eux, si je n'ajoutais que ces avertisse- 
ments sont probablement superflus, car je ne doute 
nullement qu'ils ne tirent plus d'un heureux résultat 
de leur malheur, qu'ils ne consacrent tout leur temps 
soit dans leur patrie, soit dans l'exil, à chercher les 
moyens d'arriver à leur émancipation quand l'heure 
sonnera, et qu'ils ne fassent en sorte que ces moyens 
soient efficaces pour aboutira leur but d'une manière 
certaine et définitive. » 

Les faits ont parfaitement répondu à ces conseils 
amicaux, car les Polonais qui ont abandonné leurs 
familles, leurs fortunes, préférant l'exil et la misère 
la plus profonde aux honneurs et aux richesses, ont 
déjà fait preuve d'une abnégation toute patriotique; 
ils n'ont tous qu'un seul but, celui de la reconstitu- 
tion de la Pologne, et malgré la divergence de leurs 



— 165 — 
opinions politiques, déjà ils se sont donné la main 
en 1848, et se la donneront encore au premier mo- 
ment opportun qui peut se présenter, pour le salut 
de leur Patrie. 

Lord Dudley Stuart, en terminant son discours, 
présenta à l'assemblée M le comte de Montalembert 
1 un de nos plus ardents défenseurs à la chambre des 
pairs de France, qui s'exprima à peu près ainsi : 

« Si je me trouve, messieurs, au milieu de vous, 
quoique français ; si je me permets de prononcer quel- 
ques paroles,' en me conformant au désir de mon 
noble ami lord Dudley Stuart, dont toute l'Europe 
sait que le nom est intimement lié à la cause polo- 
naise; si je profile de l'autorisation de S. A. R. qui 
préside cette assemblée et de la bienveillante atten- 
tion des auditeurs, c'est pour témoigner hautement 
qu'il ne s'agit pas ici d'une question qui intéresse 
l'Angleterre seule, et que ce n'est pas seulement dans 
ce pays que s'élèvent des voix généreuses en faveur 
des désastres de la Pologneet queseformentdes vceux 
ardents pour son rétablissement. 

« Ces sentiments sont dans le cœur de tout ami de 
la liberté et de la justice. La cause polonaise a pour 
elle non seulement les hommes de toutes les opinions 
et de toutes les classes de la société dans les trois royau- 
mes, comme l'a dit l'honorable représentant de la cité 
de Birmingham (Thomas Atwood), mais je ne crains 
point d'ajouter qu'elle a pour elle tous les hommes 
honnêtes et respectables de toutes les nations de l'Eu- 
rope. Elle est un lien de sympathie entre la France et 
l'Angleterre ; ces deux puissances sont redevables à 
la Pologne.... Toutes les deux ont une dette à lui 
payer. . . . Elle nous a sauvés non seulement pendant le 
siège de Vienne, mais encoreen 1831 quand son esprit 









— 166 — 
d'indépendance a contenu un moment la grande puis- 
sance delà Russie, comme elle est encore un obstacle 
aujourd'hui à ses projets d'envahir l'Occident. Elle a 
combattu fort longtemps pour nous, il est juste que 
nous nous mettions à la brèche pour elle. C'est une 
dette commune que nous lui devons.. ..Selon moi, cette 
(Jette commune est un des liens les plus durables de 
l'alliance entre la France et l'Angleterre, alliance qui 
est l'événement le plus heureux des temps modernes, 
comme elle est le plus beau et le plus fécond des 
résultats de leur civilisation. Mais si jamais une 
fausse politique, soit d'un côté, soit d'un autre, 
ou si les efforts de nos ennemis communs ve- 
naient à la faire rompre (et Dieu nous en préserve !), 
si les préjugés nationaux que nous avons naguère 
étouffés venaient à se produire de nouveau, et que 
l'Angleterre regrette notre alliance ou qu'elle en ait 

besoin qu'elle invoque le nom de la Pologne et je 

suis assuré que la France lui répondra cordialement 
avec une énergie qui retentira dans l'Europe entière. 
Alors nous verrons engager cette lutte désirée depuis 
i-i longtemps entre la liberté et la justice d'un côté, 
et l'infâme tyrannie de l'autre, entre la civilisation de 
l'Occident et la barbarie de l'Orient ! lutte dans 
laquelle les deux premières nations de l'Europe n'ont 
rien à perdre et tout à gagner. 

« Sous peu dejours, je retournerai dans ma Patrie; 
je raconterai avec orgueil à mes compatriotes tout 
ce que j'ai vu de votre noble et sincère attachement 
à la cause polonaise, et dont je trouve la preuve dans 
cette honorable et brillante assemblée. Je m'estime 
heureux d'avoir pu prendre part aux questions qui 
viennent de s'agiter sous les auspices du Prince 
aussi illustre qui préside cette réunion, et qui touche 






— 1G7 — 
d'aussi près le trône de votre grande nation. » etc. 
[Chronique, description du meeting, p. 30). 

Ce simple aperçu de ce brillant meeting peut faci- 
lement donner l'idée de tous ceux qui l'ont précédé 
ou qui se sont tenus depuis; je n'ai donc pas à y 
revenir. Il n'est pas besoin non plus de s'étendre 
davantage sur la sympathie qui entourait notre cause 
en Europe ; tout le monde la comprendra aisément. 



Jouissant partout d'une hospitalité sincère, l'émi- 
gration polonaise scrutait les événements politiques 
qui se préparaient en France; et tout en profitant 
des conseils de ses bons amis, elle attendait avec im- 
patience une ère nouvelle qui paraissait à l'horizon , 
et qui s'ouvrit au mois de février 1848. 

Le coup de canon parti le 23 février à Paris, eut 
un puissant retentissement dans toute l'Europe, prin- 
cipalement à Berlin, à Vienne et à Milan. Au milieu 
de ces circonstances, l'émigration polonaise se trouva 
debout prête à marcher. Toutes les divergences d'o- 
pinions politiques disparurent en un clin-d'œil , et 
les adversaires de la veille se tendirent la main et 
marchèrent ensemble sous le même drapeau. Comme 
la révolution qui venait de s'opérer en France, était 
républicaine et démocratique , les émigrés monarchi- 
ques constitutionnels firent le sacrifice de leurs opi- 
nions politiques, et entrèrent en masse dans la société 
démocratique qui devait jouer le principal rôle. 

Le 4 mars 1848, la pièce suivante fut publiée 
à Paris, et envoyée à tous les membres de l'émigra- 
tion Polonaise. 

« Les soussignés, militaires Polonais , convaincus 
me les graves événements actuels dont la marche 



— 168 — 
peut changer d'un moment à l'autre, exigent une 
action immédiate ; que s'appuyer sur l'autorité mili- 
taire supérieure, est le seul moyen pratique pour ar- 
river à la réorganistion de l'armée polonaise, et de 
rétablir l'union si nécessaire au service de la Patrie, 
sous cette glorieuse bannière de la liberté et de la 
fraternité qui se déploie devant nous,... Sans nous 
séparer du corps de l'émigration , et sans avoir la 
prétention de résoudre la question de la constitution 
de l'autorité, sur laquelle les événements futurs peu- 
vent seuls prononcer ; 

« Egalement convaincus que ce serait un crime 
de haute trahison envers la Pologne et les autres peu- 
ples de l'Europe , que de se laisser guider par l'une 
des fractions politiques qui divisent actuellement 
l'émigration , et que chacun doit faire le sacrifice de 
ses opinions personnelles en présence d'une autorité 
militaire régulièrement constituée ; 

« Forts de leurs convictions et pénétrés de la sain- 
teté de leur cause , ils ont jugé à propos de déclarer 
par le présent acte, leur volonté immuable , et s'o- 
bligent en outre : 

« 1° De présenter une demande immédiate au 
gouvernement de la République , pour nous mettre 
à la disposition du ministre de la guerre , en vue 
d'une organisation prochaine, ayant pour unique but 
la restauration de la Pologne ; 

« 2" De former des comités de toutes armes, en y 
appelant les officiers honorablement connus, et sans 
avoir égard à leurs opinions politiques ; 

« 3° De se mettre immédiatement en rapport avec- 
tous les militaires Polonais, à commencer par MM. les 
généraux quise trouvent en Franceou ailleurs, en les 
invitant à donner leur adhésion au présentacte. 







^■■■^H 



— 169 — 

« Les soussignés ayant adopté ces poinls princi- 
paux, font appel à leurs compagon s d'armes et d'exil, 
et les prient de faire parvenir leur adhésion, le plus 
tôt possible, vu l'urgence de la situation, à l'adresse 
de M. le major Svviecicki , rue Saint- Jacques, 94. 
Fait à Paris, le 4 mars 1848. 

Signé par MM. Podezaski , colonel-commandant 
du 20" d'infanterie de ligne ; Rotkowski , colonel du 
1" de lanciers ; J. Borzecki, colonel du 4 e de ligne ; 
M. Jackowski , colonel ; A. Janowicz , colonel du 
13" lanciers ; Mastowski , colonel d'artillerie; J Swi- 
zinski, major du 4* d'infanterie de ligne ; A. Przecis- 
zewski , colonel ; W. Horain , major de l'état-major; 
Jzenszmidt, major; J. Urbanowiez, major du 19 e d'in- 
fanterie de ligne ; M, Sicinski, major du 4* d'infan- 



terie de ligne; A. Rosicki, major du 4 e d'infanterie 
de ligne , Stamirowski , major ; Roszkiewicz, chef 
d'escadron du 1 er de lanciers; O. Korzeniow ski, capi- 
taine d'artillerie ; Ortowski, capitaine d'artillerie; M.- 
T.Risielewski, capitaine ; J.Kasprzykowski, capitaine; 
J. Migurski, capitaine ; M. Tawrowski, capitaine ; J 
Dziengielevski, lieutenant ; Cieszkowski, lieutenant;. 
J. Wodnicki , sous-lieutenant ; Piotrowski , sous- 
lieutenant; W. Migurski, sous-lieutenant ; A. Cze- 
chowicz, sous-lieutenant ; A. Kaminski , sous-lieu- 
tenant; Mitaszewski , sous-lieutenant; A. Smoli- 
kowski, sous-lieutenant du génie; Jean-Félix Ros- 
kowski , sous-officier du 2 e régiment des Rrackus ; 
Pierre Panek , sous-officier de la garde des chasseurs 
à cheval ; Ignace Rozikowski , sous-officier du 3' in- 
fanterie de ligne; Antoni Waskiewicz, sous-lieute- 
nant d'artillerie; Frédéric Wotowski, sous-officier du 
3 e de chasseurs à pied ; Vincent Zbyszewski , sous- 
lieutenant du 15» de ligne ; W. Marcinkowski , lieu- 

8 



— 170 — 

tenant-, Stan. Kurow, lieutenant du 10" d'infanterie 
de ligne ; Ignace Trepka , aumônier : Joseph Wysz- 
kowski, capitaine du 4« de ligne; Joseph Waskie- 
wicz, capitaine du 4 e de ligne ; Jazwinski, capitaine 
de cavalerie ; Vincent Rudnicki , capitaine du 4 e de 
ligne; Jean Juszkowski , capitaine du 1 er des chas- 
seurs; François Billewicz major; Hippolyte Zoltowski, 
lieutenant d'infanterie ; Jacob Faron , commandant 
d'état-major ; K.Losiewski, sous-lieutenant du 3 e d.€ 
lanciers; Jean Wojciechowski, sous-lieutenant du 1™ 
des chasseurs à cheval; Hieronim Ossuchowski, lieu" 
tenant du 1" des chasseurs à cheval. 

Officier Polonais , et capitaine de la garde na- 
tionale de Rive-de-Gier, j'envoyai par le courrier 
suivant mon adhésion pleine et entière à cet appel , 
en me mettant aux ordres du Généralissime; en- 
suite j'attendis en vain sa décision et qu'il disposât 
de moi à son gré ; un grand nombre d'autres Po- 
lonais suivirent mon exemple. Mais il y en eut 
beaucoup qui se laissèrent entraîner par leur ardeur 
et leur impatience ; n'écoutant pas les conseils de la 
prudence, et se fiant aux promesses fallacieuses que 
M. de Lamartine avait faites à la députation des émi- 
grés Polonais, ils prirent les devants, et se four- 
voyèrent avec une légèreté sans exemple dans les 
échauffourées de la Poznanie et de Cracovie, dont ils 
eurent plus tard à se repentir. Car, malheureusement 
la vie de dévouement du Polonais est encore un 
mystère pour tout le monde. On l'accuse de vendre 
sa vie, quand il la sacrifie pour la cause des autres ; 
et lorsqu'il combat pour sa patrie, on l'appelle re- 
belle! 

A la suite des adhésions nombreuses qu'obtint le 
manifeste que je viens de citer, et en raison de leur 




— 171 — 
importance, M. le général Kybinski publia la pro- 
clamation suivante : 

Frères d'armes, 

« Sans pouvoir préciser les conséquences qu'aura la 
l'évolution accomplie en France pour l'émigration po- 
lonaise, nous devons cependant veiller à ce que nous 
puissions conserver l'indépendance de notre action 
et la liberté de notre jugement , dans le but de pro- 
fiter, avec prudence mais avec fermeté, de toute oc- 
casion qui favoriserait la renaissance de notre pays. 
Vivement et sincèrement pénétrés de vos devoirs qui 
sont difficiles, sévères, mais sublimes , vous saurez 
maintenir, je n'en doute pas, l'honneur conquis sur 
tant de champs de batailles , la mission de l'armée et 
la dignité de la Pologne. 

«■ Il y a des conditions indispensables pour l'accom- 
plissement de ces devoirs : l'année doit se rallier avec 
zèle et fermeté autour de ses étendards ; elle ne peut 
rien souffrir de ce qui porterait la désunion dans son 
sein , lors même qu'il y aurait des motifs pour ma- 
nifester un dévouement honorable, mais trop préci- 
cipité. Que l'organisation de l'armée reste inviolable, 
c'est le seul élément d'ordre et de force qui ait sur- 
vécu à tant d'autres essais. Sachons comprendre l'en- 
seignement salutaire que nous donne la France : — 
la liberté et l'ordre ; — l'énergie unie à la modéra- 
ration ; — le plus profond sentiment de l'union, sans 
laquelle les circonstances les plus favorables à nos 
espérances resteront sans résultat; elles disparaîtront 
sans que nous ayons eu l'intelligence de les com- 
prendre et d'en profiter noblement et utilement. 
Divisés jusqu'à ce jour, ne sachant pas ou ne pou- 
vant pas réunir nos efforts, nous n'étions à peu près 



■M 






'*> 



■ 



- 172 - 
capables de rien pour nous-mêmes, pour notre pa- 
trie et pour l'Europe. L'histoire conservera sur notre 
compte quelques pages douloureuses et peut-être hu- 
miliantes. 

« Je ne vous cacherai pas, Frères d'armes, combien 
un fait récent m'a péniblement affecté. Des officiers 
supérieurs, sans consulter leurs égaux, oubliant les 
convenances militaires , et sans aucun mandat, s'in- 
terposent entre le gouvernement français et nous , 
lui offrent de mettre à sa disposition les militaires 
Polonais,sans savoir s'il désire accepter laars services, 
et surtout sans s'informer s'il est décidé à adopter 
les mesurés qui promettraient à la Pologne un meil- 
leur avenir. On dispose de vous, sans vous. On im- 
portune le gouvernement ; on traite trop légèrement 
les plus graves intérêts de notre pays. Une telle con- 
duite de la part de ceux qui auraient dû montrer 
l'exemple de la gravité, du calme, et d'une sollicitude 
intelligente pour les plus saintes espérances, ne peut 
que nous attrister et nous inspirer des craintes. 

« Si je vous parle comme commandant en chef de 
l'armée polonaise, j'ai lieu d'espérer que vous rendrez 
justice à mes intentions, que je puise dans les considé- 
rations de l'ordre le plus élevé. J'ai, en outre, la con- 
viction que l'unité la plus rigoureuse du pouvoir nous 
est nécessaire; elle est indispensable pour notre cause 
elle-même, et surtout pour la mission à laquelle les 
événements peuvent nous appeler ; elle le sera à celui 
qui me remplacera et qui aura l'honneur de conduire 
vos héroïques phalanges sur le champ de bataille; 
car c'est sur les champs de batailles que chacun de 
vous trouvera l'occasion de servir son pays, et de 
s'élever par ses talents aux premières dignités mili- 
taires. Mais nous compromettrions notre salut , et 



— 173 — 
nous le rendrions peut-être impossible , si nous ne 
préservions pas notre discipline de toute atteinte; si 
désertant nos rangs , nous nous jetions dans des en- 
treprises individuelles et partielles. 

« Je suis profondément pénétré de la justice et de 
la pureté des convictions que je vous expose. Je croi- 
rais trahir notre pays, vous et moi-même , en aban- 
donnant ma place. La députation des officiers supé- 
rieurs n'a fait que fortifier ces convictions, en m'in- 
vitant à ouvrir des relations avec le gouvernement de 
la République Française , et à entreprendre tout ce 
qui nous rapprocherait du grand but auquel tend 
votre dévouement. C'est avec une profonde déférence 
que j'ai reçu leur appel ; il m'était impossible de ne- 
pas apprécier leur zèle patriotique, de même que je 
suis certain que la désunion et toutes les tentatives 
individuelles produiraient les plus funestes résultats. 

« Je sens, Frères d'armes, le besoin de m 'appuyer 
sur vous, sur votre patriotisme, sur vos lumières, sur 
votre union la plus intime , sur votre ferme volonté 
d'imprimer l'énergie nécessaire à notre action com- 
mune. Nous avons à accomplir, par nos forces réunies, 
l'œuvre immense de l'affranchissement de notre pays; 
mais, avant tout, il faut la préparer, et nous oppo- 
ser à tout ce qui compromettrait notre honneur mili- 
taire, notre mission et notre dignité nationale. Vous 
ne l'ignorez pas, les intentions les plus généreuses 
peuvent devenir nuisibles et même dangereuses , si 
elles ne tendent pas à l'union, si elles ne sont pas 
dirigées par un pouvoir unique, maintenu et respecté 
dans l'intérêt de tous. 

« Quant à moi, je crois pouvoir vous assurer que 
dans tout ce que j'ai fait et dans tout ce que je ferai 
encore au milieu des circonstances actuelles, j ai 



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— 174 — 

maintenu et je saurai maintenir religieusement l'hon- 
neur de l'armée et la dignité de la Pologne. Je n'ose- 
rais m'adresser à vous, ni entreprendre quoi que ce 
soit sans être sûr que je remplirai ces devoirs sacrés, 
et si je ne comprenais clairement ce que je dois aux 
étendards polonais et aux espérances de notre chère 
patrie ; à cet égard, je ne redoute pas la responsabi- 
lité devant vous et devant le pays ; c'est avec calme 
que j'attends les jugements de l'histoire. 

« L'armée polonaise, au milieu des épreuves sou- 
vent les plus difficiles, a su servir noblement son 
pays; les Polonais, on l'a dit, promettent l'impossi- 
ble, et ils font plus que l'impossible. Il n'y a pas 
d'étendard couronné d'une gloire plus pure que le 
leur, et qui soit l'objet d'un dévouement plus désin- 
téressé. Nous attirerions sur nous une honte ineffa- 
çable, si nous pouvions abandonner ce noble insigne 
de ralliement, consacré par le respect et la reconnais- 
sance de la Pologne. Jurons donc honneur, union et 
fidélité à ces étendards immortels. La révolution 
française, appelée à fonder un nouvel ordre européen 
basé sur la justice, sur le respect dû aux grandes 
nationalités historiques, ne saurait, sans porter une 
très-grave atteinte à son principe, abandonner la 
Pologne et continuer cette politique qu'elle avait 
proclamé si opposée aux devoirs et aux intérêts de 
la France. 

« Toutefois, sachons attendre et modérer notre 
juste impatience. L'opinion politique qui préside 
maintenant aux destinées de la France, en reprochant 
si énergiquement l'abandon de la Pologne, a pris en 
face du monde l'engagement solennel de réparer 
cette grande iniquité des temps modernes. Ayons donc 
confiance dans ce sentiment généreux et unanime de 



- 175 — 
la France, mais surtout ayons confiance en nous- 
mêmes; laissons au gouvernement français la liberté 
de choisir le moment opportun pour son intervention 
en faveur de la restauration de notre patrie ; nos 
démarches ne sauraient ni l'avancer ni la retarder, 
elle est inévitable. 

Paris, ce 12 mars 1848, 

le généralissime 

M. Rtbinski. 

Quelque temps après, le prince Adam Czartoryski. 
ainsi que ses amis politiques, généraux et anciens mem- 
bres de la diètede 1 830, se souvenant des paroles qu'il 
avait prononcées le 29 novembre 1846, dans une réu- 
nion commémorative : « qu'il préférerait plutôtmou- 
rir que d'être cause de la désunion dans l'émigration, » 
donna un bel exemple par sa soumission aux exigences 
des circonstances politiques et aux vœux de ses pro- 
pres partisans, en partant avec ses amis pour servir 
la patrie sous un drapeau qui n'était pas le sien. 

Voici ce qu'on lisait dans les journaux de l'époque 
sur son passage, le 26 mars, à Cologne. 

« Depuis quelques jours, on voit passer dans notre 
ville des corps de volontaires Polonais. 

« Hier, la nouvelle s'est répandue que le prince 
Czartoryski était arrivé ici avec plusieurs généraux 
polonais se rendant avec lui en Pologne. Aussitôt, 
mille individus environ se portèrent à l'hôtel ou le 
prince était descendu. L'étendard noir, rouge et or, 
et le drapeau blanc et rouge flottaient devant le cor- 
tège. Le docteur d'Ester a harangué le prince Czar- 
toryski, et lui a exprimé toutes les sympathies de 
l'Allemagne pour la cause de la Pologne. 11 a crié 






m 




— 176 — 

Vive la Pologne et présenté au prince la cocarde 
noire, rouge et or pour la placer à côté des couleurs 
polonaises. Le prince a prononcé quelques paroles en 
langue française sur la régénération de sa patrie. Un 
polonais a demandé au prince ce qu'il entendait par 
la liberté de la Pologne, attendu que cette liberté 
n'était pas celle de l'aristocratie, mais celle du peu- 
ple. Le princea répondu que tous ses efforts tendraient 
à une régénération démocratique. 

« Le prince, avant de partir, a adressé à la popu- 
lation de Cologne des adieux dans lesquels il déclare 
de nouveau qu'il veut une Pologne libre, sans pri- 
vilèges, en un mot une Pologne démocratique. Il 
veut que la Pologne soit digne de l'Allemagne et soit 
son égale en libertés. » 

La même Gazette de Cologne raconte plus tard son 
arrivée à Berlin dans les termes suivants : 

« Le prince vient d'arriver à Berlin où il a été 
accueilli avec entbousiasme. On dit que si sa présence 
devait se prolonger dans cette ville, l'ambassadeur 
de Bussie,M. le baron Meyendorf, quitterait aussitôt 
Berlin. » 



Le mérite des tentatives faites à cette époque pour 
relever l'étendard polonais revient tout entier à la 
Société démocratique, et il faut lui rendre cette justice 
qu'elle a bien mérité de la patrie, par ses manifesta- 
tions, ses protestations en face de l'Europe et par «es 
efforts inouis pour lui reconquérir son droit d'exis- 
tence. Ses paroles énergiques ont eu partout un 
immense retentissement, principalement en France, 
en Allemagne, en Hongrie et en Italie. Voici une de 
ces proclamations qui remuèrent les masses à cette 
époque. 



— 177 — 
Le Comité central delà Société démocratique polo- 
naise à la Nation Française, 
Peuple de France, 
« La Pologne nous appelle. Adieu ! 
« Nous avons été longtemps auprès de vous les 
interprètes de sou peuple opprimé, les organes fidèles 
de ses vœux, de ses droits, de sa volonté inflexible de 
les reconquérir ou de mourir à la tâche. Aujourd'hui 
nous courons remplir nos engagements, et bientôt 
notre patrie émancipée, en décidant par la victoire 
le triomphe définitif de la liberté universelle sur le 
despotisme, de l'égalité sur le privilège, de la frater- 
nité des peuples sur l'antagonisme égoïste des cabinets, 
vousapportera la plus noble, lameilleurepreuvedeno- 
tre reconnaissance pour votre fraternelle hospitalité. 

« Et cependant, en quittant votre sol, nous ne 
pouvons nous empêcher de vous exprimer nous-mê- 
mes nos remercîments, car l'hospitalité que nous 
avons reçue est le moindre des bienfaits que nous 
devons à la France. Nous n'avions pas encore 
touché son sol, que déjà un grand nombre de comi- 
tés, organes spontanés du sentiment populaire, se 
préparaient par leur accueil, leur assistance et leurs 
encouragements, à vivifier nos espérances, à fortifier 
notre foi, h nous maintenir dans cette persévérance, 
qui après dix-sept ans d'efforts infructueux, est enfin 
sur le point de se voir couronnée de succès. A chaque 
nouvelle persécution en Pologne, répondait un nou- 
veau cri d'indignation de la France : à chaque nouvelle 
tentative de notre patrie, une immense acclamation de 
joie; à chaque tracasserie suscitée par une diploma- 
tie hostile, de nouveaux témoignages de fraternité de 
la part des patriotes et des journaux français, qui 
depuis les obsèques du général Lamarque et les barri- 






— 178 — 
cades du cloître St-Méry n'ont cessé de joindre ail 
cri de Vive la République, celui de Vive la Pologne. 
Dès-lors, se trouva proclamée la solidarité fraternelle 
de la démocratie européenne, et nous pûmes, sous la 
sauvegarde de l'approbation populaire, préparer la 
réorganisation démocratique de notre patrie ; ce fut 
encore sous le blâme de cette même voix souveraine 
du peuple en France, qu'expirèrent les derniers efforts 
de notre propre aristocratie. Aussi le manifeste de 
Cracovie insurgée a eu beau être lacéré par les sicai- 
res de Metternicb, la démocratie française l'a salué 
comme le drapeau sanglant mais sacré de la Pologne 
future. A sa vue la France entière s'émut, et le 
comité exécutif des journaux républicains de Paris a 
publié la baute expression de ce tressaillement. 

« Depuis lors, de nombreux comités formés sur 
tous les points de la France, suivant l'impulsion don- 
née par ceux du National et de la Reforme, ne ces- 
sèrent de préparer, de propager et d'assister notre 
cause. Pendant deux ans les fonds réunis par eux 
servirent à activer dans notre pays la propagande 
imprimée et orale ; pendant deux ans les articles élo- 
quents et lumineux des journaux de la démocratie 
présentèrent incessamment et sous son vrai jour la 
cause polonaise aux yeux de la France amie. 

« Le sentiment de la fraternité internationale enfin, 
dont émanaient toutes ces manifestations, en nous 
rattachant de cœur à la grande famille des peuples, 
en nous faisant participer à leurs progrès, et en les 

■ rendant solidaires de notre destinée, a jeté les fonde- 
ments de l'existence future de la Pologne, il a élevé 
par là nos obligations personnelles mêmes à la hauteur 

d'une reconnaissance toute nationale. 

"■ C'est que les peuples sont solidaires entre eux 



— 179 — 
en destinée, comme en progrès, en droits et en devoirs: 
c'est que la sécurité de l'Europe dépend autant du suc- 
cès de la cause polonaise, que celle-ci dépend de la 
liberté et du progrès en Europe. 

« Mais, s'il en est ainsi, quel immense fardeau de 
gratitude la révolution française n'a-t-elle pas imposé 
aux peuples qui ont reconquis depuis, ou qui, a son 
exemple, vont reconquérir leur liberté? et auquel 
d'entre eux plus qu'au nôtre, au peuple de Pologne ? 
« Rompre par notre départ tout rapport avec les 
démocrates de France aurait été aussi impossible à 
nos cœurs que préjudiciable aux intérêts de l'émigra- 
tion ; c'est pourquoi nous avons délégué pour nous 
représenter parmi vous une commission présidée par 
notre confrèreWorcell et composée des citoyens Kora- 
biewiez, Teclaw, Staberski et Dobrowslski. 

« C'est à elle que nous prions nos amis de s'adres- 
ser pour les rapports qu'ils désireront entretenir 
avec nous, ne reconnaissant aucun autre représentant 
des idées démocratiques polonaises, que ceux que nous 
instituons ainsi légataires de quinze années de travaux 
et de la confiance qu'avait placée en nous la société 
démocratique polonaise qui se rend aujourd'hui sut 
le sol natal pour le féconder du sang de ses membres. 
« Au nom de la démocratie polonaise, 
« Honneur donc et reconnaissance à la France 
républicaine et à son peuple héroïque ! 
« Salut et fraternité ; 
Les membres partants du comité central de la 
société démocratique polonaise : 

Victor Heltemann, Albert Darasz, Vincent 
Mazurkiewicz, François Sznayde. 

Pour copie conforme, Stanislas Worcell, membre 
délégué restant. Paris le 3 avril 1848. 









— 180 — 

Avant son départ le comité central publia l'adresse 
suivante à la Prusse : 

Braves Berlinois r 

Vous venez de briser vos chaînes et celles de nos 
frères désormais les vôtres. Vous venez de donner 
ainsi le premier gage à l'alliance des peuples. Ce 
premier acte de votre souveraineté est le signe de 
votre victoire. 

« Nos frères les Viennois suivront votre exemple ; 
les cachots du Spielberg, d'Olmùtz et de Kurstein 
vont s'ouvrir ou peut-être sont déjà ouverts ; et nos 
frères, les martyrs de la Pologne, vont sortir de leurs 
glorieux tombeaux. 

Braves et généreux Allemands, 

« Le réveil des peuples a sonné ! Vous êtes déjà 
libres, nous ne le sommes pas encore. Notre ennemi 
commun a inondé notre patrie de ses esclaves qu'il 
pousse vers la vôtre. Là aussi, la dernière lutte entre 
les deux principes irréconciliables est imminente. 

« Demain nous pouvons nous trouver au milieu 
de vous ; demain vous pouvez être appelés à combat- 
tre à nos côtés. Nous comptons sur vous, comme 
vous pouvez compter sur nous. 

Le Comité central de la Société démocratique 
polonaise, 

François Sznayde , général; Stanislas Worcell, 
Albert Darasz, Vincent Mazurkie- 
wicz , Victor Heltemann. 

Voici la réponse que firent les démocrates Alle- 
mands : 

Les démocrates Allemands à Paris, aux démocra- 
tes Polonais, 

« Nous ne sommes plus le peuple muet , ainsi que 



— 181 — 
vous nous avez surnommés. Vous l'entendez; l'Alle- 
magne réclame et revendique à haute voix et avec 
impatience ses droits imprescriptibles ; elle rappelle 
avec instance la démocratie naissante à ses devoirs, a 
l'acquittement de la grande dette qu'elle a contractée 
envers votre patrie. = , 

« Elle l'y rappelle par le cri mille fois répète de 
sa jeune génération , par ce cri qui doit remplir vos 
cœurs d'allégresse avant tous les autres : avec La 
France contre la Russie. 

«Ce cri exprime la conviction profonde du peu- 
ple Allemand sur la nécessité d'une guerre prochaine 
et inévitable , de la guerre entre les deux mondes 
de la liberté et de l'absolutisme , entre lesquels la 
Pologne semble avoir été placée pour décider le triom- 
phe de l'une ou de l'autre cause par l'issue définitive 
de ses destinées orageuses. , 

« En poussant ce cri, l'Allemagne est entrée dans 
une alliance indissoluble avec la Pologne , et nous 
n'ajoutons rien au sens profond de ce cri généreux 
en le modifiant ainsi : avec la France, avec la Polo- 
gne soulevée contre la Russie. 

' « La dernière révolution française a repousse pour 
toujours le principe des conquêtes : c'est le principe 
,1e la faiblesse, et l'Allemagne, l'Allemagne démocra- 
tique, nous nous en portons les garants , saura don- 
ner à cette idée la sanction d'un grand acte. 

« Etre contre la Russie, signifie ne pas prendre 
part à ses caprices , ne pas partager sa proie ; être 
contre la Russie, signifie lui arracher cette proie m- 
ustement acquise. 

« Une Allemagne libre et unie n'a pas besoin de 
l'annexe d'une nationalité étrangère; elle n'y gagne 
rien en force. Au contraire, dans nos convictions 



■ 






— 182 — 
intimes, la liberté et l'unité de l'Allemagne devien- 
nent impossibles avec une pareille annexe qui serait 
un vol. N'hésitons pas à le déclarer, cette liberté ne 
serait qu'une chimère, sans le rétablissement d'une 
Pologne puissante, libre et démocratique, placée en- 
tre l'Allemagne et la monarchie absolutiste de l'Orient; 
car tant qu'un coin de terre Polonaise restera Prussien, 
la Prusse restera dévouée à la Russie ; et tant que la 
Prusse sera dévouée à la Russie , l'inimitié régnera 
entre le nord et le sud de l'Allemagne. 

« La question polonaise est donc une question 
de vie ou de mort pour nous comme pour vous , et 
la garantie de la solution heureuse de cette question 
ne se trouve que dans l'immuabilité de nos senti- 
ments démocratiques. Car la démocratie est mainte- 
nant la seule arme éprouvée contre l'absolutisme, et 
quoique nos sympathies soient depuis longtemps ac- 
quises à toute votre natiou , c'est vous que nous 
avons salués de préférence , vous qui avez reconnu 
et proclamé les premiers que, pour la Pologne aussi, 
il n'y avait de salut que dans la démocratie. 

« Courage donc, Frères ! Votre heure est venue. 
La justice éternelle, vient déjà de confondre un de 
ces gouvernements si cruellement coupables envers 
vous. Nous l'avons vu tomber en poussière devant le 
courant du peuple ; ce gouvernement perfide , qui 
avait inauguré son ignominieuse carrière, en vous 
trahissant, en vous abandonnant dans votre lutte 
héroïque. 

« Le jour de la vengeance contre notre ennemi 
commun est proche, et les démocrates Allemands ne 
déposeront pas les armes jusqu'à ce que le nom polo- 
nais retentisse plus glorieusement que jamais dans 
le concert des nations européennes. 



^■^■H 



— 183 — 

« Alors notre ennemi commun cessera de l'être. 
Car dans l'ivresse d'une fraternisation générale gar- 
dons-nous de prononcer aucune exclusion irrévoca- 
ble. La liberté franchit toutes les barrières; elle 
marche , marche toujours , et nous concilie partout 
des frères. Le salut de la Pologne sera le salut de la 
Russie. Ainsi soit-il. Nous avons le même chemin a 
parcourir -, nos destinées sont unies. Que notre cri 
de guerre soit aujourd'hui : Pas d'Allemagne libre 
sans une Pologne libre ! Pas de Pologne libre sans 
une Allemagne libre. » 

Au nom des démocrates Allemands à Paris, 
Georges Herwegh. 

Le mouvement révolutionnaire, gagnant partout 
du terrain, à Berlin comme à "Vienne, mit le gouver- 
nement russe dans le cas d'avoir l'air de céder aux 
circonstances qui se produisaient dans le reste de 
l'Europe. L'on écrivait de Varsovie, au mois d'avril : 
« Le Courrier de Varsovie, journal officiel, vient 
d'annoncer hautement le départ de la députation qui 
doit se /endre à St-Pétersbourg , pour demander a 
l'empereur la réorganisation du royaume de Pologne. 

« La publicité donnée à Varsovie même à un acte 
de cette importance, annonce assez que l'empereur, 
s'il n'a pas donné son assentiment , est du moins dis- 
posé à examiner sérieusement cette question. 

« On pense qu'en présence de la situation euro- 
péenne , l'empereur Nicolas voudrait résoudre les 
difficultés d'une façon qui fût favorable à la question 
polonaise. Il voudrait , en rendant sa nationalité à la 
Pologne, exciter assez sa reconnaissance pour s'en faire 

une avant-garde contre l'Europe révolutionnaire, au 
lieu de la voir former l'avant-garde de l'Europe. Mais 
l'oppression cruelle qu'il a fait peser si longtemps 






— 184 — 
sur la Pologne, ne permet guère de supposer que 
ceHe-ci secondera ces combinaisons par un facile 
oubli. 

Les candidats russes au trône futur de la Pologne 
sont le grand duc Constantin et le prince de Leuch- 
temberg. La Russie, quoi qu'en disent certaines feuil- 
les allemandes, fait en ce moment d'immenses prépa- 
ratifs militaires. » (National, du 27 avril 1848. J 

Quand, après leur victoire des 18 et 19 mars, les 
Berlinois eurent ouvert les portes des prisons politi- 
ques, notre estimable compatriote Louis Mierostawski 
et ses compagnons de captivité furent portés en triom- 
phe au palais du roi, qui non seulement consentit à 
l'élargissementdes prisonniers condamnés à mort, mais 
promit solennellement à la face de son peuple et de 
toute l'Europe, la reltauration de la nationalité polo- 
naise dans les provinces soumises à son sceptre. Des 
ordres même furent donnés dans ce but, et il se 
forma à Posen un comité national qui.se mit à l'œuvre. 
Revenu bientôt de sa panique, le gouvernement 
prussien, après quelques semaines d'expectative, non 
seulement n'exécutariende ce qu'il avaitpromis, mais 
encore démembra ces provinces pour la septième fois, 
et fit massacrer les cadres des troupes polonaises qui 
commençaient à peine à se former sous, les ordres de 
M. Louis Mierostawski. 

Je passe sous silence le récit des tristes événements 
de cette époque, et je me contente de rapporter ici 
les conclusions du manifeste du général J. Dwernicki, 
président du comité national de Posen : 

« Le comité national estime que, s'il ne veut pas- 
ser, aux yeux de ses compatriotes et de l'histoire, 
pour trahir les intérêts nationaux, il ne peut négocier 
plus longtemps avec le gouvernement prussien ; car 



— 185 — 
il est bien convaincu que ce gouvernement n'accor- 
dera rien à la cause polonaise. 

« Le comité national, en vue d'éviter l'effusion du 
sang, se dévouait et agissait tant qu'il en voyait la 
possibilité. S'apercevant aujourd'hui qu'il lui est im- 
possible d'accomplir sa tâche, le comité se dissout, 
et se fait remplacer par une commission chargée de 
veiller à la réalisation de la promesse solennelle faite 
au peuple de Berlin. 

« Protestant donc avec force en face de l'Europe 
contre les violences exercées sur nous, nous déposons 
le mandat qui nous a été confié par le peuple pour 
faire triompher la cause nationale par les voies léga- 
les et non par la violence ; la force brutale a brisé nos 
pleins pouvoirs. 

« Nous le déposons avec le sentiment de la plus 
poignante douleur, mais avec la forte et constante 
détermination de ne pas rester inactifs, et de nous 
sacrifier pour notre sainte cause avec le plus inébran- 
lable dévouement. Sifflé: Le général Joseph Dwerni- 
cki. » (National du 21 mai 1848). 

On se rappelle combien de sang polonais a coule 
dans les massacres des nouvelles levées de cette nation 
qui était sans armes, commis par les troupes prussien- 
nes, et combien ont été persécutes les émigrés polonais 
qui s'étaient rendus dans le duché de Posen, afin de 
travailler à la réorganisation de leur nationalité. 

En Autriche, en avril et mai, pendant que le peu- 
ple de Vienne levait l'étendard de la liberté et ré- 
gnait en souverain après sa victoire, le gouverne- 
ment autrichien ne fut pas moins prodigue de promes- 
ses et de protestations en faveur de notre nationalité. 
Je n'ai besoin pour le prouver que de rapporter les 
réponses de l'archiduc Jean d'Autriche à la députa- 







— 186 — 
tion polonaise qui s'était rendue auprès de lui pour 
le prier d'intervenir en notre faveur auprès de l'em- 
pereur. En voici un extrait que je trouve consigné 
dans le National du 1 1 mai : 

« Soyons francs, (disait l'archiduc), mon aïeule et 
le roi Frédéric II ont commis un crime en partageant 
la Pologne. Ce partage est le plus grand malheur de 
l'Europe. Depuis cette époque, la tranquillité et la 
loyauté ont cessé d'exister et le trafic des peuples au 
profit des gouvernements a commencé. 

« Ce mal ne sera éloigné que lorsque la Pologne 
aura recouvré son existence ; cette existence est une 
chose indispensahle et naturelle ; il n'y a donc pas à 
discuter des moyens de son rétablissement, car une 
chose indispensable arrive à son but d'elle-même, 
sans qu'on s'inquiète des moyens d'exécution. 

« Il est donc plus prudent de ne pas parler aujour- 
d'hui des moyens de reconstituer la Pologne, mais 
de se préparer à cette reconstitution, etc. » 

Avant d'être congédiée, la députation ayant prié 
l'archiduc Jean d'appuyer la Pologne dans le conseil 
impérial, et observé au prince qu'en sa qualité d'Al- 
lemand aimant son pays, S.A. I. apprécierait sans 
doute l'attachement des députés à leur patrie, il 
répliqua vivement : 

« Je suis plus encore qu'Allemand ; avant tout je 
suis homme, et je déclare avec franchise ma sympathie 
pour tous les principes dictés par l'humanité. Mes 
fonctions ne sont pas fixes, car le gouvernement me 
confie des missions dans différentes contrées ; mais 
soyez sûrs qu'aujourd'hui que je peux parler franche- 
ment, j'userai de cette faculté, et qu'interpellé sur 
votre cause par le gouvernement, je me prononcerai 
toujours selon les principes que je vous manifeste ici. » 



_ 187 — 
Quelques jours plus tard, Cracovie a été bom- 
bardée, et les paysans de la Gallicie se sont soulevés 
contre les propriétaires terriens à la suite de nouvelles 
intrigues de la bureaucratie autrichienne, (on aurait 
pu ajouter comme ils avaient déjà fait en 1846, lors- 
qu'ils égorgèrent presque toute la noblesse polonaise a 
l'instigation du gouvernement). Les émigrés polonais 
à peine arrivés de France, sur la foi des promesses 
de l'empereur d'Autriche, furent cbassés du territoire 
autrichien. 

Si la déclaration de l'archiduc Jean était sincère 
et partait du cœur, il est à regretter qu'il n'ait pu 
ou qu'il n'ait pas voulu l'appuyer par des actes ou 
par toute autre manifestation. Voilà des faits palpa- 
bles et saissables. Que l'opinion publique les apprécie, 
les juge, et rende son arrêt définitif. 

Il m'est infiniment pénible et douloureux de par- 
ler des événements de 1848 et 1849, qui semblaient 
devoir nous rendre notre chère patrie après tant 
d'années d'exil, tant de souffrances physiques et mo- 
rales , tant de promesses fallacieuses qui nous arri- 
vaient de tous côtés, après tant d'espérances renais- 
santes et déçues tour-à-tour , et de raconter toutes 
les persécutions qui suivirent cet élan presque uni- 
versel en faveur de la reconstitution de la nationalité 
polonaise, et qui s'était produit même chez nos 
ennemis qui promettaient de réparer l'injustice com- 
mise envers notre pays. 

Aussitôt que la réaction eut repris le dessus à Ber- 
lin et à Vienne , on défendit sévèrement l'entrée^ de 
ces villes aux émigrés polonais; il ne leur fut lias même 
permis de séjourner dans les provinces jadis polo- 
naises, et aujourd'hui courbées sous la domination 
de ces deux puissances qui en avaient fait leur proie 













— 188 — 
Partout on pourchassa les réfugiés comme des bêtes 
fauves. Ceux qui parvinrent à s'échapper des massa- 
cres de Poznanie et de Cracovie, les uns par Magde- 
bourg, les autres par Breslaw, retournèrent en France 
le cœur navré et tes yeux remplis de larmes, eux dont 
le départ pour la Pologne avait été partout salué 
d une joie indicible et cependant mêlée de tristesse ; 
j'en citerai pour exemple le récit qui fut envoyé au 
National sur celui de Florence, en voici les termes : 
« Les Polonais depuis longtemps résidant à Flo- 
rence, viennent de quitter cette ville pour rentrer 
dans leur patrie. Avant leur départ ils ont été l'ob- 
jet des témoignages de la plus vive sympathie de la 
part des Italiens. La séparation a été une journée 
solennelle pour Florence. C'était une fête, nous écrit- 
on de Florence , triste comme les regrets , radié\ise 
comme l'espérance. 

« Le poète Mickiewicz qui se trouve en ce moment 
à Florence r a été dans cette journée l'objet d'une 
ovation particulière, et par de chaleureuses paroles, 
il s'est fait l'interprète des sentiments de la Pologne 
envers toutes les nations amies qui lui ont tendu une 
main fraternelle dans son exil. » 

Un grand nombre des émigrés qui revenaient en 
France, ne firent que s'arrêter à Strasbourg, et au 
heu de se diriger sur les endroits qu'ils habitaient 
avant leur d épart, prirent la route de l'Italie pour se 
rendre à Milan, où notre A. Mickiewicz avait con- 
clu une convention avec le gouvernement Lombard, 
en vertu de laquelle la légion des croisés Polonais 
qui avait pris naissance à Rome , et qui marchait 
sous le drapeau bénit par le pape Pie IX fut officielle- 
ment reconnue , m que cette légion est animée de 
l'esprit du peuple polonais chrétien, vu quelle est le 



_- 1 89 — 
premier noyau de la Pologne renaissante. « N«* 
nous rendons, disaient-ils, immédiatement a Milan , 
afin de commencer sous le drapeau de cette légion 
le service actif pour Dieu, notre patrie et la liberté 
de tous les peuples. . 

« Une colonne de 340 hommes, conduits par le 
colonel Raminski, quitte Strasbourg le 19 mai, pour 
se rendre à Milan. » {National du 23 mai.; 

Repousses de leur propre sol , les émigrés voulu- 
rent payer leur dette de reconnaissance aux nations 
de l'occident qui leur avaient accorde un asile, en 
combattant et en versant jusqu'à la dernière goutte 
de leur sang pour les libertés de celles ^ui secouaient 

leur joug. , . . , « 

Ce n'est qu'avec un serrement de cœur et les lar- 
mes aux yeux, que je mentionnerai les .hauts laite 
d'armes de nos vaillants généraux Joseph Bem «et 
Henry Dembinski, accomplis en 1849 en Hongrie. 

Les généraux Bem et Dembinski relevèrent par 
leurs victoires signalées le nom polonais oublie depuis 
quelques années sur les champs de bataille Notre 
immortel Joseph Bem créa une armée de bU,UUU 
hommes; à la tête de ses compatriotes il s empara de 
plusieurs villes ouvertes et de quelques places tortes, 
il occupa la Transylvanie et le Banat soumis a l au- 
torité de Kossuth. Il n'y avait pas le moindre combat 
qu'il n'v prît part, et que son nom ne sortit de toutes 
les bouches comme celui d'un autre Napoléon. La 
proclamation du gouvernement hongrois, publiée le 
12 mai 1849 à Debreczin, raconte ainsi ses exploits : 
. Le général Bem a battu les Russes près de Tyr- 
nau le 7 mai , et les 9 et 10 du même mois , près 
d'Arsa. Dans le premier engagement 6,000 hommes 
ont été contraints de rendre les armes, et dU,UUU 



I 



— 190 — 
clans le second ; leurs officiers combattent à présent 
dans les rangs de l'armée hongroise. Quarante mule 

n a eur m T m T mi " e fUSilS ' SO - nte - d -ze canons 
neuf m dle chevaux sont tombés en son pouvoir 
( National du 26 mai 1849.) pouvoir. 

Une épée d'honneur et un diamant détaché de la 
couronne de saint Etienne, lui ont été offerts comme 
récompense pour la prise des villes fortes de Carls- 
Durg, d Hermanstadt et de Temervar. 

Voici quelques mots extraits de la proclamation qu'a 
fait afficher notre général Bem adressée aux habitants 
de Kronstadt après la prise de cette ville forte. 

Regardez, ma victorieuse armée, disait-il. Elle se 
compose de Tchèkhs, de Croates, d'Allemands, de Slo- 
vaques de Polonais, unis aux Madghyars,et aux Rou- 
mains.Nous ne combattons pas dans l'intérêt d'une na- 
iion.Loinde la, nous ne voulons plus qu'unpeupleen 
gouverne un autre: notre causeest celle de tous C'est 
pourquoi Dieu nous a permis de battre les Russes,ces 
ennemisjures de tout bonheur national ; et Dieu aidant 
nous saurons encore les repousser ; car partout où ils 
arrivent, la liberté et la nationalité s'en vont Nous 
combattrons jusqu'à ce que nous ayions détruit l'ab- 
solutisme et inauguré sur ses ruines une ère nouvelle 
pour le monde. Les victimes immolées à Vienne à 
Cracovie, à Léopold, à Prague et en Italie, crient 
vengeance. Notre victoire doit assurer l'indépendance 
de Ullemagne, de la Hongrie et de la Slavie tout 
ennere ; car nous avons juré de ne remettre le glaive 
dans le fourreau que quand la cause des peuples aura 
obtenu un triomphe complet. ,, (Journal la Pologne 
par M. Cyprien Robert, p. 54). 

Notre glorieux général Dembinski , malgré la ja- 
lousie et les contrariétés sans nombre que lui susci- 



— 191 — 
tarent les envieux et les traîtres qui lui sortirent le 
commandement en chef pour livrer l'armée nationale 
hongroise aux Russes, s'illustra non moins que le gé- 
néral Bem dans cette guerre. Tous les deux non-seu- 
lement excitèrent l'admiration de leurs armées, mais 
celle même des généraux ennemis qui rendirent 
justice à leur tactique, à leur stratégie et aux ma- 
nœuvres savantes dont ils avaient fait preuve sur 
les divers champs de bataille. 

Je citerai surtout la victoire signalée remportée a 
Waïtzen par le général Dembinski , dont l'extrait 
suivant de son rapport a été inséré dans le National 
du 24 avril 1849 : 

« Le 6 avril à cinq heures du matin, nous ouvrî- 
mes l'attaque contre l'aile gauche de l'ennemi qui , 
attiré par une feinte retraite de nos troupes sous le 
feu croisé de huit batteries, fut rejeté jusqu'à Paszio, 
après une perte épouvantable. 

< L'aile droite et le centre avaient été attaques en 
même temps. Dès la seconde charge , exécutée avec 
une bravoure et une audace sans exemple par la hui- 
tième légion polonaise, la deuxième allemande, qui 
s'intitule la Légion de la mort et qui porte à son 
tlrapeau un crêpe de deuil, le régiment Zriny et les 
hussards, le centre fut complètement rompu et prit 
la fuite vers Pesth en pleine déroute. Dans la bagarre, 
l'aile droite, commandée par Jallachich, avait été 
tellement rejetée à droite, qu'elle se trouva complète- 
ment séparée du centre et fut refoulée vers Sarsksar, 
où elle tomba entre les mains du général Vetter, qui 
prit ou précipita dans le Danube la plus grande partie 
des fuyards. 

a Le chef des Croates, Jallachich, se trouve, dit- 
on , au nombre des prisonniers ; je ne puis le garan- 






— 192 — 

tir, mais il est certain que son corps est anéanti 
Huit carres presque entièrement composés de Croates ' 
ont ete complètement écrasés par notre cavalerie • 
26 canons, 7 drapeaux et 3,200 prisonniers ont été 
les trophées de cette glorieuse bataille, qui brillera 
d un éclat durable dans les fastes de la Hongrie Ainsi 

El* 7 C,e di î' 'r égiment de Z, ' inv > unième 
légion polonaise, la deuxième allemande et nos glo- 

ZZ ' Tnnn' ^^ êtPe ***»®****t men- 
tionnes .6,000 ennemis, morts ou blessés , cou- 
vraient le champ de bataille, où nous avons trouvé 
un immense butin en armes, munitions, etc. Je ne 
puis indiquer au juste le chiffre de notre perte, mais 
elle peut être évaluée à 2,000 morts ou blessés 

« J espère déposer les drapeaux conquis sur l'autel 
de la patrie, à Pesth. ^ 

« Vive la Hongrie ! vive la liberté. » 
11 fallait pour vaincre la vaillante armée hongroise 
de cette époque, commandée par des généraux et des 
othciers polonais, non-seulement toutes les forces 
disponibles de l'Autriche et de la Russie, mais encore 
la plus lâche trahison d'un Hongrois , de l'infâme 
t>orgey, 1 opprobre de sa nation, qui a ruiné toutes 
les espérances de ses frères et assassiné sa Mère-Patrie 
îsi la Pologne maudit encore un misérable Krukow- 
lecki, la Hongrie maudira aussi pendant des siècles le 
traître Gorgey, qu'elle reniera pour un de ses enfants 
-La légion démocratique polonaise commandée par 
Wysocki , ne fa. lht pas non plus à ses devoirs. Tous 
rivalisèrent de zèle avec ceux que j'ai déjà cités pour 
servir fidèlement la cause de l'émancipation de notre 
bonne voisine, et arriver ainsi à servir celle de leur 
patrie: 

C'est ainsi qu'ont fait nos généraux Matthieu Ry- 






— 193 — 

hinski et Chrzanowski eu Italie, Sznaydc et Mieros- 
lawski en Allemagne et en Sicile , mais hélas ! bien 

inutilement Le sang des émigrés qui avait coulé 

dans différentes contrées de l'Europe pour les éman- 
ciper et les affranchir du joug despotique , leur a 
attiré dans la suite la proscription et le martyre de la 
part des vainqueurs. Si la France, l'Angleterre et la 
Turquie n'eussent recueilli ces vaillants débris, ils 
eussent été obligés de quitter l'ancien monde pour 
toujours, et d'aller chercher une retraite parmi les 
peuplades sauvages de l'Amérique, pour se soustraire 
au glaive vindicatif qui les poursuivait. 

La défaite générale du mouvement révolutionnaire 
qui avait pris naissance à Paris enle%ait aux émigrés 
le dernier espoir de rentrer actuellement dans leur 
patrie. Néanmoins l'élévation à la présidence de la 
République Française d'un neveu de Napoléon-le- 
Grand que les Polonais avaient servi si fidèlement, 
non seulement dans le temps de sa gloire sur divers 
champs de bataille, mais encore dans son infortune, 
quand il était abandonné de tout le monde, même 
de ses meilleurs amis, ranima leurs espérances défail- 
lantes; ils pensaient que le président de la Républi- 
que pourrait suivre a cet égard les traditions de 
son oncle ; et que les circonstances lui permettraient 
de réaliser les vœux que le grand homme avait ex- 
primés eu faveur des Polonais pendant les dernières 
années qu'il habita l'île de Ste-Hélène, surtout d'après 
les regrets qu'il avait manifestés de n'avoir pas recons- 
titué la nationalité polonaise. 

Ces douces illusions nous bercèrent agréablement 
pendant plusieurs années ; elles prirent de la consis- 
tance de jour en jour, et nous crûmes tout-à-fait que 
nous étions dans le vrai quand éclata en 1854 la 



— 194 — 

guerre d'Orient. Nous connaissions l'entêtement de 
l'empereur Nicolas qui disait qu'il sacrifierait jus- 
qu'à son dernier rouble et à son dernier moujick 
plutôt que de céder à qui que ce fût, en quoi que 
ce soit ; nous considérâmes sa mort subite et inatten- 
due comme un malheur pour l'émigration et pour la 
Pologne, qui allait ressusciter cette fois-ci à coup sûr. 
En effet, l'issue de la guerre n'était pas douteuse un 
seul instant ; plus de la moitié de l'Europe s'était 
coalisée en peu de temps contre la Russie sous l'égide 
des deux plus grandes puissances de l'Occident; elles 
pouvaient aller tambour battant droit à Moscou et à 
St-Pétersbourg, si telle eût été leur intention. Nous 
espérions voir au milieu de ce conflit, la Pologne 
renaître de ses cendres comme le phénix ; des milliers 
d'émigrés se préparaient à aller saluer leur patrie 
libre et indépendante , et l'aider à reprendre son rang 
parmi les peuples civilisés. 

Je trouve ces espérances consignées dans les deux 
pièces suivantes publiées par le Moniteur du 1 1 mai 
1855 après L'attentat contre la vie de l'empereur 
Napoléon III. Voici ce que disait cette feuille: 

« Une députation des Polonais résidant à Paris et 
aux environs a eu l'honneur de présenter à l'Empe- 
reur l'adresse suivante. 

Sire, 

« Les Polonais réfugiés en France unissent avec 
le plus vif empressement leur voix à celle du peuple 
français, pour exprimer la joie qu'ils ressentent de ce 
que le crime tenté contre vos jours n'a eu d'autre ré- 
sultat que celui de faire éclater un sentiment univer- 
sel d'horreur contre l'attentat, de respect et de dé- 
vouement pour Votre Majesté. C'est un tribut de 



— 195 — 
reconnaissance qu'Us paient avec ardeur au chef du 
pays qui leur accorde une si gracieuse hospitalité, au 
neveu du héros qui fut le régénérateur de leur patrie, 
au glorieux empereur qui fait palpiter d'espoir tous 
les cœurs polonais. 

« Daignez agréer l'hommage du plus profond res- 
pect avec lequel nous sommes, 

SlKE, 

de votre majesté. 

Les très-obéissants serviteurs. 

« La députation se composait de MM. le prince 
A. Czartoryski, ancien président du gouvernement na- 
tional de la Pologne ; le général Chrzanowski ; le géné- 
ral Skarzynski ; Théodore Morawski, ancien ministre 
des affaires étrangères de Pologne en 1830 ; Adam 
Mickiewicz. » , 

« L'Empereur a reçu la lettre suivante du gênerai 

llybinski : 

Sire, 

« L'émigration polonaise remercie Dieu pour la 
conservation de la vie de Votre Majesté Impériale, 
que l'on voudrait briser au moment où elle combat 
l'ennemi non seulement de la France, mais encore de 
l'Europe et de ses intérêts les plus élevés. 

« L'espoir d'un avenir calme et grand, qui domine 
l'Europe dans ce moment, ne peut être réalisé, Sire, 
que par votre initiative vraiment providentielle et 
héroïque. Sans vous, l'Europe s'arrête ou retombe 
dans les abîmes. Avec vous, son chef véritable , elle 
s'avancera hardiment vers ses destinées nouvelles. 

« La Pologne conservera religieusement, avec 
amour et vénération, ces traditions glorieuses, qui, 
relevées et développées par Votre Majesté Impériale, 



^M 






— 19G — 

ouvrent une époque nouvelle pour la France et pour 
la Pologne, et par l'union de ces deux pays pour Ja 
grande famille européenne. 

« Sire, la Pologne espère tout de la justice divine, 
et dans sa foi en Votre Majesté, elle est convaincue 
que cette justice ne sera exercée que par vous. 

t Les sentiments que je présente respectueusement 
à Votre Majesté Impériale, au nom des officiers et sol- 
dats de l'ancienne armée polonaise, sont partagés, 
j'en ai l'assurance, par la Pologne entière. 

« Elle ne me désavouerait pas, s'il lui était permis 
d'exprimer sa pensée. Oui, Sire, elle souffre, et elle 
regarde vers l'Occident, où elle ne voit et n'aime que 
Votre Majesté Impériale. 
Je suis, 
Sire, 

de Votre Majesté Impériale 
le très-humble et très-dévoué serviteur. 

M. Rybinski, 
dernier général en chef de l'ancienne armée polo- 
naise en 1831 . 

Mais , hélas ! notre espoir quelque fondé qu'il 
parût, a encore été trompé cette fois-ci. Les puis- 
sances alliées ne voulurent faire aucune déclaration 
favorable à notre égard , et ne consentirent pas à la 
formation de légions polonaises; elles n'employèrent 
qu'individuellement ceux des émigrés qui désirèrent 
prendre part à la guerre d'Orient. 

Ce ne fut qu'à force d'importunités et d'explica- 
tions sans nombre de la part du prince A. Czarto- 
ryski et d'autres émigrés jouissant d'une certaine 
considération près des deux cours de France et d'An- 
gleterre, que, après un temps infini et au moment où 



— 197 — 
peut-être ou songeait déjà à conclure la paix avec la 
Russie, on permit au général comte Ladislas Za- 
mojski de former une division composée de lanciers 
polonais et de quelques bataillons d'infanterie qui 
ne sortirent pas de la Turquie et ne purent par con- 
séquent aller au feu. 

Un Polonais seul, M. Michel Czaykovvski, aujour- 
d'hui Méhémed-Sadyk-Pacha , sut heureusement or- 
ganiser deux régiments de Cosaques Ottomans, qui 
purent prendre part à la guerre , et faire momenta- 
nément sortir de l'oubli le nom de la Pologne , sous 
une forme en quelque sorte étrangère. 

Mais à peine commençait-on à s'organiser en 
Turquie, que le congrès se réunit à Paris ; les hosti- 
lités , suspendues déjà depuis longtemps , cessèrent 
tout-à-fait au commencement du mois de mars 1 806, 
et la paix fut conclue entre le nord et le midi de 
l'Europe. 

Par ce traité on signa à Paris , non pas La mort de 
la Pologne, puiqu'elle n'existait pas et qu'il n'avait 
pas été question d'elle pendant tout le temps des né- 
gociations, mais la ruine des espérances des pauvres 
émigrés et de leur pays ; je ne dirai pas cependant à 
tout Jamais ; car il n'y a rien de stable perpétuelle- 
ment sous le soleil , et d'un jour à l'autre, du côté 
d'où nous l'attendrons le moins, nous pourrons voir 
poindre à l'horizon la nouvelle aurore du salut pour 
la Pologne. 



Dieu, en donnant l'intelligence à 1 homme, n a point 
mis de bornes à ses aspirations ; de même que chaque 
individu en particulier a une vocation à remplir dans 
ce monde, de même chaque peuple à son tour a la 
sienne à accomplir dans les phases de l'humanité. Et, 
je le répète, nous croyons à la restauration de la Polo- 



■■■■■■ 



— 198 — 
gne, comme nous croyons en Dieu et en sa justice di- 
vine ; lui seul sait l'heure de notre délivrance, et si 
elle n'est pas encore venue, nous n'avons qu'à nous 
soumettre sans murmurer à la peine qu'il nous inflige. 
Pour être convaincu que, malgré tout ce qui peut nous 
arriver, nous ne fléchissons pas dans notre foi , il 
suffit de lire attentivement les quelques lignes écrites 
à l'occasion d'un anniversaire de la révolution du 
29 novembre, qui retracent notre position actuelle , 
et dont voici la traduction française que j'ai faite 
d'après le texte original inséré dans la Chronique 
t. m, p. 371. 

« Le 29 novembre nous rappelle le double sou- 
venir et de la guerre nationale qu'il a soulevée , et 
«lu martyre qui en a été la suite. Nous qui , disper- 
sés dans des contrées éloignées, passons nos jours 
d'exil dans l'abandon et l'isolement, abreuvés d'amer- 
tumes qui en sont les conséquences inévitables, nous 
avons à célébrer ce jour, et à penser continuellement 
qu'il est celui du début de la grande mission nationale 
que nous accomplissons au nom de notre Patrie. 

« C'est en vain que le Czar envahisseur, dont rien 
ne peut arrêter la haine et la vengeance, et que nous 
regardons comme un instrument de la colère divine, 
resserre chaque jour la Pologne dans des chaînes 
plus lourdes ; c'est en vain qu'il l'étouffé de sa main 
ensanglantée qu'il a posée sur sa poitrine, et qu'il en 
scrute tous les mouvements au moyen de ses sbires ; 
le cœur de la Pologne v bat encore, son esprit y vit 
toujours, sa parole se fait entendre, grandit et se ré- 
pand par nos bouches. .. ; c'est en vain qu'il annonce 
son triomphe à l'Europe, et que pour le prouver, il 
se propose de ruiner de fond en comble l'héritage de 
nos Sigismonds , il n'a pas pu désarmer sa victime 



— 199 — 
qui comple en nous des milliers «le soldats prêts a 
marcher au premier signal. La Pologne a sa tribune 
et son camp parmi nous; c'est là qu'est le premier 
des grands devoirs de l'émigration. 

« Les Polonais, en quittant leur pays, et par leur 
dévouement volontaire à toutes les infortunes et à 
toutes les afflictions de l'exil, ont excité l'étonnement 
et l'enthousiasme chez tous les peuples. Ces jeunes 
<rens , ces hommes mûrs , ces vieillards abandonnant 
leur patrie , leur fortune, tous les plaisirs et toutes 
les espérances de la vie, uniquement pour servir leur 



illlS- 



Patrie et pouvoir souffrir au moins pour elle, p 
qu'ils n'avaient pas pu mourir sur les champs de ba- 
tailles, c'était un spectacle réellement extraordinaire 

et grandiose. 

« Les sentiments qui guidaient et accompagnaient 
ces nobles, voyageurs , semblaient ramener l'Europe 
aux temps poétiques des pèlerinages des croisades.^ 

« Une pareille abnégation ne pouvait naître qu au 
sein d'un peuple héroïque et animé de l'esprit reli- 
gieux. Notre émigration a cela de particulier qu'elle 
se compose en majeure partie de volontaires, d'hom- 
mes qui auraient pu rester dans leur pays ou y retour- 
ner immédiatement. Ils ont fait un vœu spontané 
de se sacrifier pour leur patrie pendant tout le temps 
de son expiation ; ils n'ont pas voulu accepter leur 
bonheur personnel, ils y ont renoncé exprès. Il n Y 
avait pas de leur part le moindre calcul mondain ; il 
y avait un amour excessif de la patrie , une de ces 
inspirations propres aux cœurs honnêtes, une pensée 
profondément religieuse. Tel un fils voyant sa mère 
en larmes et ne pouvant essuyer ses pleurs, pénétre 
de l'amour filial, ce sentiment qui, comme tout ce 
qui est beau et sublime dans l'homme et ne peut 



— 200 — 
s'expliquer par la raison, reste un secret impénétra- 
ble du cœur ; tel, disons-nous, un fils s'impose à lui- 
même des souffrances, comme s'il pouvait ainsi sou- 
lager celles de sa mère, laisse échapper la nourriture 
de ses mains, chasse le sommeil de ses paupières, et 
ne veut prendre part à aucun plaisir. 

« Tel encore un chrétien, plein de ferveur envers 
Dieu, quand il ne peut lui donner d'autre preuve de 
son amour, se couvre la tête de cendres, renonce à 
tous les plaisirs de la vie, s'enveloppe d'un cilice, et 
attaché d'esprit et de cœur à la croix du Calvaire, 
consomme volontiers son sacrifice jusqu'au moment 
de son union avec le Seigneur. 

« Le mérite de notre acte de dévouement ne doit 
pas nous être attribué individuellement, mais à la 
nation dont nous ne sommes qu'une parcelle imper- 
ceptible.... c'est dans le cœur de la nation qu'il a été 
conçu et qu'il a pris naissance; il s'est seulement 
réveillé en nous ; la puissance d'un pareil acte ue se 
trouve pas dans les individus isolés, de même que le 
fruit que porte une branche ne provient pas d'elie 
seule, mais de la vie végétative de l'arbre entier. 

« Il est certain que l'émigration, dans tout ce 
qu'elle fait aujourd'hui, ne remplit que le rôle d'une 
machine, et non celui de moteur intime ; c'est à ce 
point qu'aucun de ses membres ne se flatte d'être, à 
cause de son mérite personnel, l'apôtre d'une pensée 
sublime. 

« Inspirés de l'esprit de la nation, encouragés par 
son consentement, nous nous sommes mis en route 
pour rester orphelins et souffrir toute notre vie, 
comme les serviteurs élus de l'Église qui vouent leur 
vie aux autels et entrent dans les monastères pour 
prier constamment; quoiqu'éloignés du monde, ils 



IMBi 



— 201 — 
n'en sont pas entièrement séparés ; ils en deviennent 
au contraire les défenseurs, ils constituent sa force 
et répandent sur lui des bienfaits qui restent mécon- 
nus par lui. Et nous aussi, quokpie sépares de notre 
chère patrie par de nombreux pays, nous n'en sommes 
détachés d'aucune manière ; au contraire, nous lui 
rendons actuellement dans notre état de délaissement 
et de souffrance, de très-grands services, quoique ce 
ne soit pas elle peut-être qui nous en récompensera. 
La Pologne tout entière est aujourd'hui sous le joug 
de l'oppression et dans le deuil, mais la victime vivante 
qui souffre en expiation pour elle, c'est l'émigration: 
telle est sa seconde vocation. 

« Réfléchissons donc un instant sur notre situa- 
tion ; résumons en une seule heure tous les moments 
de notre vie. Quelle heure de douleurs 111 Des milliers 
d'hommes qui n'ont pas une pensée de bonheur.... 
dont pas un seul front ne soit ridé par les soucis, 
l'ennui et le chagrin ;.... éloignés du sol natal, pri- 
vés de la préseuce des personnes qui leur sont chères, 
de toutes les douceurs, des consolations, de tout ce 
qui aide à vivre, plongés dans l'abandon, l'isolement 
et la misère la plus profonde. Quelle différence, y a-t- 
ilpour nous d'un jour à un autre? Quelle consolation 
avons-nous eue hier ? Quel sort avons-nous aujour- 
d'hui devant nous ? Quel est celui qu'U nous est 
permis d'espérer demain ? N'est-ce pas d'un seul et 
unique moyen que nous attendons tous la vie, n'est- 
ce pas par lui que nous la désirons, que nous l'appe- 
lons constamment ? 

« Il est vrai que l'espérance remplit nos cœurs, car 
la sainteté de notre cause nous nourrit et nous sou- 
tient ; mais qui nous dira la fin de nos épreuves ! 
Sont-ce ces tombeaux que nous avons creusés autour 






— 202 — 
de nous pour tant de nos frères et de nos compagnons 
d'armes, sur lesquels nous avons jeté une poignée de 
terre étrangère en témoignage de leur persévérance 
jusqu a la fin ? Après vingt-sept ans passés dans l'exil r 
habitues aux douleurs, fortifiés dans la persévérance, 
nous pouvons aujourd'hui jeter un coup d'oeil sur ce 
tableau de nos misères, non pas avec désespoir, le 
chrétienne doit pas s'y laisser entraîner; non pas 
avec frayeur, le Polonais ne la connaît pas ; non pas 
avec faiblesse et regret, ce qui ne convient qu'à des 
femmes, et nous ne serions pas dignes du nom de 
martyrs volontaires ; mais avec une noble fierté natio- 
nale, qui nous donne le courage non seulement de 
soulever mais encore de porter cette croix!!!. 

« En célébrant l'anniversaire du 29 novembre, de 
ce jour mémorable, qui a été la source de tant et de 
si graves événements enregistrés dans les annales de 
la Pologne, donnons de nouveau à la Patrie l'assu- 
rance que rien ne nous détournera des devoirs qu'elle 
est en droit d'exiger de ses fidèles enfants ; que c'est 
pour elle et en son nom chéri que nous supportons 
notre sort sans le moindre murmure. Puisse ce témoi- 
gnage, que je rappelle, non pour flatter notre amour- 
propre, ni pour faire comprendre quels services ren- 
dent des orphelins exilés, séparés de leur mère depuis 
si longtemps, parvenir un jour jusqu'au foyer pater- 
nel ! Qu'il nous y assure l'unique récompense qu'am- 
bitionnent nos cœurs, celle d'une bénédiction de sa 
part et de l'assurance de son amour pour nous !!! » 
Mais revenons aux espérances que les émigrés fon- 
dent sur Napoléon III, et qui se basent sur la convic- 
tion dont ils sont pénétrés , que S. M. s'efforce de 
continuer le glorieux règne de Napoléon-le-Grand , 
qui répétait surtout pendant l'exil, après une triste 



— 203 — 
expérience : que le rétablissement de la Pologne 
était essentiel à toutes les puissances de l Occident , 
et tant que cet état ne serait pas restaure , l Eu- 
rope serait sans frontières du cdté de la fiussie (1 ). 
L'émigration ne doute pas que S. M. ne cherche a 
réaliser les vœux de son oncle, et que par leur accom- 
plissement il ne fasse passer son nom à la postérité 
comme celui du plus grand bienfaiteur de 1 humanité 
opprimée, à laquelle il aura fait rendre justice, tout 
en lavant l'Europe de la tache ineffaçable de sang et 
du crime de lèse-nation qui pèse sur elle depuis plus 
d'un demi-siècle. 

Avant de terminer cette esquisse de ce qu a tait 
l'émigration polonaise jusqu'à ce jour, je mentionne- 
rai brièvement les travaux divers qu'elle a produits, 
en dehors de ceux publiés par la Société démocra- 
tique et par la Société du 3 mai composée d'hommes 
professant l'opinion monarchique constitutionnelle. 
Elle a fait paraître un nombre infini d'écrits parti- 
culiers sur divers sujets d'histoire et de politique, et 
plusieurs journaux, surtout dans le commencement : 
c'est ainsi que l'on a vu naître : 

1» Le Démocrate Polonais, par Tomkiewicz, qui 
cessa en France et ressuscita à Londres. 

2° La Gazette Nationale, qui n'existe plus, ainsi 
que les suivants : 

3° Le Pays et V Émigration par Janusz Woromcz : 
4° Chronique de V émigration polonaise, par Char- 
les Roffmann ; 

5° La jeune Pologne, par J. B. Ostrowski ; 

6° Le Pèlerin polonais, par EustacheJanuszkiewicz ; 

(I) Histoire de l'empereur Napoléon, par M. Laurent (de TAv- 
dèche), édition de -1839, p. 539 et suiv. 






— 204 — 
7o Polisch exil, à Edimbourg ; 
8° Le Polonais, journal des intérêts de la Pologne, 
par Ladislas Plater ; 

0° Polonia, or montly reports an polisch affairs, 
published by the litterary association of the Friends, 
of Poland. London ; 

10" La Pologne, par Ulrich Szaniecki, à Paris ; 
11 ° La Revue des Annales polonaises, à Poitiers; 
1 2° La Société démocratique polonaise, à Paris ; 
1 3° Le Trois Mai, à Paris ; 
14° V Aigle blanc, à Bruxelles; 
et bien d'autres publications éphémères cjue je passe 
sous silence. Il n'existe aujourd'hui de toute cette no- 
menclature que le Démocrate polonais , ({m se publie à 
Londres, el les Nouvelles polonaises qui paraissent 
à Paris une fois par semaine, et qui ont succédé au 
Trois Mai, dont elles suivent les principes poli- 
tiques. 

^ Si, de son côté, l'empereur Nicolas avait pris à 
tâche d'extirper tout ce qui se ressentait de polonais 
dans les anciennes provinces de ce nom soumises à sa 
domination, comme l'attestent les ukases exécutés 
par Szypow et Muchanow, ses ministres en Pologne, 
de leur côté les émigrés prirent l'engagement formel 
de relever et de propager tout ce que la main du 
despote anéantissait. 

Ainsi, dès que l'empereur ordonnait de dévaliser 
les bibliothèques publiques et particulières, et d'en 
transporter les livres à Saint-Pétersbourg, et qu'il fit 
dissoudre la Société des Amis des sciences et des arts 
de Varsovie, l'émigration fonda une bibliothèque 
publique polonaise à Paris, et deux nouvelles sociétés, 
celle de Paris et celle de Londres. 

L'empereur défendit d'enseigner dans les écoles 



— 205 — 
l'histoire de la Pologne qu'il avait déjà tant fait dé- 
naturer de notre temps en Pologne, l'émigration se 
mit à l'œuvre: notre célèbre Joachim Lelewel reprit 
cette histoire dès l'origine et a continué de la raconter 
jusqu'à nos jours; notre savant Léonard Chodzko a pu- 
blié Y Histoire de la Pologne, la Pologne illustrée, l'His- 
toire des légions polonaises, etc. ; une société de litté- 
rateurs fit paraître la Pologne pittoresque ; MM. Mau- 
rice Mochnacki, Brzozowski et Louis Mierostawski ont 
fait des travaux sur les événements qui précédèrent et 
accompagnèrent notre glorieuse révolution du 29 no- 
vembre 1 830; Zebrowski a fait imprimer un coupd'ceil 
général du royaume polonais depuis sa fondation jus- 
qu'à sa chute. Les généraux Roman Soltyk, Uminski, 
Bem, Dembinski, Dwernicki, Chrzanowski, Snayde, 
Wronieki, le lieutenant colonel Zwierkowski ont écrit 
sur l'histoire des derniers événements de 1831 et sur 
l'art militaire. Je sais personnellement, en outre, que 
notre dernier général en chef M. Mathieu Rybinski a 
composé un manuscrit sur l'histoire militaire des évé- 
nements de 1831, qui attend encore sa publication, 
faute de moyens pécuniaires. 

Le gouvernement Russe permet à peine de parler 
polonais une fois par semaine aux. élèves des collèges, 
et ne veut pas qu'on leur fasse sentir les beautés de 
notre littérature ; l'émigration , renfermant dans son 
sein tout ce qu'il y avait de plus distingué , fait ses 
efforts pour l'enrichir de nouveaux chefs-d'œuvres 
en poésies et en éloquence; parmi l'élite de nos litté- 
rateurs, on voyait MM. J.-M. Niemcewicz, Adam 
Mickiewicz, Bodhan Zalewski , Antoine Gorecki , 
Gaszezynski, Godehski, Witwicki, comte Christien 
Ostrowski, Stowacki, Wicrzejski, Olizarowski, S. A. 
le prince A. Czartoryski. 






— 206 — 

André Stowaczyriski et le comte Louis Plater ont 
publié cinq statistiques de l'ancienne Pologne ; 
feu Straszewicz sacrifia le reste de sa fortune, sauvé 
comme d'un naufrage, à la publication de la biogra- 
phie des Polonais et des Polonaises qui se sont fait un 
nom célèbre en 1831. M. Léon Zienkowicz a publié à 
Strasbourgune histoire des mœurs, coutumes et usages 
des paysans polonais. M. Michel Czaykowski, actuelle- 
ment Méhétnet-Sadyk-Pacha, a raconté en plusieurs 
volumes les mœurs, les usages et les guerres des habi- 
tants de l'Ukraine. M. Félix Wrotnowski, rédacteur 
actuel des Nouvelles polonaises, a fait des mémoires 
sur l'insurrection de la Lithuanie, de la Volhynie, de 
l'Ukraine et de la Podolie pendant la guerre de 1 831 . 
AI. Czynski a écrit : 1° sur la question des Juifs en Po- 
logne, envisagée comme question européenne ; 2° sur 
le système pénitentiaire Russe des prisons en Polo- 
gne; 3° sur le grand duc Constantin Paulowicz et sur sa 
femme la grande duchesse Joanna Grudzinska ; 4° sur 
Stenko le Rebelle ; 5° sur les Cosaques ; 6o sur Casi- 
mir-le-Grand, le roi des paysans ; 7° sur la vie et les 
travaux de Copernic , notre compatriote, n'en dé- 
plaise à la Prusse ; 8° une histoire de Pologne, etc. 
M. J.-R. Ostrowki a fait plusieurs ouvrages histori- 
ques et politiques remarquables par une verve criti- 
que qui lui est propre, et plusieurs autres ouvrages 
qui ne sont pas sans importance. M. le Lieutenant- 
Colonel Tabasz Kronowski a fait paraître l'AJmanach 
historique de l'Emigration polonaise, publication 
remarquable qui se trouve entre les mains de tous 
les émigrés et même en Pologne. 

On doit encore au général Rutharyn, uncoup-d'œil 
sur la guerre de Hongrie en 184 8 et 49; à M. Chojecki, 
un extrait de la vie de nos pères.CzernyLudewita écrit 



» 



— 207 — 
un mémoire sur ce qu'il y avait à faire après la paix, 
de Paris en 1856 ; l'abbé Kajsiewicz, des sermons et 
des oraisons funèbres ; Kubrakiewicz, un Essai sur le 
gouvernement paternel et les mystères de l'Autriche; 
Mitkowski, la part que les Polonais ont prise dans la 
guerre d'Orient; Niewegtowski, une géométrie élé- 
mentaire; Napoléon Orda, une Grammaire de la lan- 
gue polonaise à l'usage des Français; le général An- 
toine Ostrowski, la vie de Thomas Ostrowski, et des 
Considérations sur les réformes sociales ; Stanislas 
Plater, les Polonais au tribunal de l'Europe, un Atlas 
historique de Pologne, et une relation des sièges et 
batailles qui ont eu lieu en Pologne ; André Stowac- 
zynski, la Pologne sous forme de Dictionnaire lusto- 
rico-statistico-géographique ; Raymond Suminski , 
les paroles du prophète; Zarczynski, sur les effets 
des fausses doctrines; le docteur Raciborski, sur le 
diagnostic différentiel des maladies, etc., etc. 

L'émigration a figuré jusque dans l'exposition 
universelle de 1855 à Paris. Pour le constater, je ne 
puis mieux faire que de reproduire ici l'article de 
M. le comte Christien Ostrowski, qui parut dans un 
numéro du Siècle de cette époque. 

« Quelque modeste que soit le contingent fourni 
par l'industrie polonaise à l'exposition de Paris , nous 
devons cependant y constater sa présence. A côté 
des envois de la Pologne autrichienne et prussienne 
se trouvent les produits exposés par les réfugiés éta- 
blis sur tous les points de l'Europe, et qui n'ont pas 
voulu rester étrangers à son mouvement industriel. 
Ce sont d'abord les pianos de M. Jastrzembski , fac- 
teur du roi des Belges, parmi lesquels nous avons re- 
marqué un piano droit transpositeur,en palissandre, 
de six octaves trois-quarts , richement sculpte et 




I 



— 208 — 
garni de bronzes d'un goût exquis , qui lui a déjà 
valu la price medal à l'exposition de Londres. 

« L'horlogerie de Patek de Genève est digne de sa 
réputation européenne. Ses montres microscopiques 
pour lorgnons , bracelets , colliers et flacons de sen- 
teur, sont des chefs-d'œuvre de précision , de délica- 
tesse et de bon goût. Ses chronomètres de poche ont 
toute la régularité des grandes montres marines. 
M. Netrebski, ancien élève de l'école centrale de Paris, 
a inventé une machine à vapeur à cylindre mobile 
et oscillant, d'une simplicité remarquable. 

« Les modèles d'estampes, de gravures sur bois , 
d'imprimés et de lithographies sur le papier non pré- 
paré, de l'invention de Adam Pilinski à Paris, sont 
pour la composition comme pour le fini dignes des 
plus grands éloges , ainsi que les dessins de Lu- 
bienski pour impressions sur étoffes La verrière de 
madame Ilermanowska de Troyes, peinte en émail , 
est d'un dessin irréprochable. 

« Parmi les produits de l'Algérie, les oranges, les 
fèves, les pavots , les farines de blé tendre et dur , 
etc. , de M. Roczanowski , frappent tous les yeux par 
leur magnificence, leur éclat, leur maturité. Un fils 
d'agriculteur polonais ne pouvait employer plus no- 
blement son temps , son activité , son intelligence , 
que d'offrir en hommage à la France, des fruits tirés 
du sein de cette terre conquise sur le désert et fé- 
condée aussi par le sang polonais. 

« Citons encore pour mémoire le plan de drainage 
deKoscieski , à Rois-le-Houx ; le compteur à l'usage 
des usines de M. Gajewski, à Corbeil ; les tissus im- 
perméables et les mesures linéaires sur les rubans de 
M. Dybowski, à Charonne ; les belles impressions sur 
châles, mérinos , foulards , crêpes de Chine, etc., de 



» 



HH 



— 209 — 
Stanowicz, à Paris; les chocolats et les dragées de 
Lemanski, à Reims ; les fils de laine, draps de castor 
et cuirs de Witkowski, à Vire ; les armures , coffres 
et .ornements anciens, reproduits en fer et en acier 
par Wendeski ; les papiers de luxe et de bureaux, les 
étiquettes gaufrées de F. Appelt ; les teintnres de 
M. Casimir Urbanowski de Lyon; et enfin les machi- 
nes ingénieuses à compter, de M. Joseph Baranowski, 
à Paris, etc. » 

A l'exposition des produits agricoles de t 857, notre 
compatriote et compagnon d'émigration, M. Zielinski 
a obtenu tous les premiers prix à Montbrison. 

En résumé, l'émigration polonaise a organisé, 
comme on a pu le voir, un collège aux Batignolles à 
Paris, à l'instar des lycées français ; un pensionnat de 
demoiselles à l'hôtel Lambert, pour les filles d'émi- 
grés ; un orphelinat de jeunes filles, rue d'Ivry ; une 
école supérieure, dans le genre de l'école polytech- 
nique, une école militaire, une bibliothèque natio- 
nale publique ; deux Sociétés savantes, l'une à Paris, 
l'autre à Londres ; deux sociétés de bienfaisance et 
de secours fraternels à Paris ; une banque polonaise 
d'émigrés. 

Elle a pris une part active au mouvement littéraire, 
scientifique et industriel de l'Europe, ainsi que sur 
tous les champs de bataille, où il s'agissait de la civi- 
lisation, de la liberté et de l'émancipation des peuples 
qui l'iiabitent, et ou elle a soutenu'son honneur, 
quoique ses efforts n'aient pas été Couronnés de 
succès. 

Tous ces faits indiquent une vie nationale, qui ne 
s'éteint pas chez nous, malgré l'exil prolongé, les ad- 
versités et les misères, grâces à la persévérance que 
nous inspirent nos amis de France, d'Angleterre, d'AI- 



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— 210 — 
lemagne,de Belgique, de la Suisse,de l'Espagne, d'Ita- 
lie, etc., et aux encouragements qu'ils nous donnent; 
grâces surtout à l'appui que nous ont prêté les jour- 
naux politiques.anciens et nouveaux, parmi lesquels je 
citerai en France, l'ancien Constitutionnel, les Débats, 
le Courrier français, la Nouvelle Minerve, le Natio- 
nal, la Réforme, le Bon Sens, le Monde, Y Univers 
religieux, le Temps, le Censeur de Lyon, le Mercure 
Ségusien, le Siècle qui seul est resté sur la brèche ; 
fidèle à ses inspirations généreuses, et comme survi- 
vant aux autres, il est le seul qui de temps en temps 
fasse encore mention de la pauvre Pologne, et verse 
sur nos plaies un baume consolateur ; 

En Angle! erre, Jhe 'limes, Morning-Herald, 
Chronicle, Post-Advertiser, The Standart, etc. En 
Suisse, Y Europe centrale, le Nouvelliste vaudois, et 
YHehétie; en Espagne, Revista espanola, en Belgi- 
que, la Voix du Peuple , en Italie, la Jeune Italie ; 
etc. Quoique la plupart de ces feuilles n'existent plus, 
nous leur devons toujours de la reconnaissance en 
souvenir de l'intérêt qu'ils ont porté à notre cause. 

Je ne dois pas oublier, dans cette liste, le nom de 
Plater, poète allemand qui a chanté notre gloire et 
nos malheurs ; les poètes anglais Thomas Campbell, 
Young, Clifft, etc., qui stimulaient par leurs écrits 
la sympathie du peuple de la Grande-Bretagne. 

Du reste, ce n'est pas seulement dans les pays civi- 
lisés de l'ancien et du nouveau monde que les Polo- 
nais réfugiés se sont acquis de la sympathie, ils l'ont 
rencontrée jusque parmi les vaillants montagnards 
qui habitent le Caucase et qui méritent aussi qu'on 
jette sur eux un regard de pitié pendant qu'ils se 
débattent dans les étreintes mortelles de la Russie. 
M. Edmond Spencer dans ses Voyages en Crimée et 



' III I 



— 211 — 
en Circassie, raconte que ces braves gens chantent 
nos airs patriotiques polonais en rendant le dernier 
soupir, avec autant d'enthousiasme que si c'étaient 
les leurs propres, qu'ils nous aiment comme des 
frères, victimes comme eux du despotisme et de l'am- 
bition russe. Il est vrai que chez eux aussi nous avons 
propagé la connaissance de nos droits et des leurs, et 
ce sont autant des amis que nous avons gagnés à notre 
cause, que des ennemis suscités à la rapacité dévo- 
rante de la Moscovie,, 



Je terminerai ce travail en citant un passage tiré 
d'une brochure publiée à Londres par un anonyme 
en septembre 1856 et intitulé : De ce qu 'il faut faire 
à présent; à la page 11 on lit ce qui suit: 

« En vérité, il n'y a pas beaucoup de nations qui, 
ayant autant souffert que la nôtre,... aient conservé 
autant d'espoir et de foi!... Il n'y a pas beaucoup 
d'émigrations contemporaines qui puissent, comme 
la nôtre, compter plusieurs générations et se flatter 
d'une persévérance semblable. 

A l'époque actuelle, siècle de mobilité dans les opi- 
nions politiques, de trahisons, de mercantilisme, de 
dégradation, de matérialisme et d'un égoïsme sans 
frein, . . . notre émigration est une chose rare et extra- 
ordinaire. Ce sera un jour l'orgueil de l'histoire de 
notre pays et de l'émigration elle-même, ce l'est déjà 
de nos jours, et c'est de plus la preuve d'un pressen- 
timent infaillible de l'immortalité de la Pologne et 
de nos prédestinées providentielles dans la famille 
européenne. 

« Notre nation sent instinctivement qu'elle doit 
régénérer et transformer le nord et l'est de l'Europe ; 
qu'elle renferme dans son sein le germe inépuisable 






— 212 — 
de cette révolution future que l'émigration y a semé 
au profit de son pays et qu'elle conserve pour un pro- 
chain avenir. » 

Le publiciste démocrate poursuit eucore sa thèse 
de cette mauière : 

« Ce n'est pas seulement parce que nous aimons 
notre pays, que nous sommes polonais ; nous ne de- 
mandons pas l'indépendance de la Pologne, parce 
qu'elle lui est due de droit divin comme à tous les 
peuples, tels que les Italiens, les Hongrois, les Bohé- 
miens et tant d'autres ; mais encore c'est parce que,et 
avant tout, par l'indépendance de 22 millions de nos 
compatriotes, par celle de 60 millions de nos frères 
Slaves,.... les 200 millions d'habitants de l'Europe 
doivent obtenir les avantages des droits de l'homme 
et du citoyen ; c'est-à-dire vivre librement et sûre- 
ment de leur travail,... manger chaque jour leur pain 
dans un accord fraternel,... jouir tous des mêmes 
libertés, vivre paisiblement ensemble sous les rayons 
bienfaisants du soleil qui nous éclaire. Tel est le 
patriotisme polonais, et c'est pourquoi nous sommes 
polonais. 

« La Pologne est le cœur de l'Europe ; ... les enne- 
mis de l'humanité ont partagé ce cœur en trois frac- 
tions afin qu'il ne batte plus, et en effet ses mouve- 
ments se sont arrêtés... C'est pour cela que la tête 
de l'Europe aujourd'hui est engourdie malgré son 
habileté, et est embarrassée de savoir comment s'y 
prendre, voilà pourquoi les muscles et les membres 
agissent confusément, sans harmonie, au détriment 
de tout le corps... Cet état d'atonie durera jusqu'à 
ce que le cœur déchiré soit réuni de nouveau et ne 
forme qu un seul organe qui recommence à fonc- 
tionner comme par le passé. 



— 213 — 
Un autre défenseur de la démocratie, dans une 
brochure sur la guerre d'Orient et la paix, publiée à 
Paris en 1856, s'exprime ainsi à la page 21, arti- 
cle 81: 

« Une chose de très-haute importance que l'on ne 
doit pas passer sous silence, c'est que la cause de 
notre patrie surgit pour ainsi dire d'outre-tombe, et 
reparaît sur la scène, dans toutes les circonstances 
graves qui agitent l'Europe, malgré tous les obstacles 
et toutes les haines;.... elle s'impose et se présente 
comme unique remède à la plus grave maladie de 
cette partie du monde. 

« Napoléon I er a succombé parce qu'il n'a pas 
voulu rétablir la Pologne. Le congrès de Vienne a 
fait la plus grande faute d'avoir négligé de mettre 
une barrière entre la Russie et l'Allemagne, en recons- 
truisant la Pologne libre et indépendante. 

a Les révolutions de 1848 ne seraient pas tombées 
entre les mains des réactionnaires ni des utopistes du 
socialisme, si elles avaient voulu donner le gage le 
plus assuré des libertés européennes en rétablissant 
la Pologne. 

« Pendant la dernière guerre les esprits graves et 
sérieux, en vue de dénouer le nœud gordien de la 
politique européenne, proposaient le rétablissement 
delà Pologne.... Aujourd'hui même, après la paix 
conclue, des voix éloquentes s'élèvent en faveur de la 
Pologne, et reprochent amèrement aux alliés d'avoir 
négligé cette question importante. 

« Et il ne peut pas en être autrement, car la Po- 
logne a son caractère particulier,... une position 
unique, . . . qui ne ressemble en rien au sort des autres 
nations opprimées.... Car la Pologne, subjuguée ou 
triomphante, ne déclare pas seulement la guerre à 




V . I 



— 214 — 

mort au tzarat mongolo-allemand, elle porte encore 
des paroles de consolation, de fraternité et de liberté 
au peuple russe qui est obligé de porter seul sur les 
bras tout le fardeau de ce tzarat. 

« L'indépendance de la Pologne signifie et annonce 
a liberté des cultes, la liberté politique et individuelle 
1 émancipation des masses de l'abrutissement et de la 
misère, l'abolition de tous les monopoles, des privilè- 
ges, et de tous ces vieux préjugés qui mettent un obs- 
tacle au progrès industriel et au bien-être public... 
Elle signifie la pensée de la grande fédération slave, 
ou claque famille considérable de la même race pourra 
se développer l.brement sur un terrain commun....» 
Aussi l'émigration ( a dit un autre écrivain et je me 
plais a le répéter avec lui) est immuable dans sa foi 
a la justice de ses droits, au milieu de tous ces change- 
ments que la Providence a permis comme un ensei- 
gnement pendant un quarl de siècle.... Elle se repose 
aujourd'hui, elle veille, certaine que nulle œuvre 
humaine ne peut réussir en Europe, que nulle ne 
sera longtemps victorieuse et bénie si elle n'a la 
restauration de la Pologne pour mobile et pourder- 
mer but l 

Afin que le Tout-Puissant nous accorde sa grâce , 
nous donne du courage et de la persévérance dans 
I accomplissement des devoirs de notre mission sacrée, 
je termine par la traduction française d'une prière 
prononcée à l'occasion de l'anniversaire delà révolu- 
tion du 29 novembre, par M. l'abbé Skorzynski , 
dans 1 église de St-Germain-des-Prés , à Paris , après 
la messe, près du tombeau de Jean Casimir, roi de 
Pologne : 

« Dieu Tout-Puissant, vous qui d'un seul de vos 
" 'a puissance des rois de la terre, qui 



regards brisez 



- 215 - 
en un seul instant anéantissez leurs projets infâmes 
et sanguinaires , permettez-nous , à nous qui avons 
confiance en votre protection , ô je meilleur des Pè- 
res, d'invoquer aujourd'hui pour la vingt-huitième 

fois votre miséricorde aux pieds de vos autels! 

Voyez aussi, Seigneur, que l'ennemi ne cesse d'exer- 
cer sa vengeance sur notre Patrie. 

« Par la violation la plus inique, hélas 1 il a sub- 
jugué notre peuple; il a dévasté notre territoire, et 
il l'a arrosé du sang des innocents, il a arraché des 
enfants chéris aux bras défaillants de leurs pauvres 
mères ; il a rempli ses prisons de victimes infortu- 
nées , et non content d'avoir exilé dans des déserts 
sauvages les vieillards, la fleur de la jeunesse , et le 
sexe faible, tous surchargés de fers , il veut encore 
anéantir sur notre terre la sainte foi de nos pères , 
extirper de nos cœurs l'amour de la Patrie, et effacer 
jusqu'au nom de la nation polonaise. 

« Seigneur , voici que nos lois , nos monuments 
nationaux sont foulés aux pieds ! nos églises détrui- 
tes ou destinées au culte schismastique;... parmi les 
ministres de vos autels , les uns sont conduits dans 
un esclavage lointain, ou incorporés comme simples 
soldats dans les rangs d'une horde barbare ; les autres 
sont condamnés à un long exil, où ils invoquent vo- 
tre miséricorde près d'autels étrangers, et ceux qui 
restent dans le pays ne goûtent pas plus de bonheur. 
Dans cette triste situation de l'Eglise et du pays, nous 
nous adressons à vous, Dieu tout-puissant, notre seul 
espoir et notre seul refuge! O Dieu qui fûtes le pro- 
tecteur de la Pologne dans son berceau, notre Dieu 
dans nos jours de gloire et de bonheur, qui êtes tou- 
jours notre Dieu dans notre malheur et dans l'exil , 
ayez pitié de nous. 




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— 2IG — 

« Nous avons péché et beaucoup péché ! Votre 
punition est juste, Seigneur ! mais que tant d'années 
d'exil et de souffrances touchent votre miséricorde, 
ô Père céleste ! Daignez jeter un regard de com- 
passion sur nous ! 1 ! Accordez-nous votre aide et 
votre protection pour que nous puissions remplir 
tous les devoirs de votre sainte volonté! Fortifiez- 
nous par votre grâce dans le chemin d'un sincère 
et véritable repentir ! Inspirez-nous des sentiments 
de foi et d'espérance, l'esprit d'unité, d'humilité 

et de concorde! Et lorsque vous nous ouvrirez 

le chemin de votre libre et fidèle Pologne , lorsque 
vous nous permettrez encore une fois de marcher 
pour la défense de nos croyances et de la liberté , 
puisse alors votre bonté inépuisable et votre pro- 
tection toute puissante , veiller sur nous et conduire 
notre cause jusqu'à son heureux terme ! 

« O Seigneur , rendez les enfants à leurs parents 
affligés, rendez les pères à leurs enfants, l'époux à 
son épouse , les frères à leurs sœurs , . . . à nous tous 
notre chère Patrie !... Et nous ne cesserons de vous 
louer et de vous bénir jusqu'à l'éternité bienheu- 
reuse ! » (Chronique t. m, p. 357.) 

Carissimi, estote Jactores verbi , et non auditor.es 
tant uni, fallentes t'osmetipsos. (Jac. i. 22). 



vis. 



ADDENDA. 



Page 1 12. Au sujet de la création de la banque des 
émigrés, je dois ajouter que son existence 
est due au patriotisme éclairé et au zèle 
de M. le docteur Xavier Gaterowski son 
fondateur, que j'ai déjà cité à propos de 
l'école des Batignolles. 

Page 114. Le troisième parti, formé dans le corps 
de l'armée, ne se serait pas inquiété de 
la couleur du drapeau sous lequel ils se- 
raient appelés à combattre, pourvu que ce 
fût pour la cause de leur patrie. 

Page 118. La note rappelle l'école de St-Casimir rue 
d'Ivry n. 1, fondée pour recevoir les 
jeunes filles pauvres des émigrés polo- 
nais, par M me la princesse Czartoryska. 
Cet établissement est sous la direction et 
la protection spéciale de M m » la princesse 
de Narbonne dont le zèle en fait de cba- 
rité chrétienne résiste à toutes les épreu- 
ves. 



10 




Br 







ERRATA. 



Page 5, ligne \k, au lieu de Stoczet, lisez Stoczek. 
Page 3fi, ligne 6, ait lieu de e vaux, lisez Je vaux. 
Page 88, lignes 8-9, au lieu de Krempoweicki. Usez Krem- 

powiechi. 
Page 1M ligne -19, aulieude Debrowolski, /isesDobrowolski. 
— id, au lieu de de Romuald, lisez du prince 

Romuald. 



M 







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TABLE DES MATIERES 



Souvenirs de l'Emigration Polonaise. 



TABLE DES MATIERES 



Souvenirs de l'Emigration Polonaise. 



PREMIÈRE PARTIE. 

Passage de la troisième colonne à travers l'Allemagne 

en \ 831 et -1832, et son arrivée en France- . . page 1 

Causes de l'accueil sympathique fait partout aux Polo- 

. . 3 

nais. 

Poésies sur les événements de la Pologne 

Emigration. — Ordre du jour du général Rybinski . . 32 

Désespoir de l'armée polonaise 

Entrée en Prusse 

Départ 

52 

Entrée en Saxe 

... 43 

Leipzig. 

44 
Prmiatowski 

Weimar, Gotlia , etc 

Hesse-Cassel, Uesse-Darmstadt 

Francfort-sur-le-Mein 

59 

Worms ...•••• 

. . 61 

Germersheim • 

. . . . . . 64 

Arrivée en France 

Strasbourg 

72 
De Strasbourg à Lyon. 

. • 74 

Lyon • ; • '■■.'■ ; . . 77 

De Lyon a Avignon - 



— 224 



SECONDE PARTIE. 



Séjour de l'émigralion en France, en Angleterre, etc . SO 

Discorde semée par la Russie parmi les émigrés . . . s:. 

Lettre du général Dwernicki à ce sujet so 

Programme du parti monarchique constitutionnel . . 93 

Programme de la Société démocratique <u 

Fondation de la Société des Amis des sciences, lettres et 

arts, sous la présidence du prince A. Czartoryski . . 95 

Discours d'ouverture 90 

Anniversaire de celte fondation . toi 

Fondation d'une bibliothèque publique polonaise . . f07. 
Ecole militaire polonaise. — Société polytechnique. — 

Collège. — Commission de secours 109 

Comités Polonais à Paris. — Banque des émigrés . 112 

Intrigues de la Russie 113 

Comité Polonais à Lyon j|j 

Société des dames de bienfaisance. — Pensionnat pour 
les jeunes tilles des émigrés. — La princesse Czar- 

toryska . . m 

Comitésde Londres et d'Edimbourg correspondant avec 

cette société f20 

Société historique et littéraire des amis de la Pologne ù 

Londres ^o 1 ) 

Les Polonais en Algérie . 127 

Le général Bem et le ministre du roi de Portugal . . i27 

Les Polonais en Espagne en -1835. ....... 12s 

Les Polonais en Egypte. Nouvelles intrigues de la Russie «38 

Défenseurs de la cause polonaise en France. ... 141 



— 225 - 

De l'émigration en Angleterre 

Défenseurs de la cause polonaise en Angleterre . ■ ■ -UT 

„ .. .... 14!) 

Meetings 

Meeting présidé par le duc de Sussex '•> 

Révolution du28févrieH848 à Paris- — Manifeste des 

■I (il 
militaires Polonais 

Proclamation du général Rybinski 

Le prince A. Czartoryski à Cologne et a Berlin . . . ^5 
Proclamation du comité central de la Société démocra- 
tique à la nation française 

Adresse à la Prusse et aux Allemands ,8 ° 

Réponse des Allemands habitant Paris ,81 

Influence de la révolution du 24 février -1848, en Russie, 
en Prusse et en Autriche ,8 '> 

1 Q7 

Réaction 

Les généraux Bem et Dembiski en Hongrie (1849) . . 189 
Espérances des Polonais pendant la guerre d'Orient . . 193 
Liste des travaux littéraire» et scientifiques d,e l'Emigra- 
tion 203 

Efforts de l'empereur Nicolas pour anéantir le nom Polo - 

nais.— Efforts de l'Emigration pour le relever. . . 204 
L'Emigrationpolonaise à l'Exposition générale de 1855. 207 

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Conclusion 



UN DE LA TABLE. 






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